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Dans « Le Monde »…

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Comme j’accusais les « médias internationaux » d’indifférence, il faut quand même souligner les exceptions, comme ce papier du Monde en forme de nécrologie, disons…

« Progrès »

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La vidéo de l’étudiant tarabusté par la flicaille a été diffusée sur une des chaînes de télévision privées, quittant ainsi le cercle des réseaux sociaux, fréquenté surtout par les jeunes, pour atteindre un public plus général, et causant du coup un outrage national. On est passé de la lettre un peu guindée du directeur général de la police à la contrition présidentielle, puisque Issoufou s’est senti obligé de recevoir une délégation de l’USN et de promettre que justice sera faite. Au Niger (comme ailleurs), les brutalités policières sont aussi anciennes que les manifestations populaires, mais elles n’étaient jamais filmées, et l’être humain est ainsi fait qu’il réagit plus viscéralement à ce qu’il voit qu’à ce dont on l’informe par la parole ou par l’écrit. Aux USA, le mouvement « Black Lives Matter » est issu directement de vidéos qui, à l’ère des smartphones, pouvaient capturer bien plus d’images outrageantes et scandaleuses qu’auparavant, où seule la coïncidence de la présence fortuite d’une équipe de journalistes TV avait pu montrer, de temps en temps, à l’Amérique la violence débridée de sa police. La loi demande à présent aux policiers US de mettre en route une caméra corporelle lors d’interventions qui pourraient devenir musclées, toutes choses qui confirment le mot d’esprit de Mencken que comme quoi, « la conscience, c’est cette voix secrète qui nous avertit que quelqu’un pourrait bien être en train de nous regarder ». M’est avis que cette voix secrète habitera désormais les policiers nigériens, éberlués par les conséquences de ce qui, pour eux, n’était sans doute que le genre de chahutage ordinaire allant avec la répression des émeutes. Je suppose que c’est du progrès.

A propos de progrès, dans le taxi où je me trouvais l’autre jour, deux clientes étaient des enseignantes qui avaient servi, contractuellement je crois, dans la région de Diffa, dans le « far east » du Niger qui a quelque chose d’un « far west » – vaste (la région est plus grande que le Bénin), peu peuplée (seulement 600 000 habitants), steppe à buissons devenant un désert de sable, le Tal, vers le nord, présence étriquée de l’Etat, avec une ville garnison, N’Gourti, qui rappelle les forts militaires du Far West. Selon elles, les habitants de cette région ne tolèrent pas que leurs enfants échouent aux examens scolaires. Dès que le taux d’échec était important, des milices punitives s’organisaient et attaquaient les domiciles du directeur de l’école ou des instituteurs. Du coup, les réussites à 100% se sont mises à proliférer, au grand étonnamment sans doute de ceux qui étudieraient les statistiques scolaires du Niger dans un bureau d’« organisme », à Dakar ou Washington. Soit dit en passant, c’est cette même région qui est la cible favorite de « Boko Haram », la secte sanglante dont le cheval de bataille est la lutte contre « l’éducation occidentale ». Au moins ces brutalités populaires de Diffa, Maïné et environs soulignent l’échec de la propagande de terreur des Haramites. Les deux enseignantes relataient leurs expériences avec un ton de scandale, naturellement choquées par le comportement des « populations ». Mais d’un autre côté, on voit bien qu’il s’agit d’une réaction aux inadéquations matérielles de l’école nigérienne, elles-mêmes pas qu’un peu liées à la forme de la pyramide des âges du pays. La moitié environ des Nigériens ont moins de 15 ans. Même en tenant compte de tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ne sont pas intéressés par la scolarisation de leurs enfants, la pression de la demande ne peut manquer d’être énorme – surtout dans des régions, comme Diffa, où l’offre scolaire est encore plus maigre qu’ailleurs.

Mais ce qui m’a toujours fasciné chez les gens de Diffa, c’est qu’alors que leur région est la plus marginalisée du Niger – pour des raisons géographiques plutôt que politiques (lors de l’intermède militaire de 2010, je parlais de cela à un officier proche du pouvoir, connu pour ses capacités intellectuelles et ayant supervisé des travaux de génie civil dans le secteur, qui ne trouva rien de mieux à me répondre que : « Mais pourquoi restent-ils là-bas ? Ils n’ont qu’à quitter cette région et migrer vers l’ouest. ») – ils ne se révoltent pas, mais font pression pour s’intégrer davantage. Il en est partiellement ainsi parce qu’au Niger, seuls les nomades (Touaregs, Toubous, parfois Peuls) se révoltent, pour des raisons « culturelles » que je ne développerai pas ici. Les Kanouris ont d’ailleurs de lointaines origines nomades, il semble qu’il s’agit de ce que j’appellerais une « ethnie d’Etat », un peu comme les Songhay et les Mossi – engendrée par divers Etats dynastiques, le Kanem et le Bornou, depuis environ le 9ème ou 10ème siècle de l’ère vulgaire, sur la base de populations nomades (les Kanembous notamment) et sédentaires des abords du lac Tchad. L’origine nomade des Kanouris se remarque par leur goût pour les jeux de couteau. Il est rare qu’un Kanouri se promène sans une dague, et j’en ai connu plusieurs qui portent des cicatrices de blessure de couteau – ce qui m’a permis un jour de filer un argument sur le port d’arme à feu dans une classe, aux Etats-Unis.

Aussi étrange que cela puisse nous paraître, beaucoup d’Américains sensés et intelligents pensent que le nombre disproportionné d’homicides par armes à feu dans leur pays proviendrait non pas de ce qu’il y a trop d’armes à feu dans leur société, mais du fait qu’il n’y en aurait pas assez. Ils raisonnent à partir de l’idée que le port d’arme étant un droit sacré et inaliénable, il convient d’en avoir afin de se protéger contre ceux qui seraient tentés d’en faire un mauvais usage. Ils ne se rendent pas compte que le concept de « port d’arme est un droit sacré et inaliénable » est un concept culturel, non pas une chose allant de soi. En évoquant le cas des Kanouris et du couteau, je pus faire voir à mon audience que ce qu’ils considéraient comme étant une nécessité d’ordre naturel était, au moins probablement, une contingence d’ordre culturel, liée à leur ancienne culture « nomade » de cow boys du Far West. Et j’enfonçai le clou en précisant que, contrairement aux corps des Kanouris, ceux de leurs voisins haoussas étaient exempts de cicatrices au couteau, parce que, tout de même, moins il y a de couteaux en circulation, moins il y a de risque qu’on puisse en être blessé – et moins il y a d’armes à feu en circulation… Bonheurs du comparatisme !

Dans tous les cas, si les Kanouris ont gardé des traces d’un bouillant caractère de nomades, ce n’est pas – comme certains parmi les Touaregs par exemple – pour s’insurger contre l’intégration au Niger, mais pour « s’insurger » pour l’intégration au Niger. (Un ami kanouri me disait l’autre jour que son ethnie est celle qui, à son avis, apprécie le plus d’apprendre les langues principales du Niger, le haoussa et le zarma. Je ne sais si cela est empiriquement vrai, mais la perception est, en elle-même, intéressante d’un point de vue « géopolitique intérieure ».) Cela est perçu, localement, comme une forme de progrès et d’émancipation qu’il faut arracher à l’Etat, y compris en dévastant les résidences des maîtres d’école qui y feraient obstacle en recalant leurs enfants, et en les écartant ainsi de la forme d’intégration la plus certaine – par « l’école de la République ».

Soit dit en passant, Bagalé Gréma Kelloumi Malah, l’étudiant mort lors de la répression du 10 avril, était kanouri.

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Jeune scolaire, à Diffa

Coda

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Détails sur la chaude journée du 10 avril, au campus de Niamey: les étudiants ne manifestaient pas comme je le supposais. Leur comité exécutif était en conciliabule sur la ligne à tenir face au gouvernement, lorsque ce dernier – sous les espèces de deux ministres, Ben Omar qui est à l’Enseignement supérieur et Kalla Moutari, à la Défense, intérimant le ministre de l’Intérieur, qui n’était pas à Niamey – a ordonné à la police de les attaquer, sans demander (comme cela est légalement requis) l’autorisation d’accès au campus du recteur. La police nigérienne, qui est l’une des moins professionnelles qui soit, prit cet ordre d’attaque « au sérieux », c’est-à-dire en considérant les étudiants comme des ennemis, non pas comme un mouvement à contenir et canaliser en appliquant au maximum des protocoles anti-émeutes. En bref, les flics se sont comportés comme des vrais vandales qu’ils étaient, détruisant des motos et des ordinateurs et, selon de nombreux témoignages, cherchant à abuser des étudiantes. Une vidéo smartphone qui circule dans la ville montre un jeune homme la bouche en sang assis à l’arrière d’une camionnette de la police, environnée d’une horde bottée qui hurlait « USN! » (acronyme de l’Union des Scolaires Nigériens) à quoi le jeune, couvert de horions, devait répondre « A bas! » La vidéo ayant fait sensation sur les réseaux sociaux, le directeur général de la police vient de se fendre d’une lettre dénonçant l’action de ses agents comme un « forfait » et annonçant l’arrestation de trois d’entre eux. La lettre décrit aussi le comportement des étudiants comme relevant d’une « manifestation illégale ». La vérité est que les lycéens étaient en effet « sortis », mais les étudiants se tâtaient encore (il semble qu’ils allaient bel et bien sortir, mais le fait est qu’ils n’étaient pas encore sortis).

Il n’y a pas que la police qui manque de professionnalisme. Le gouvernement aussi a agi avec un amateurisme qui, au demeurant, ne me surprend pas, et il s’emmêle du coup les pinceaux dans des justifications qui hésitent entre la maladresse et la jactance. Résultat, alors qu’il est déjà bien impopulaire, il a fait monter la tension dans l’opinion publique, et une manifestation générale est apparemment prévue pour le 19 – information apprise (entre autres lieux) dans un taxi, dans une ville où les taxis sont des espèces de places publiques ambulantes. Tous les clients du taxi étaient très remontés contre le gouvernement et la police, et le taximan sonnait la charge, disant qu’il verrait bien s’ils oseraient essayer de contrecarrer la manif du 19. La police fut accusée de ne pas être « républicaine » et d’être un repaire de délinquants et de dealers de drogue, ce qui, sans être complètement faux (en tout cas pour « délinquants »), était tout de même un peu excessif.

Issoufou me rappelle parfois François Hollande, avec qui il s’entend si bien. Ses réalisations au pouvoir ne sont pas nulles. Il a amélioré certaines choses et il a dû se débattre avec la déveine de la chute des cours de l’uranium, à quoi s’est ajoutée la pression sécuritaire et les dépenses qu’elle nécessitait. Mais il ne sait pas se vendre – quoique, pour des raisons différentes de Hollande. Hollande semble avoir été si calculateur qu’il a fini par s’empêtrer dans ses calculs. Issoufou, apparemment, est tout bonnement un hystérique – un hystérique qui s’entoure d’hystériques, car la plupart des grosses pointures de son régime sont des gens à mauvaise bouche, qui adorent les postures mussoliniennes et les paroles blessantes qui ne s’oublient pas. Et puis bien sûr, il y a l’enrichissement éhonté, le manque de goût dans les actes symboliques (le PNDS s’est ainsi payé un siège national gigantesque sur l’une des principales artères de Niamey), et le sabotage agressif de l’état de droit et de la liberté de la presse. C’est un régime qui pue. Pas le premier dans son cas, au Niger, mais c’est fatigant…

chronique

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Retour au Niger après un mois entre Burkina et Côte d’Ivoire. Ce matin, fais mon footing de 5h du matin, et suis frappé du désert et du silence. Il est vrai qu’il fait encore nuit à cette heure là. A Abidjan, à la même heure, sur mon itinéraire de footing, il y a trois boîtes de nuit et les fêtards sortent de leurs antres pulsonnantes et terminent la bringue sur des trottoirs encombrés de taxis (cela, tous les jours de la semaine, ce n’est pas affaire de week-end !) ; à Ouagadougou, il y a des balayeuses au travail et des gens à vélo (les motos et les voitures arrivent plus tard) ; à Niamey, il n’y a rien – seulement le son démultiplié des appels à la prière démontrant à quel point la ville est truffée de mosquées (à un moment donné, les appels sont tellement nombreux qu’ils finissent par se fondre en un son continu mais pas monocorde, et qui semble flotter sous la lune claire comme un voile immatériel). Donne l’impression que les Ivoiriens sont des fêtards, les Burkinabés des bosseurs et les Nigériens des feignasses. Ce n’est pas inexact. Une preuve de ce fait, c’est à quel point Ouaga et Bobo sont propres comparés à Abidjan et Niamey : rien qui requiert plus de travail vrai et caché (d’où 5h du matin !) que la propreté permanente. En dépit de la réputation d’Accra comme ville la plus propre d’Afrique de l’Ouest (région où les standards en la matière ne sont pas très élevés, il faut bien l’admettre), je suis plus impressionné par Ouagadougou. Et je pense que cela vient du facteur moaga. Moaga est le singulier de mossi, nom de l’ethnie majoritaire du Burkina, habitant surtout le centre-est du pays. A Bobo, où je demeure souvent, on me dit que la population est plus « paresseuse » qu’à Ouagadougou. Peut-être l’est-elle en effet. Bobo-Dioulasso appartient de fait au monde de la civilisation mandingue, qui n’est pas très dissemblable de ce qu’on trouve à l’ouest du Niger (où se trouve Niamey). Un ami bobolais me faisait remarquer que les Bobolais se lèvent au moins une heure plus tard que les Ouagalais. Cela, pourtant, n’est pas vrai des balayeuses, et Bobo est aussi propre que Ouaga – du fait, je pense, de l’influence « étatique » des Mossi (i.e., de l’influence de l’éthique moaga du travail transmise par l’Etat burkinabè). Dans un document préparé par la division du commerce extérieur du Département d’Etat américain à l’adresse des entreprises américaines souhaitant faire des affaires au Burkina – document absolument fascinant du fait de l’honnêteté pragmatique avec laquelle le pays est décrit – on insiste sur le caractère « hardworking » (dur à la tâche) des locaux. Cette remarque est absente du même document portant sur le Niger.

J’ai mes idées sur l’origine de cette éthique moaga du travail, mais elles ne sont pas assez mûres pour être exposées. Elle fut surexploitée par le colonisateur français, et me paraît sous-exploitée par l’Etat burkinabè.

A Niamey, je tombe sur une grogne sociale. Suivant ce que j’ai compris (avec l’habitude, je ne devrais pas l’être, mais je suis toujours étonné de voir à quel point ce qui se passe de grave, voire tragique, au Niger est complètement ignoré à l’extérieur, même proche, alors que le monde bruit du moindre petit esclandre oubliable survenu aux Etats-Unis ou en Europe), à bout de souffle financièrement, le gouvernement essaie de réduire au maximum ses obligations à l’égard des étudiants, qui se sont révoltés. A Niamey, le campus principal a été pris d’assaut par les forces de l’ordre, avec à la clef des dizaines de blessés et un ou plusieurs morts (le chiffre varie entre la parole officielle et la rumeur qui, au Niger, est souvent véridique). C’est une vieille histoire qui dure depuis la fin des années 1960, et dont la source est plus économique que politique. Les étudiants voudraient croire que leurs malheurs seraient dus à la mauvaiseté du gouvernement actuel, et ont recours à une rhétorique politiquement stridente, égale à elle-même à travers les décennies. En 1972, je crois, l’actuel chef de l’Etat, alors jeune diplômé, a été « exilé » par le gouvernement de l’époque à Zinder pour son implication dans des agitations estudiantines très semblables à celles-ci, et qui avaient des causes analogues, c’est-à-dire relevant d’une crise fiscale chronique. Mais encore moins que le gouvernement Diori, le gouvernement actuel n’a pas la légitimité de l’intégrité qui lui permettrait de faire accepter aux étudiants la nécessité de se serrer la ceinture. Ladite légitimité a considérablement souffert d’une nébuleuse affaire de 200 milliards de francs virés par une huile du régime dans un compte à Dubaï – action qui remonte à 2011, c’est-à-dire à une époque où les gouvernants pouvaient se bercer d’illusions par rapport au cours de l’uranium, mais qui ne s’est ébruitée qu’au commencement de cette année.

Note : les crises estudiantines ont régulièrement renversé les régimes nigériens. Le coup d’Etat de 1974 a été facilité par le fait que l’agitation des étudiants et élèves avait sapé l’énergie du régime Diori (lors d’une visite de Pompidou à Niamey à cette époque, le président français reçut une tomate mûre sur le tête, balancée par un étudiant qui dénonçait Diori comme un « valet de l’impérialisme ») – et la première rancune des étudiants à l’égard du régime de Kountché était qu’il leur aurait volé la vedette. La 2ème République est morte le 9 février 1991, le jour où la répression d’une manifestation estudiantine fit (officiellement) trois morts. La rhétorique estudiantine actuelle parle non pas de coupures budgétaires et de problèmes financiers, mais de l’urgence de « restaurer la République ». La tradition du militantisme étudiant au Niger est toujours radicale, et elle est étonnamment enracinée, l’Union des Scolaires Nigériens étant une institution plus solide et permanente que nombres d’institutions étatiques, capable de transmettre aussi bien ses us et coutumes que ses idées, alors même qu’il y a – par la force des choses – un renouvellement constant de ses membres, ses anciens leaders (comme l’actuel président Issoufou) devenant fréquemment ses nouveaux ennemis.

Il y a certainement une question politique à résoudre en ce moment au Niger, car le gouvernement PNDS est devenu un peu trop « gondwanais », en particulier depuis les dernières élections. Mais le nœud du problème reste économique, i.e., on en revient toujours à la pauvreté de l’Etat. J’en suis arrivé à croire que, pour des pays comme le Niger, seul pourrait servir à quelque chose un miracle comme la découverte de gros gisements d’hydrocarbures, aussi faisandé un tel miracle puisse-t-il paraître. L’aide au développement est une plaisanterie de mauvais goût, et les facteurs de transformation économique sont soit absents soit largement invalidés par les facteurs inverses – ceux de la désintégration économique.

En attendant cet improbable miracle, un peu plus d’éthique du travail (à commencer par les dirigeants) ne serait pas mal !

Eteindre les phares, répandre le brouillard

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Aux Etats-Unis, les libéraux-humanistes semblent répondre par l’affirmative à la question posée à la fin du billet précédent. Pratiquement tous les opinioneurs de cette tendance, qui, en dehors de l’alarmant Fox News, dominent la presse grand public US, étaient des critiques implacables de Trump. En ce moment, ils ont formé une haie d’applaudisseurs autour de lui, ce qui peut être de quelque conséquence étant donné la vanité indéniable de l’homme à la tête de maïs et sa sensibilité blessée à l’égard du New York Times en particulier. Sur CNN, Fareed Zakaria, le grand analyste maison des affaires internationales, a déclaré au lendemain de la frappette de Trump, « je pense que Donald Trump est devenu président des Etats-Unis », le même Zakaria qui avait jadis qualifié le même Trump de « Bullshit artist » (artiste de la déconnade), affirmant qu’il était arrivé à la présidence par la déconnade. Sur MSNBC, Nicholas Kristof, un critique encore plus agressif de Trump, ne tarissait pas d’éloges, tandis que Brian Williams, qui se servait de son émission 11th Hour comme d’un pupitre d’où dénoncer sans désemparer les errances du Donald, qualifia plusieurs fois les missiles de « beaux » dans une effusion griotique sur l’action ordonnée par celui qui, il y avait peu de temps encore, était l’homme à abattre.

Le New York Times s’est d’abord distingué par une réaction un peu plus mesurée, mais n’a pu s’empêcher de se fendre d’un véritable article de propagande intitulé, comme un papier de Paris Match: « On Syria attack, Trump’s heart came first » (« En frappant la Syrie, Trump n’a écouté que son coeur »), acceptant de croire à la déconnade trumpienne comme quoi il aurait réagi avec ses Tomahawks après avoir vu les images d’enfants luttant pour respirer après la diffusion des gaz mortels (en 2013, après l’attaque au gaz sarin dans les banlieues de Damas, Trump avait twitté à l’adresse de Obama: « Président Obama, n’attaquez pas la Syrie. Il n’y a rien à y gagner ni rien de si terrible à y perdre. Gardez votre « poudre » pour un autre jour – plus important! »). Ce matin, tous les articles portant sur la présidence Trump dans ce journal de référence ont pris un ton de normalité et de respect qui contraste avec l’hystérie anti-Trump qui m’agaçait auparavant par son côté irrationnel et inefficace. Evidemment, ce changement n’a rien, non plus, de plaisant, même s’il me fait sourire.

L’extrême droite, la tendance des nationalistes blancs, est le seul courant à s’insurger contre le lancer de missiles. Le suprémaciste blanc Richard Spencer a qualifié l’action de Trump de « trahison totale » et un twitter de Ann Coulter, la pasionaria de droite, ironisa: « Trump a promis dans sa campagne de ne pas se mêler des affaires du moyen orient. Disant que ça aidait toujours nos ennemis et créait des réfugiés. Puis il vit une image à la télévision. » (Sous entendu, les mêmes images d’enfants gazés qui, selon le NYT, auraient enfin donné un coeur à Trump). Cependant, la droite classique, y compris Mc Cain, le grand critique républicain de Trump, applaudit le lancer de missiles.

Maintenant, en tout cas, les libéraux-humanistes piaffent d’impatience pour une suite tonnante et bombardante. Si leur championne Hillary Clinton avait été présidente à la place de Trump, je n’ose imaginer où on en serait en ce moment, et je ne vois pas comment un conflit russo-américain aurait été évité, avec tout ce que cela signifie de périlleux au plan mondial. La Syrie ressemble vachement à ce qu’étaient les Balkans dans les années 1900, un terrain d’affrontement de blocs d’alliance entremêlés comme dans un plat de spaghettis au vitriol. Il n’y a pas une « guerre de Syrie » mais des « guerres de Syrie » dans lesquelles des acteurs externes s’affrontent dans le contexte d’une guerre interne (civile). Les forces externes se battent pour des intérêts internationaux ou régionaux, sectaires ou stratégiques, qui n’ont rien à voir avec les Syriens, même si ce sont ces derniers qui meurent. L’Arabie Saoudite et l’Iran se battent pour l’hégémonie régionale, dans un contexte de rivalité entre sunnites et shi’ites; les USA et la Russie se battent pour s’assurer des positions internationales et régionales, acquérir des bases militaires et contrôler des ressources; des forces islamistes et sécularistes s’affrontent au sein du front anti-régime. Tout cela, par ailleurs, est sujet à des évolutions stratégiques survenant en dehors du théâtre de la guerre, mais ayant un impact direct sur lui. La Turquie qui était hostile à la Russie s’est rapprochée d’elle avant d’envahir le nord de la Syrie pour s’en prendre aux Kurdes; tandis que les USA et Israël s’en prennent à l’Iran en Syrie, les USA sont du même côté que des milices pro-iraniennes dans la lutte contre Daesh en Irak, lutte qui s’est étendue à la Syrie; la querelle de l’Arabie Saoudite, du Qatar et des Emirats Arabes Unis pour la domination du monde sunnite à travers l’idéologie wahhabite mène à des interventions brouillonnes de soutien aux groupes islamistes armés en Syrie; et tandis que la Turquie veut en découdre avec les Kurdes, des Kurdes syriens progressistes s’en prennent au gouvernement régional irakien des peshmerga traditionnalistes kurdes. Pour rendre encore plus létale cette macédoine déjà bien toxique, il y a, last but not least, Daesh qui se bat contre le régime Assad et certains de ses opposants, tandis que les USA, la Russie et certains pays européens, de concert avec les régimes syrien et irakien, mènent une guerre acharnée contre Daesh. L’addition de tout cela est réglée par la vie et la prospérité des Syriens.

L’un des « silver lining » (l’équivalent anglais de « à quelque chose malheur est bon ») de l’élection de Trump, c’est qu’elle a éloigné la belliqueuse Hillary Clinton de ce potage explosif. Mais comme on le voit, les libéraux-humanistes ont mis en branle tout le batelage médiatique pour l’entraîner vers la voie qu’elle aurait suivi. Et cette voie n’a rien de rassurant. Tout celui qui a étudié l’histoire diplomatique de l’Europe à l’été 1914 peut se rendre compte à quel point certaines régions du monde peuvent devenir, à un moment donné, un iceberg fatal que le Titanic diplomatique le mieux construit ne saurait éviter. Dans ce genre de passe tragique, il faut allumer les phares, non répandre du brouillard. Les libéraux-humanistes occidentaux ont choisi pourtant cette dernière conduite.

 

 

Assadophobie, quand tu les tient…

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Amusant de voir comment toute la presse libérale-humaniste occidentale s’excite autour du bombardement américain d’un aéroport militaire syrien. Le New York Times, The Guardian, The Economist, et Le Monde ont fait de la chute de Bashar al-Assad une sorte d’obsession de la politique internationale vue de Washington, Londres et Paris, mais en même temps, Trump est le président US que ces médias (et leurs parentèle audiovisuelle, CNN, France 24, etc.) adorent détester. Ils doivent donc concilier ces deux obsessions contraires, et les acrobaties auxquelles ils se livrent en ce moment sont lugubrement réjouissantes. En moins de 10h, The Guardian (le plus « modéré » dans cette médiasphère) a déjà produit deux articles qui, tout en maintenant l’hystérie anti-Bashar, traitent Trump de tous les noms d’oiseaux, assignant son action à la vanité et à des pitreries de mauvais acteur. Les autres organes s’évertuent à l’avenant. Le détail qui semble les irriter le plus, c’est le fait que Trump aurait averti les Russes de l’attaque, afin d’éviter de frapper des soldats ou équipements russes. Ce faisant, se lamentent les libéraux-humanistes, Bashar le Diable a été averti par ricochet, si bien qu’il a pu se mettre à couvert. Apparement, les libéraux-humanistes auraient voulu que Trump frappe aussi les Russes, advienne que pourra. Mais ils ne croiront jamais qu’ils sont plus macho, va-t-en guerre et risque-tout que Trump le Démon. Ils ne voudront jamais non plus accepter ses explications, qui se résument à: « mon intention n’est pas de dégommer Assad, mais de lui faire savoir qu’on n’accepte pas l’usage d’AMD, car c’est contre nos intérêts stratégiques » (résumé du discours de Trump) « On n’aurait d’ailleurs rien fait si les Russes avaient pu contrôler les actions de leur pantin » (résumé du discours de Tillerson, le ministre des affaires étrangères de Trump). En gros: « On n’a rien contre Assad en soi, mais on veut qu’il respecte certaines règles, et s’il ne le fait pas, on ne va pas laisser passer cela, comme l’a fait Obama ». (Car dans tout cela, il y a aussi la posture « on est mieux que Obama » qui est cruciale pour la base domestique de Trump). Les libéraux-humanistes ne vont pas se contenter de ces raisons, non pas uniquement parce qu’ils pensent que Trump se la joue, mais parce que, paradoxalement, ils voudraient qu’il ne se la joue pas, ils voudraient qu’il y ait là une véritable « stratégie » déployée pour faire tomber Assad. Une nouvelle guerre occidentale au moyen-orient, voilà la bonne nouvelle qu’ils attendent, parce que, n’est-ce pas? les autres ont si bien marché!

L’obsession des libéraux-humanistes occidentaux pour Assad est incompréhensible pour moi, mais en tout cas leur attitude ne me paraît guère différente de celle de Tq, mentionnée dans un billet précédent: « Bombardons et prenons les commandes. Fuck diplomacy ». Sauf qu’ils disent ceci non pas parce que leur pays a été attaqué, mais à cause d’un droit d’intervention des « nations civilisées » (terme qui ne fait pas partie de leur vocabulaire hypocrite, mais que Trump, lui, n’a pas hésité à utiliser dans son discours). L’émission « On n’est pas couché » à laquelle j’ai aussi fait allusion dans ce billet là est animée entre autres par un écrivain du nom de Yann Moix qui semble assez connu en France et qui, un soir, a sorti cette énormité, que Barack Obama serait le plus mauvais président de l’histoire américaine parce qu’il n’a pas fait tomber Assad. Les opinions de ce personnage ne me font aucun effet, certes, mais celle-ci m’intéressa parce qu’elle me donna une mesure de la haine anti-Assad des libéraux-humanistes occidentaux – haine capable d’atteindre même le président US qu’ils adorent aimer! J’avoue qu’en l’entendant parler de la sorte, je sursautai intérieurement et arrêtai ma lecture pour regarder fixement l’écran de télévision, comme si je venais de découvrir de quoi Yann Moix était le nom. Si Trump parvenait à faire tomber Assad, sera-t-il alors le meilleur président de l’histoire américaine?

 

Egalité entre les peuples

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A propos de l’égalité entre les peuples et de la colonisation, cela m’a rappelé ce fragment d’entrée de mon journal datant de décembre 2005. 

Je le disais un jour à un ami, au Sénégal, qui, parce que j’avais dit sans y penser « nos amis français », m’interrompit pour me demander avec un air sérieux si je pensais vraiment que les Français étaient nos amis. Question qui n’avait rien à voir avec notre conversation, mais qui devait le turlupiner depuis quelques temps. Je lui dis que je n’en étais pas sûr, car un ami te stimule quand il voit que tu fais quelque chose qui est bon pour toi, et te décourage quand il voit que tu fais quelque chose qui est mauvais pour toi, car il a vraiment à cœur ton intérêt. Mais en mettant des bâtons dans les roues à ceux d’entre nous qui voulaient faire des bonnes choses, au lieu de les assister (Sankara) et en soutenant au contraire ceux qui faisaient des mauvaises choses au lieu de nous aider à les combattre (Mobutu), les Français ne se montraient guère amicaux.

Certes, on me dira qu’un tel discours (qui convainquit en tout cas mon ami sénégalais) n’est guère approprié sur le plan des relations entre Etats. Peut-être. Mais je n’ai guère été surpris d’entendre Chirac justifier son opposition à la conquête américaine de l’Irak par l’idée que la France étant « l’amie » des Etats-Unis, tâchait de leur faire voir leur véritable intérêt, et de les décourager de mal faire. Je ne doute pas qu’il y ait en effet de cela dans la diplomatie française, puisque cette diplomatie est enracinée dans une certaine culture d’élite, pour quoi il y a des affinités profondes, morales et pour ainsi dire affectives, entre les pays membres de la « civilisation occidentale ». Cette même culture d’élite ne voit certainement pas l’Afrique du même œil. Entre autres choses, en plus de cette affinité culturelle qui pourrait être produite par la « francophonie », l’amitié suppose l’égalité. Entre gens de conditions différentes, il peut y avoir du clientélisme comme forme de relation affective semi-formelle, mais l’amitié est une relation entre pairs qui se connaissent et se reconnaissent. Ainsi, s’agissant de la francophonie, je peux connaître sur le bout des doigts la culture ou l’histoire de la France, mais la réciproque n’est généralement pas vraie, et pour connaître les populations dont je suis issu, un Français aurait besoin d’une maîtrise en anthropologie à tout le moins. Au niveau individuel, cela n’a guère d’importance au-delà de quelques malentendus qui seraient de toute façon inévitables dès que deux personnes de backgrounds différents (même au sein de la même « culture ») interagissent. Mais au niveau collectif, cela a d’importants effets collatéraux qui, autant que je sache, n’ont jamais été étudiés en tant que tels. (…)

Et Aristote l’a dit de manière persuasive : la politique harmonieuse est fondée sur l’amitié. C’était vrai au niveau de la petite communauté politique de la cité-Etat, et c’est vrai aussi au niveau du monde.