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Les pieds dans le plat

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Alors que je suis plongé dans la délicieuse souffrance qui consiste à démêler les fils de mon nouveau projet de livre, je suis bombardé par email et messages de réseaux sociaux de demandes de commentaire sur la dernière incartade verbale de Macron, qui a mis les pieds dans les plats au sujet de la misère de l’Afrique. Me voilà donc forcé d’écouter l’Emmanuel pour savoir de quoi il retourne. Il y a là, en effet, de quoi s’outrager. Oh, ce qu’il dit n’est que l’imbécile potage technocratique commun qu’on lit du matin au soir sur les « causes » présumées des malheurs africains : surpopulation, Etats faillis, mauvaise gouvernance, démocratisations problématiques. C’est imbécile parce qu’il s’agit là non pas d’une liste de causes, mais d’une liste de symptômes. En général, la technocratie préfère la symptomatologie à l’étiologie et adore placer des cautères sur des jambes de bois, donner de l’aspirine pour guérir le palu, et tant et plus. Mais dans tout ce fade blabla, Macron tomba dans l’inconscient ou le refoulé de la technocratie occidentale. Il énonça que le mal « profond » est d’ordre « civilisationnel ». Cela fait grotesquement colonial, avec tout le bagage raciste qui vient avec, donc…

Le fait est que, pour ma part, je n’en suis pas surpris – et comme je ne suis pas surpris, j’ai même de la peine à m’indigner. J’ai depuis longtemps compris que le discours technocratique moderne au sujet des faillites de l’Afrique n’est qu’un aggiornamento du discours colonial tenu par les élites européennes il y a une centaine d’années pour justifier la mise sous tutelle de l’Afrique. Cela était très explicite à l’époque, et celui qui lirait les documents officiels de la diplomatie internationale (i.e., inter-occidentale) sur l’Afrique entre 1885 et 1939 serait édifié quant au discours qu’on entend encore aujourd’hui. Certaines formulations ont à peine changé et le mode de pensée est identique. Certes, la caractérisation de certains « problèmes » africains a changé : Macron évoque la croissance démographique débridée, mais vers 1920, c’était plutôt la stagnation démographique tenace qui tourmentait les tuteurs coloniaux, penchés sur les Africains comme Réaumur sur ses insectes.

Ce qui n’a pas changé, en effet (parlant de Réaumur) c’est la logique de ces caractérisations : l’Afrique est un cadre fermé, où tout ce qui arrive se produit en raison de dynamiques propres à ce cadre, sans aucune relation avec le monde extérieur (selon Macron, ce qui se passe en Afrique est incomparable avec ce qui se passe ailleurs dans le monde ; doxa qu’on retrouve souvent dans la littérature africaniste en sciences politiques et en économie); l’intervention de l’Occident n’est pas conçue comme un facteur susceptible d’infléchir ou de déterminer des dynamiques, elle est présentée comme purement thérapeutique, administrée à travers des instruments pour ainsi dire stérilisés qui, sans altérer le bouillon de culture du cadre, peuvent viser uniquement le germe pathogène. Cette image naïve est encore plus agissante aujourd’hui qu’à l’époque coloniale. A l’époque coloniale, les agents de l’Occident – de la France, de la Grande-Bretagne – se voyaient comme agissant à l’intérieur du cadre africain pour le transformer. L’effet de leur action était donc naturellement intégré dans leur réflexion, mais de façon totalement myope puisqu’ils prétendaient que cet effet ne pouvait jamais être que positif, si bien qu’ils fermaient intentionnellement les yeux sur tout le gâchis qu’ils produisaient. Le colonialisme, ne l’oublions pas, était un despotisme, et le despotisme ne se gare de rien plus que de la critique et de l’autocritique. Aujourd’hui, tout en agissant à travers une batterie de politiques économiques, sécuritaires et diplomatiques pour affermir leur contrôle et garantir leurs intérêts dans l’ordre capitaliste, les Français, et les autres Européens, parviennent à détacher complètement, dans leur esprit, l’effet de leurs actions et les misères qu’ils observent. Bien que les deux phénomènes existent en même temps dans les mêmes pays, ils auraient aussi bien pu se développer sur deux planètes différentes, si on les en croit.

Fallait-il attendre d’un chef d’Etat français prenant la parole en public une entreprise de critique et d’autocritique dans ce domaine ? Non certes, les Français et leur Etat n’en sont pas là. Mais on aurait voulu qu’il ait une certaine maîtrise de sa parole, pour une raison morale. Si Macron avait évité d’utiliser le trope « civilisationnel » et d’entonner le refrain démographique, je n’aurais pas pensé que son argumentaire était plus intelligent, mais j’aurais pensé qu’il était plus moral, car cela aurait signifié qu’il s’était peut-être rendu compte de l’indécence que c’était de perpétuer le discours de la colonisation. C’est là ce qui distingue Macron de Obama, à qui il ressemble par ailleurs sur tellement de points. Obama était acquis au même mode de pensée technocratique – « inutile et incertain » pour reprendre les mots fameux de Pascal sur Descartes, ce père du rationalisme méthodologique qui est à la source de la technocratie – que Macron, mais il nuançait cela du tact moral de quelqu’un qui est sensible aux complexes injustices du monde moderne, y compris au plan international, sans nul doute à cause de ses origines personnelles.

Enfin, tout ceci ne pourrait changer qu’à travers des modifications de fond dans le système éducatif français. « Not gonna happen », comme dirait l’autre, et on espère alors seulement que, pour continuer en anglais, cet incident aura été un « teaching moment » pour Macron. En attendant, comme me le montrent les réactions que je reçois (dont certaines hors des pays francophones et hors d’Afrique), le mal est fait.

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Pieter Farde

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On devrait plus lire, en Afrique, les récits et compte-rendu des Européens qui se sont aventurés sur le continent dans les siècles passés pour l’« explorer » et ensuite l’exploiter. C’est ce que je me suis dit au cours des dix derniers mois, où j’en ai lu bons nombres de ceux qui sont venus en Afrique de l’Ouest. Je vais consacrer une série de billets à ce thème. Pour certains des auteurs, je les ai lus en préparant une bibliographie annotée du Niger pour les presses universitaires d’Oxford. J’avais consacré une section de cette bibliographie aux premiers écrits sur « l’espace nigérien », qui comprend surtout des écrits datant du 19ème siècle et du début du 20ème siècle. Mais dans mes recherches, j’ai eu la surprise de tomber sur des lettres écrites en flamand par un moine franciscain du nom de Pieter Farde (1652-1691) et son compagnon d’infortune, un certain Daniel van Breuckel, qui furent tous deux esclaves à Agadez à la fin du 17ème siècle. Il y a, dans ces lettres, des détails curieux sur l’intégration commerciale du monde à l’époque, et sur la place qu’y tenait cette « marchandise » particulière, les esclaves. Cela a aussi d’intéressants échos sur la question actuelle des migrants dans cette même partie de l’Afrique.

Se rendant à Jérusalem en 1686, Farde et Van Breuckel furent enlevés par des pirates d’Alger et vendus à un certain Soura Belim, riche bourgeois d’Agadez. Cet Agadézien rentrait de Perse et avait lui-même passé sept ans en esclavage à Livourne, en Italie, si bien qu’il parlait italien, ce qui lui permit de communiquer avec Farde, qui avait aussi quelque teinture d’arabe dialectal. Les deux Flamands furent convoyés à Agadez, où leur maître enjoignit à Farde, qui avait excipé de talents d’architecte, de lui édifier un palais dans le goût italien, tels que ceux qu’il avait vu en Toscane, lors de sa captivité. Il est curieux de voir que nous tenons toutes ces informations de lettres envoyées depuis Agadez par les deux captifs, ce qui montre que la correspondance avec leurs parents et amis en Europe était possible et permise, même dans leur condition. Encore plus curieusement, Van Breuckel finissait ses lettres en faisant mention de ladite condition, par exemple, une lettre de mars 1687 finit ainsi : « Je demeure votre humble serviteur, Daniel van Breuckel, esclave de Soura Belim, Agadez, 15 mars 1687 ». Pourtant, Soura Belim ne lisait pas le flamand. Van Breuckel le loue d’ailleurs comme un maître attentionné et compatissant. Il promit aux deux Flamands la liberté à la fin de la construction du palais à l’italienne, mais il se produisit un drame qui précipita un dénouement tout différent, en tout cas pour Farde. Ce dernier s’était mis dans la tête de convertir au catholicisme les 200 maçons qui l’assistaient et qui comprenaient, nous rapporte Van Breuckel, des esclaves chrétiens (européens), mais aussi juifs, musulmans et animistes (ces deux dernières catégories étaient labélisées « maures », suivant le langage du temps qui appliquait ce terme à tout ce qui était tropical et de peau sombre, puisque même des Indiens, Bengalais et autres étaient qualifié de maures). Soura Belim s’en aperçut mais laissa faire. Seulement, Farde tomba sur un os en la personne d’un esclave chrétien du frère de Soura Belim, un Français du nom de Louis de La Place, huguenot de son état. Pour contrer les progrès de « l’idolâtrie papiste » dans le désert de l’Aïr, La Place, « de concert avec quelques juifs » (nous dit Van Breuckel), dénonça les menées de Farde auprès des autorités agadéziennes. Farde fut sommé de s’expliquer, reconnut les faits et fut soumis à une bastonnade sur la plante des pieds. Mais cela ne le découragea pas. Il se remit à prêcher, fut derechef dénoncé et cette fois subit des sévices plus extrêmes. Van Breuckel décrit la chose avec minutie. Farde, dénudé, fut ajusté dans une sorte d’échafaudage mobile au sein duquel on lui lia les bras et lui suspendit des poids aux pieds. Il fut promené en cet appareil à travers la ville tandis que quatre hommes – deux devant, deux derrière – le fouettaient en cadence. A la fin, nous dit Van Breuckel, il parut avoir pris un bain de sang. Soura Belim ne pouvait s’opposer à ce châtiment, puisqu’il était question de religion, mais il parvint à sauver la vie de son esclave en payant une forte amende et en promettant de le faire partir d’Agadez – bien que Belim parvint à négocier la finition de sa maison.

Van Breuckel décrit Farde à sa sortie de prison, où il avait végété cinq jours : « il était si raide qu’il ne pouvait marcher, parce que des croûtes s’étaient formées sur ses plaies ; sa peau ressemblait plus à l’écorce d’un arbre qu’à la peau d’un homme. » Il fut soigné par Soura Belim, mais dès qu’il eût été rétabli, on l’assigna en résidence dans un réduit, au bas d’une rue, percée seulement d’une porte par où entrait le jour. La Place, qui avait été nommé superviseur général de tous les esclaves, fut chargé de le surveiller et de s’assurer qu’il ne ferait rien d’autre en dehors des tâches qui lui seraient confiées par son maître. Ce ne fut pas la joie. La Place le traita comme un chien et, nous dit Farde, la moindre des injures dont il le couvrait était « maudit papiste » (en français dans le texte). « Il ne peut me battre », ajoute Farde, « car mon maître a demandé et obtenu cette restriction des juges, et du coup, il semble toujours prêt d’exploser de ressentiment ».

Ensuite viennent une série de lettres fort intéressantes. Alors que la maison à l’italienne était pratiquement terminée, Soura Belim révéla à Farde qu’il ne le mettrait en liberté que si ce dernier lui remboursait l’amende payée pour le sortir de prison – autrement, Farde serait revendu pour permettre à son maître de récupérer son argent. Van Breuckel, dont Farde avait aussi demandé l’émancipation, était mort apparemment d’insolation et d’épuisement physique.

Ayant appris que les Hollandais avaient un fort marchand à Saint-Georges d’El Mina (au Ghana actuel), et pour gagner du temps, Farde parvint à envoyer une lettre là-bas, demandant en prêt la somme exigée par Soura Belim à un commerçant du nom de Colck. Ce dernier répondit que si Farde parvenait à faire déposer ladite somme au niveau de son frère, à Amsterdam, il lui ferait suivre la correspondante à Agadez. Farde contacta donc ses supérieurs en Flandre. Il posa la chose en des termes qui peuvent nous surprendre. Ayant expliqué la situation, il insista à plusieurs reprises (ce qui semble souligner la sincérité de son propos) qu’il comprendrait parfaitement si la décision était de ne pas payer la rançon, qu’il verrait cela comme la volonté divine (citant même, dans la foulée, le mystique Thomas a Kempis), et qu’il était surtout reconnaissant de toutes les prières faites pour lui. « Je serais », écrit-il, « extrêmement satisfait si vous pouviez payer la somme demandée, mais si ce n’est pas le cas, j’en serais aussi satisfait et considérerais que la volonté de Dieu est que je sois de nouveau vendu. Par conséquent, je vous supplie de ne pas me blâmer de vous écrire au sujet des moyens de ma libération, ni de croire que je revendique un droit, ou que j’ai un droit quelconque sur la somme demandée pour ma rançon ou tout autre argent nécessaire à mon voyage de retour. Tout ceci ne relève que de votre bon plaisir, ni plus, ni moins ». Les supérieurs de Farde acceptèrent de payer la rançon, mais je trouve l’humilité de cette lettre de demande de secours intéressante. Elle me fait penser aux messages que les migrants, kidnappés par des bandits au sud de la Libye – bandits d’ailleurs souvent d’origine sub-saharienne – envoient à leurs parents en Sierra-Leone, Côte d’Ivoire, Ghana, etc. De nos jours, Moneygram, Western Union et autres rendent les choses plus rapides que dans les années 1680, mais je reste impressionné par la logistique financière qui permit de payer la liberté d’un Flamand en captivité à Agadez à partir d’opérations de crédit et de transfert d’argent entre El Mina, Amsterdam, Alger et Agadez. Le nœud de l’affaire est bien sûr Amsterdam, l’équivalent de New York pour le monde de l’époque, comme le montre un passage d’une lettre de Farde : « N’ayez crainte, car à Amsterdam, les lettres de change arrivent des quatre coins du monde ».

En avril 1688, Soura Belim est donc en mesure de libérer Farde – mais nouveau problème, des complications géopolitiques auraient fermé la route du désert aux chrétiens. « Il dit que les Marocains et les Algériens sont, ces temps-ci, amers à l’encontre de toute espèce de chrétien, à cause de la défaite des Turcs dans leur lutte avec l’empereur des chrétiens. Les Algériens sont irrités contre les Français et les Hollandais, et les Marocains contre les Espagnols, à cause d’Oran. Mes lettres de franchise pourraient m’être de fort peu d’utilité à mon arrivée dans ces endroits. Il [Soura Belim] me dit franchement qu’il ne me conseillerait pas, en tant que chrétien, de voyager dans ces conditions, car nul ne sait où la fureur des gens les mènerait. » Bref, Farde reçut l’avis d’essayer plutôt la route du sud, et d’aller attendre un navire pour l’Europe à El Mina. A la même époque où il faisait ces plans, Farde fut témoin de l’arrivée d’une quarantaine d’esclaves italiens à Agadez, dont deux prêtres, ce qui l’amena à cette réflexion : « J’espère qu’ils feront du bien ici [i.e., dans la propagation du catholicisme], si seulement ils évitent d’être trop impétueux ». Apparemment, il avait appris sa leçon !

En juillet, Farde partit donc plein sud, en compagnie de quelques hommes que Soura Belim lui avait adjoint pour sa protection. Tout alla bien, nous dit-il, jusqu’à son arrivée à la capitale du Gobir (sans doute Birnin Lallé, au sud-centre actuel du Niger), où son escorte rebroussa chemin. Le reste de ses aventures forme un tissu d’histoires parfois dantesques, avec des rebondissements qui font penser au Candide de Voltaire, moins le ton comique (d’ailleurs en lisant ces lettres, je n’arrêtais pas de penser à Candide, et au fait que Voltaire était plus directement inspiré par les réalités du temps qu’on n’y pense généralement. On pense aussi au Robinson Crusoé de Defoe, plus proche de ton). La route qu’il suivit, parfois en solitaire, d’autres fois dans une caravane, le fit aboutir à travers des cheminements improbables, et impossibles à reconstituer sur la base de ses récits, non pas à El Mina mais… à Luanda. A un moment donné, à bout de force et de volonté, affamé, il pensa être proche de sa fin. La manière dont il décrit ces moments a quelque chose de surprenant – plus qu’ironique, froide et dépassionnée, s’étalant sur les détails de la misère physique qui précède une mort désormais inévitable sauf miracle : « Le troisième jour, je trouvai un arbre avec des fruits qui ressemblaient à des figues sauvages, mais ça n’en était pas. Comme j’étais affamé, j’en mangeai quelques uns sans essayer d’abord de voir s’ils étaient bons ou mauvais. Un petit peu plus tard – pardonnez ma description – je commençai à sentir des crampes et grandes douleurs à l’estomac comme si j’avais avalé du poison. Incapable de me tenir débout désormais, je m’étendis sous ce même arbre, me tordant de douleur comme une anguille. Puis je commençai à avoir la courante, subissant une purge par le haut comme par le bas [i.e., diarrhée et vomissements, symptômes bien connus de « tourista »]. Je devins si faible qu’il n’y avait guère rien que je puisse faire pour me soutenir. Songeant que c’en était fait de moi, et que je serai bientôt la proie des bêtes sauvages, je me recommandai à Dieu.

» Je restai couché là de cette façon jusqu’à une heure avant le crépuscule, lorsque vint à passer une caravane d’environ 200 chameaux et 50 éléphants. Elle avait été au Niger [le fleuve] avec des marchandises et s’en retournait au Congo, d’où elle était venue. Certains des gens de cette caravane me dépassèrent sans me regarder ; d’autres s’arrêtèrent et me regardèrent comme s’ils ressentaient de la compassion, car j’étais couché là sans rien pouvoir faire, me tortillant dans ma saleté comme un petit cochon. A la fin, le chef de ces hommes arriva. Il me parla en portugais ; je répondis en italien et lui fis comprendre ce qui m’était arrivé. Il ordonna à son serviteur de me nettoyer et me donna un cache-sexe du genre de ceux qu’ils portaient. Puis il me donna un baume à boire pour calmer mon estomac et ordonna à ses hommes de me mettre sur un des éléphants qui avaient une charge légère. » Etc. Il était sauvé. Je rapporte ce petit détail à cause des éléphants et des rapports commerciaux qui semblaient exister entre les vallées du Niger et du Congo – sans compter l’étonnante présence de chameaux dans ces parages. Difficile de tirer des conclusions là-dessus. Le seul auteur à avoir étudier cette lettre avec un certain sérieux, Joseph Kenny, pense par exemple que le chef caravanier était un Indien, puisque de nombreux Indiens résidaient dans les établissements portugais d’Afrique depuis le 16ème siècle. D’ailleurs le chef caravanier avait expliqué qu’il était « brachmanni » et montra à chaque fois, à cette occasion, la direction de l’est.

Les lettres de Farde ne brillent pas par le souci du détail et de l’exhaustivité descriptive qui sera la marque de fabrique des voyageurs de la fin du 18ème et du 19ème siècle, donc il est difficile de comprendre exactement les données qu’elles contiennent, surtout s’agissant de celle portant sur son parcours du Gobir au Congo. Mais non seulement il écrivait dans des conditions débilitantes de maladie et d’épuisement physique, mais il n’envisageait pas son rôle de la même façon que ces autres voyageurs, qui étaient en mission de collecte d’information, alors qu’il entendait seulement rendre compte de ses aventures à ses amis et supérieurs – avec comme seul but utilitaire, peut-être d’indiquer les possibilités de propagation du catholicisme, ce qui ne requerrait pas l’étude analytique des hommes, des mœurs, des pays et des produits qui sera l’objet des « explorateurs ». Farde, à vrai dire, n’en était pas un d’ailleurs. Après avoir été volé et violenté par des maraudeurs ou des marchands en pays haoussa, il avait, par exemple, décidé d’éviter les habitations humaines, ce qui était peut-être rendu d’autant plus facile par le sous-peuplement de l’Afrique, à l’époque.

Comment finit son histoire ? De façon plutôt « anticlimactic » comme dirait l’anglais (pour désigner une fin qui n’est pas à la hauteur des épisodes échevelés qui l’ont précédées). Le bateau qui avait fait voile à Luanda, après quelques troubles orageux dans l’Atlantique, fut encore assailli par des pirates au large du Maroc. Farde se trouva obligé de travailler pour les pirates à Salé avant d’être secouru par une nouvelle rançon et de finir par arriver à Hambourg en novembre 1690. Il retrouva la Flandre en janvier 1691 et fut nommé commissaire à la terre sainte avec résidence chez les franciscains d’Aix-la-Chapelle. A peine y était-il arrivé qu’il mourut de fièvre, en juin.

Ces lettres montrent qu’on connaît mal, comprend peu et mésinterprète beaucoup la place de l’Afrique dans le vieux monde, avant la colonisation. Par exemple, on a toujours l’impression, quand on lit les historiens, même les plus pointus, que la traite saharienne des esclaves était un commerce à direction unique, sud-nord. Mais la direction inverse existait aussi, et apparemment de manière non-négligeable. A son arrivée à Agadez, Farde y trouva des esclaves blancs – et comme on l’a vu, un assez gros contingent y était arrivé peu avant son départ. Nous n’avons d’information que sur Agadez, mais comme c’était un marché, il n’y a pas de raison pour que des esclaves blancs n’aient pas été revendus plus au sud. Les caravaniers qui avaient aperçu Farde se tortillant comme un petit cochon sous son arbre à colique, et qui n’étaient manifestement pas des Arabes (ces derniers ne portant pas de cache-sexe), ne se montrèrent pas surpris de voir un Blanc sur leur chemin. Evidemment, quand on y pense, on ne voit pas pourquoi un tel phénomène n’aurait pas existé de façon courante, mais cela n’a pas suscité l’intérêt des historiens. On voit aussi que l’esclavage existait en Europe, même au 17ème siècle (et peut-être au delà), puisque Soura Belim en a été victime en Italie. Cela aussi est plutôt négligé par les historiens. On en reste, là-dessus, à une image « Afrique terre d’esclavage » versus « Europe terre de liberté » qui date, en fait, des débuts de l’ère coloniale, lorsque l’un des principaux prétextes à caractère moralisateur utilisés par les puissances d’Europe occidentale pour envahir l’Afrique était de « mettre fin au fléau de l’esclavage ». A la fin du 19ème siècle, le contraste était certainement exact, puisqu’il n’y avait plus d’esclaves en Europe, mais je crois qu’on l’a projeté jusqu’à des époques où il manque de pertinence. Et puis la question des relations commerciales à l’intérieur de l’Afrique : je ne dirais pas, à ce sujet, que les historiens doivent dirent ce qu’ils ne peuvent prouver, qu’il y avait en réalité des systèmes de relations commerciales panafricaines et non, comme ils présentent actuellement les choses, limitées à des régions, genre Afrique de l’Ouest. Mais des détails comme ceux rapportés par Farde doivent les rendre plus prudents, et les amener à éviter de nier que de tels systèmes ont bel et bien pu exister. Ils expliqueraient d’ailleurs beaucoup de similitudes qu’on trouve dans les langues et les manières des Africains sur des distances qui, normalement, auraient dû créer de profondes divergences. Les fameuses migrations bantoues, qui ont amené les Bantous à essaimer tout au long de l’Afrique centrale et australe – n’arrivant d’ailleurs en Afrique du Sud qu’à une époque pas très éloignée apparemment de l’arrivée des Hollandais, ce qui permet aux Afrikaners de prétendre de façon spécieuse que les Noirs d’Afrique du Sud y sont aussi « étrangers » qu’eux-mêmes – n’auraient pas pu se produire sans une logistique commerciale sustentant la progression de ce grand mouvement. C’est un passé intéressant à comprendre dans la mesure où ces systèmes commerciaux existent encore, mais sont sous-étudiés et mal compris parce que tenus pour peu importants. Là aussi, l’histoire coloniale a joué, puisque le commerce colonial ne s’est imposé que grâce au déclin – parfois délibérément organisé – des systèmes existants, et on a tendance à oublier ce qui a été oblitéré. D’ailleurs ces systèmes commerciaux de l’intérieur de l’Afrique étaient connectés, même si tangentiellement, à ceux des Européens et des Arabes, sur les côtes et à travers le Sahara. Cet aspect des choses a été plus abondamment étudié, mais beaucoup seraient encore étonnés par le fait que Farde ait pu racheter sa liberté en faisant porter un message d’Agadez à El Mina pour demander un crédit, avant de faire déposer une garantie à Amsterdam à travers un message transsaharien.

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Farde en héros de récits d’aventure pour la jeunesse néerlandophone, bombardé Robinson Crusoe de tout un continent…

Retour de fin de journée

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Depuis presque deux mois en Allemagne, où le processus d’installation et des écrits à date-butoir m’ont tenu éloigné de ce « blog-note ». Je n’ai guère encore vu de pays, en dehors de Hambourg et de ses environs, et d’une virée dans Hanovre, ville qui, comme nombre des agglomérations allemandes, date presque entièrement de la seconde moitié du 20ème siècle. La vue de Hanovre me fait comprendre ce que la fameuse formule « Allemagne année zéro » appliquée aux lendemains de la défaite finale, à la fin du printemps 1945, avait de littéral. L’immense majorité du patrimoine bâti d’une des civilisations les plus anciennes et les plus importantes du continent européen avait été anéantie par l’espèce de Ragnarok voulu par Hitler, et sous les noms antiques des villes allemandes, n’existe plus que du reconstruit, souvent hâtif – car il fallait urgemment reloger presque toute la population d’un pays de 50 millions de personnes –, donc suivant un plan moderne d’une banalité provenant du fait qu’on manquait de temps et de moyens pour faire dans la délicatesse.

Avant cette catastrophe, Berlin était devenue l’une des villes les plus opulentes du monde occidental, en particulier entre 1870 et 1914. Elle n’avait pas le riche passé de Paris et Londres, mais elle était la capitale du pays le plus dynamique, le plus industrialisé et le plus prospère du continent durant cette période, centre de la vie d’une nation cultivée aux goûts sophistiqués et aux moyens solides et inventifs – une des métropoles, aussi, du capitalisme industriel et marchand, qui avait à cœur de rattraper et de dépasser ses anciennes « rivales » – Londres, New York et Paris. A côté de gemmes architecturales irremplaçables léguées par le 18ème siècle, avec les œuvres – palais, statues, monuments, églises, théâtres – de Schlüter, Knobelsdorf, Schadow, Schinkel, s’étaient élevés de somptueuses demeures de style « néo » (néoclassique, néobaroque), des villas imitant souvent le style baroque de l’époque frédéricienne, mais aussi une architecture d’avant-garde, et emblème de la puissance bourgeoise, des grands magasins, comme le KaDeWe, le plus grand magasin de ce type en Europe en son temps (rattrapant donc, et dépassant les équivalents parisien et londonien, les Galeries Lafayette et Harrod’s). Au cours des années 1920, avec 4 millions d’habitants, Berlin était aussi devenue la ville la plus peuplée d’Europe continentale – dépassée seulement par Londres et New York au plan « occidental ».

Les grands magasins, ces temples du rêve KaDeWe, Berlin — Arte, le 18.06.2017.mp4_002481818

Les grands magasins, ces temples du rêve KaDeWe, Berlin — Arte, le 18.06.2017.mp4_002489279

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New York a Macy, Paris a les Galeries Lafayette, Londres a Harrod’s — et pour Berlin le KaDeWe… Vu en bas après un bombardement en 1943. ll a été reconstruit depuis.

Tout ceci subit, entre 1940 et 1945, environ 363 campagnes multinationales de bombardement lâchant sur la ville, uniquement pour les Britanniques et les Américains, environ 70 000 tonnes de bombes incendiaires, dévastant un tiers de la ville – en particulier le centre – et détruisant plus de 600 000 appartements. La reconstruction de la ville, commencée pour de bon seulement en 1948, se poursuivit jusqu’au début des années 1980.

Je regardais un jour un documentaire sur la Révolution française. Un plan montra une gravure d’époque, représentant ce fameux moment du 12 juillet 1789 où Camille Desmoulins était monté sur une chaise du Café de Foy pour appeler les Parisiens aux armes contre « une Saint-Barthélemy des patriotes » – et le plan suivant montra le même endroit de nos jours, qui avait à peine changé (les fleurs de lys, qui ornaient le haut des arcades édifiées par le duc d’Orléans, avaient seules été bûchées par la furie révolutionnaire). Une telle mise en scène est impossible à Berlin. Ce que Daech fait en Syrie et en Irak en ce moment, les Nazis l’ont sinon fait, en tout cas provoqué pour l’Allemagne à une magnitude bien supérieure. Il y a bien sûr des rescapés – mais les grandes villes, qui renfermaient le plus de trésor, ont en moyenne plus souffert que les lieux plus obscurs.

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Camille Desmoulins au Café de Foy

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Les mêmes arcades, plus de 200 ans plus tard, mais sans les lys

J’avais ouvert ce « blog-note » pour parler de tout autre chose, du livre de Gary Wilder sur Césaire et Senghor et du documentaire d’Oliver Stone The Putin Interviews dont je viens de finir la 4ème partie, mais la fatigue d’une fin de journée m’a entraîné à ces remarques un rien décousues. J’y reviendrai donc.

Le FN, les immigrés et le capitalisme

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La question migratoire domine les élections françaises, mais non pas par rapport à la réalité même des migrations, mais plutôt pour répondre au Front National. Même la gauche extrême, avec son discours anti-capitaliste, n’a pas été capable de développer un discours autonome sur la question. Mélenchon a tardivement défini une posture, sous la pression de critiques qui lui reprochaient de faire le jeu du FN en paraissant « accepter » l’immigration. Sa posture est médiocre, parce qu’elle ne vient pas vraiment d’une pensée autonome et représentative de son mouvement. Elle consiste en gros à dire, « nous voulons compatir mais nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ». La première proposition est destinée aux bons sentiments humanistes labélisés « gauche » et la seconde à la paranoïa de l’égoïsme qu’on associe ordinairement à la « droite ». En année électorale, il faut ratisser. Les particulets de gauche utopique, menés par Poutou et Arthaud, n’ont pas grand chose à dire sur la question.

Cette incapacité de la gauche française (ou occidentale) à offrir une posture politique autonome (non réactive) sur la question de la migration provient en bonne part d’une intériorisation profonde des impératifs du capitalisme à partir d’une position privilégiée. Penser de manière autonome l’immigration – je parle de l’immigration dite, de façon intéressante, « économique », bien entendu – reviendrait, au moins si l’on part d’une conscience de gauche, à remettre radicalement en cause le capitalisme mondial, beaucoup plus radicalement que ne le fait le FN, qui ne se positionne là-dessus que sur la base d’un égoïsme souffrant soutenu par du narcissisme à la petite semaine.

La question que posent les flux migratoires de nos jours – ou qu’ils reposent d’une manière particulière à notre temps – c’est celle de la subsistance de l’homme sous le capitalisme. Vieille question, datant au moins (pour l’Europe en tout cas) du 16ème siècle, et progressivement devenue mondiale à travers l’impérialisme européen, qui fut surtout et avant tout un impérialisme du capital.

La subsistance de l’homme sous le capitalisme, c’est, pour le dire simplement, l’impossibilité totale de vivre sans argent. Non pas l’impossibilité de se nourrir : le désespoir des migrants, la plupart du temps, n’est pas lié à une telle urgence biologique. D’ailleurs les gens qui meurent de faim n’ont guère la force de bouger et ne peuvent se projeter dans l’avenir, ce qui est à la base de toute idée de migration. Non, ce que les immigrés recherchent, ce sont les moyens de vivre « dignement », c’est-à-dire d’être en mesure de se procurer l’éducation, la santé et le petit confort quotidien, toutes choses qui, à l’ère du capitalisme, nécessitent impérativement un revenu monétaire – surtout dans des pays où la sécurité sociale et le crédit n’existent pour ainsi dire pas et où tout doit se payer cash, dans un contexte qui rappelle, en ce sens, le 19ème siècle européen, celui qui a inspiré Les Misérables, Germinal, pratiquement toute la littérature de Dickens, et celui qui a vu les Européens eux-mêmes partir en quête de leur subsistance au Nouveau Monde, en Australie, dans les parties les plus tempérées et douces du continent africain. Durant l’époque coloniale, les commerçants européens qui venaient faire la traite en Afrique avaient des jugements acerbes sur le caractère casanier des Africains et pensaient que là se trouvait la source de leur « pauvreté ». A l’époque, les populations, en Afrique, ne sentaient pas le besoin de l’argent. La plupart des services nécessaires à l’existence humaine, tels que l’éducation et la santé, étaient soit gratuits, soit reposaient sur des structures d’échange qui ne faisaient pas appel à l’argent. Même le travail n’était pas rémunéré de façon monétaire, en partie parce qu’il était servile, mais aussi parce qu’il relevait d’une organisation communautaire du travail qui excluait l’idée de salaire. Dans certaines parties du continent, notamment dans le Sahel – qui était alors la partie économiquement « avancée » de l’Afrique de l’Ouest – la monnaie jouait un rôle important sur les marchés de produits, mais il n’y avait pas d’autre marché (pas de marché du travail, pas de marché foncier, encore moins de marché financier).

Bref, en dehors peut-être des communautés marchandes, la subsistance de l’homme ne dépendait pas de l’argent, et l’on n’avait pas besoin d’aller le chercher là où il se trouvait. Cela explique la frustration des traitants européens qui, pour écouler leurs produits, avaient besoin que les Africains aient un besoin plus systématique et plus permanent de l’argent, bref, qu’ils deviennent, comme eux-mêmes, des sujets, sinon des suppôts du capitalisme. Cela se fit, et pas volontairement, mais n’entrons pas dans ces longs détails : le fait est qu’aujourd’hui les Africains comme les autres habitants de la planète vivent dans le système capitaliste, qui est oxygéné par l’argent. S’il manque ici, les gens iront le chercher où il se trouve, non pas par le vol ou la spoliation (comme l’ont généralement fait les Européens à l’époque coloniale), ni par le parasitisme à l’assistance sociale (comme aime à le supposer l’électeur frontiste), mais par le travail – quitte, effectivement, à « concurrencer » le travailleur du pays de destination, même si tel n’est pas l’objectif, les candidats à l’immigration étant ordinairement convaincus qu’il y a du travail pour tous dans les pays où les porte leur choix (pas toujours des pays européens d’ailleurs).

(Soit dit en passant, l’immigré n’a jamais raison : a-t-on remarqué qu’on l’accuse à la fois de voler le travail de l’indigène et de se vautrer dans l’assistance sociale ?)

C’est la logique centrale du capitalisme : argent contre travail pour dégager du profit ; puis mettre les travailleurs en concurrence afin que le profit soit plus élevé et puisse être alloué de façon plus superlative aux capitalistes (investisseurs, actionnaires, PDG, etc.)

Dans son prurit de paranoïa égoïste, voici ce que pense l’électeur FN : « Il n’y a pas de travail chez nous, donc ils viennent forcément pour l’assistance sociale ». Ce qui est faux comme raisonnement, mais qui peut paraître corroboré par le fait que l’Etat-providence discrimine peu.

Il y a aussi un prurit humaniste, celui qui a imaginé de qualifier les flux migratoires de « trafic humain », comme si la volonté individuelle des migrants était nulle et non avenue. Il faut se rendre compte qu’il y a une foultitude de flux migratoires à l’intérieur du continent africain, qui ne sont pas qualifiés de « trafic humain » ou « passage de clandestins ». Depuis quelques années, les Occidentaux ont réussi à imposer, dans le jargon de l’« expertise » internationale, ces concepts, mais c’est essentiellement pour caractériser la mobilité des migrants des pays du Sud vers l’Europe ou les Etats-Unis. Les flux du Niger vers le Ghana, par exemple, ne sont pas caractérisés de la sorte. Ce qui ne veut pas dire, pourtant, que cette caractérisation soit purement opportuniste, elle a un fond moraliste qui apparaît par exemple lorsque les migrants relèvent de catégories qui mettent en émoi la sensiblerie humaniste, par exemple les femmes et les enfants. Il y a, à ce sujet, des histoires parfois tristement drôles. En 2001, un bateau rempli de migrants fut intercepté entre le Bénin et le Gabon. La plupart des passagers étaient des enfants et des adolescents, et l’UNICEF ne trouva rien de mieux que d’appeler le bateau en question un « bateau d’esclaves », décrivant les jeunes gens à bord comme de malheureux enfants arrachés à leurs foyers pour être « vendus » au Gabon. Bientôt la chose devint connaissance d’expert et des millions de dollars furent levés pour mettre fin au « fléau du trafic d’enfants ». Le problème, c’est que les enfants en question ne se sentaient victimes d’aucun crime, certainement pas d’un crime de « trafic d’enfants » et les chercheurs sérieux qui les interviewèrent découvrirent qu’ils étaient montés sur ce bateau à prix coûtant pour aller chercher du travail dans les pêcheries du Gabon. Du coup, après que les autorités les aient « sauvés », ils retournèrent dans leur village et se remirent à mobiliser des fonds pour payer un second passage vers le Gabon.

Leur attitude fait sens dans le système capitaliste : investir de l’argent et prendre des risques pour réaliser un gain, qui, dans ce cas, est un travail correctement rémunéré, c’est-à-dire assez bien payé pour satisfaire les besoins essentiels de la vie dans le monde moderne. Par ailleurs, il s’agit d’aller précisément là où le capital investit assez pour créer du travail, dans les pêcheries du Gabon, ou en Europe.

Pour éviter de voir cette réalité, ou se distraire de ses conséquences, les Européens préfèrent se focaliser sur la démographie africaine. Pour eux, tout le problème vient de ce que les gens, en Afrique, font « trop d’enfants ». Il faut se rappeler qu’à l’époque coloniale, ici encore c’était le « reproche » inverse qui était fait aux Africains : le développement capitaliste était tenu pour impossible parce que les densités de population étaient trop faibles pour mobiliser du travail et créer des marchés. Dans son plan de redressement, au lendemain de la Grande Guerre, la France – sous les espèces d’un ministère des colonies dirigé par Albert Sarraut – insista sur la nécessité d’accroître la population de l’AOF, et toute une panoplie de mesures natalistes fut envisagée. Le problème de la « mise en valeur » de la boucle du Niger par l’Office du Niger posa des dilemmes à cause de la faiblesse de la population dans la région, et un programme fut élaboré pour organiser la « colonisation » de la zone par les Mossi – qui constituaient, avec le pays haoussa, l’une des zones les plus densément peuplées du vieux Soudan. Aujourd’hui, la croissance démographique permet d’envisager de la main d’œuvre à bon marché en Afrique, et certaines grandes entreprises (téléphonie mobile en particulier) ne négligent pas les marchés automatiquement créés par la densité démographique. D’aucuns imaginent qu’avec sa croissance démographique, l’Afrique finira par prendre un poids économique qu’on n’imagine pas aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, les priorités du capitalisme international du début du 21ème siècle ne sont pas alignées sur les évolutions structurelles de l’Afrique, notamment celles ayant trait à sa « révolution démographique » (i.e., son passage graduel de densités démographiques faibles ou stationnaires à des densités fortes et évolutives) – et il est plus facile, ne serait-ce que par pli et habitude, de réprouver les Africains que le capitalisme.

Parler des migrations sous cet angle « contexte capitaliste » serait un acte éminemment politique et subversif qu’aucun politicien occidental n’a encore l’étoffe et le courage de prendre en charge. Je ne les en blâme d’ailleurs pas, car il n’est pas aisé, dans un contexte d’Etat-nation où le clabaudage autour de la souveraineté et de l’identité est toujours quelque peu strident, de réduire en un message politique audible une approche du problème aussi sophistiquée et en même temps risquée – risquée du point de vue de la réaction du système comme des électeurs, car le vilain petit secret des démocraties occidentales, c’est que le citoyen adepte des discours populistes et anti-système est le même qui hurlerait à la lune si vous osiez faire allusion à des transformations systémiques qui mettraient en péril le statu quo du capitalisme international. Il prétend être contre le statu quo, mais c’est parce qu’il définit le statu quo à partir de son nombril (l’Etat-nation identitaire), et non de la réalité qui englobe ledit nombril.

Du coup, on comprend aussi mieux pourquoi certains s’en prennent aux immigrés plutôt qu’aux capitalistes. Dans le fond, le changement véritable leur fait peur, et ils réclament donc un changement superficiel, une sorte de « retour » à un temps où il n’y avait pas d’immigrés, et où les seuls à jouir des faveurs des capitalistes, c’était « les gens d’ici ».

Soit dit en passant, je suis certain que ceci est économique et non, comme le prétend le FN, « culturel », le propos culturaliste n’étant qu’un voile servant à assurer à ses partisans que leurs soucis sont « naturels » et « légitimes » et une manière habile (sinon sincère) de simplifier le message politique. J’ai vu la mentalité FN parmi les Noirs d’Afrique du Sud, dirigée contre d’autres populations bantoues que rien ne distingue d’eux, au plan culturel. Même discours sur « les étrangers sont des criminels et des sangsues », mais si absurde que c’est parfois avec des « étrangers » que l’on parle sans se rendre compte de ce qu’on fait – comme le montre cette anecdote rapportée par un de mes collègues zimbabwéens de quand j’étais à Johannesburg : il était dans un avion assis à côté d’un Sud africain noir, classe moyenne supérieure, haute fonction dans l’administration. Ils se mirent à bavarder plaisamment et tout allait bien jusqu’à ce que le Sudaf commence à dire son opinion sur comment il fallait se débarrasser des Zimbabwéens qui envahissaient l’économie et sentaient mauvais. Mon collègue fut évidemment très embarrassé et trouva le reste du vol fort long. Une telle bévue n’arriverait pas (en tout cas pas aussi facilement) à un adepte bon teint (c’est le cas de le dire) du FN, mais cela ne signifie pas qu’il ne s’agit pas de la même turpitude.

Evidemment, même si les Africains et autres culs terreux devenaient totalement immobiles, les problèmes des gens qui adhèrent à des partis et factions de style FN ne seraient pas résolus pour autant. Le passé auquel ils rêvent n’a jamais existé à aucun moment donné : si on remonte il y a trois ou quatre décennies, les capitalistes faisaient déjà venir de la main d’œuvre immigrée en Europe ; si, on remonte plus loin, ils s’ingéniaient à créer la situation actuelle à travers la colonisation, qui a forcé les Africains à entrer dans le monde capitaliste ; si on remonte encore plus loin, c’était les Européens qui, sous la même poussée, commençaient à se répandre dans d’autres continents. Pour obtenir l’immobilité des peuples, il faut mettre fin au capitalisme : mais cela veut dire qu’il faudrait alors renoncer à ses bénéfices, desquels ces gens (comme la plupart d’entre nous) sont devenus « addicts ». Ils ne le veulent manifestement pas – donc ils veulent que Le Pen, ou Trump, ou Farage, ou leurs équivalents ici et là, leur promettent le beurre et l’argent du beurre.

Crise et Vice

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L’analyse d’économie politique de la crise universitaire au Niger nous en dit long sur les vices structurels, au plan économique, de nos pays.

La crise universitaire n’est qu’un symptôme de ces vices structurels. Le gouvernement aurait bien entendu préférer l’éviter en décaissant les financements nécessaires. S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il ne le peut pas – même s’il pourrait arriver à donner le change sur une brève période en faisant des économies sur le « train de vie » des dirigeants et en réduisant le nombre de ministres et conseillers inutiles. Cette impuissance découle de difficultés de trésorerie liées à la chute des cours de l’uranium et du pétrole, à la crise de la dette (y compris la dette intérieure) et à la chute des recettes douanières. L’uranium et le pétrole donnent parfois à l’Etat nigérien l’illusion de ne pas être aussi complètement démuni que ses voisins sahéliens, le Burkina et le Mali – mais ces matières premières ont un cours très volatils et les deux ont cessé de valoir grand chose au cours des cinq dernières années. Sous le gouvernement précédent, à un moment d’embellie des prix des matières premières, l’économie du Niger a cru sous l’effet d’une bulle d’exportations, amenant l’Etat à engager de grosses dépenses, dont, par exemple, la création de nouvelles universités publiques à l’intérieur du pays. Cette bulle s’étant évaporée, l’Etat s’est retrouvé pour tout potage avec ses deux anciennes mamelles étriquées, la dette et les recettes douanières.

Ici, le gouvernement Issoufou s’est comporté, suivant les rapports qu’on me fait, avec une myopie extraordinaire.

Le vice principal de l’économie nigérienne est de ne pas être une économie productive, même dans le domaine agricole (le Niger est le premier exportateur ouest-africain d’oignons, mais la filière oignons est sous-équipée et sous-financée et le Niger ne parvient pas à satisfaire la demande régionale pendant plusieurs mois dans l’année). L’économie repose largement sur le capital marchand et spéculatif (dans l’immobilier, les cultures vivrières) qui n’a qu’un seul avantage, celui de faire « circuler » l’argent à travers des réseaux commerciaux dans lesquels les détaillants jouent un rôle central pour satisfaire à bon marché une consommation dépendant largement des importations. Comme la plus grande partie de la consommation au Niger provient de ménages à faibles revenus, il n’y a pas ici – comme à Abidjan, Accra, Lagos ou même Dakar – de grandes surfaces ou des centres commerciaux avec système de franchises, mais un tissus dense (et franchement plus sympathique) de petites boutiques de quartier qui permettent aux détaillants d’accumuler un petit capital constant et d’investir ensuite dans des activités qui font « circuler » l’argent.

A bout de souffle financièrement, l’Etat a décidé de surtaxer ce capital marchand là où il offre le plus grand accès au fisc, les bureaux de douane. J’apprends ainsi qu’au bureau de Tahoua, par exemple, les chargements de camion en provenance d’Algérie qui payaient une taxe forfaitaire d’un peu plus d’un million de francs ont vu leur taxe multiplier par six ou sept du jour au lendemain il y a quelques mois. Un convoi qui faisait route vers le Niger a rebroussé chemin en ayant vent de la nouvelle, et un seul camion a pu être taxé, qui était déjà entré en territoire nigérien au moment de l’annonce. Depuis, Tahoua est sous-approvisionné et la ville est entrée en léthargie. Par ailleurs, pour des raisons d’esthétique de classe, le gouvernement a démoli des dizaines de petites boutiques à Niamey et Zinder. L’opération fut très coûteuse pour les municipalités, les privant notamment d’une partie considérable de leurs propres recettes fiscales. Mais ses réverbérations dans l’économie vont au delà des villes frappées par ces mesures. Les recettes douanières du bureau de Gaya ayant chuté de façon significative, un inspecteur a fait une enquête et découvert que les importateurs avaient ralenti leur activité depuis que l’Etat avait détruit une partie de leur réseau de distribution (les petites boutiques de Niamey). L’Etat a aussi augmenté (je crois du simple au triple ou au quadruple) les taxes sur l’importation des voitures neuves et d’occasion, avec deux résultats principaux : la floraison de la fraude à la carte grise et à la plaque d’immatriculation (l’un des centres de cette fraude étant le Nigeria voisin) et la chute des importations de voiture, un secteur clef de l’économie d’import-export dans les villes nigériennes. Pas étonnant que le vieillissement du parc automobile m’ait frappé. Depuis mon retour au Niger, la complainte universelle que j’entends est que « l’argent ne circule plus », ce qui se mesure notamment auprès des taximen qui affirment seulement maintenir la tête hors de l’eau. Cela n’est pas étonnant : comme la source principale de circulation de l’argent est le capital marchand, les garrots que le gouvernement lui a imposé en amont comme en aval ont pour effet logique de réduire ou d’arrêter son activité. Et le fait que l’argent ne circule pas n’a pas que des effets économiques : il y a des effets sociaux également, notamment l’apparition et la prolifération de nouvelles formes de mendicité, qui me frappent plus à cause de mes absences et retours réguliers, et qui reflètent une paupérisation en profondeur d’une partie de la population.

Un contrecoup direct pour l’Etat, c’est la chute de son crédit auprès des entrepreneurs et fournisseurs nationaux. Les universités par exemple fonctionnent largement sur crédit. Un pharmacien qui fournit en médicaments l’une des universités publiques me dit n’avoir pas été payé de toute l’année 2016 et avoir émis plusieurs avertissements à l’Etat, avant, finalement, de stopper ses fournitures. Les entrepreneurs refusent de plus en plus les contrats de travaux publics proposés par l’Etat, ayant constaté que ce dernier a du mal à payer ceux qui ont œuvré aux opérations d’embellissement de Maradi, Dosso et Agadez au cours des programmes « Maradi Kolya », « Dosso Sogha » et « Agadez Sokni ». Cette année, un budget de 100 milliards est prévu pour un programme similaire visant Tahoua, mais suivant les informations de coulisse, la cagnotte est pour le moment pratiquement vide – alors que le programme doit être réalisé d’ici au 18 décembre, qui est la Fête de la République (célébrée donc cette année à Tahoua). Les rumeurs (souvent véridiques au Niger) affirment qu’un des objetifs principaux de la récente visite de Issoufou à Paris était d’obtenir de Hollande qu’il fasse pression sur Sogéa Satom, entreprise française de TP, pour qu’elle commence les travaux à Tahoua – ce qui est apparemment le cas.

Les effets de cette crise fiscale ne sont pas compensés par les pertes sèches subies par l’Etat du fait de l’incompétence gouvernementale (Affaire Africard), ou de bizarres affaires d’escroquerie (comme celle subie, semble-t-il, à travers les agissements de Salif Diallo, actuel président de l’Assemblée Nationale du Burkina, qui était à Niamey lors d’une disgrâce auprès de l’ancien président Compaoré), sans parler du train fantôme de Bolloré.

En somme, les étudiants paient les pots cassés de l’amateurisme impénitent et brouillon du gouvernement nigérien confronté à des vices structurels qu’il ne se donne pas les moyens de comprendre et d’affronter.

Dans « Le Monde »…

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Comme j’accusais les « médias internationaux » d’indifférence, il faut quand même souligner les exceptions, comme ce papier du Monde en forme de nécrologie, disons…

« Progrès »

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La vidéo de l’étudiant tarabusté par la flicaille a été diffusée sur une des chaînes de télévision privées, quittant ainsi le cercle des réseaux sociaux, fréquenté surtout par les jeunes, pour atteindre un public plus général, et causant du coup un outrage national. On est passé de la lettre un peu guindée du directeur général de la police à la contrition présidentielle, puisque Issoufou s’est senti obligé de recevoir une délégation de l’USN et de promettre que justice sera faite. Au Niger (comme ailleurs), les brutalités policières sont aussi anciennes que les manifestations populaires, mais elles n’étaient jamais filmées, et l’être humain est ainsi fait qu’il réagit plus viscéralement à ce qu’il voit qu’à ce dont on l’informe par la parole ou par l’écrit. Aux USA, le mouvement « Black Lives Matter » est issu directement de vidéos qui, à l’ère des smartphones, pouvaient capturer bien plus d’images outrageantes et scandaleuses qu’auparavant, où seule la coïncidence de la présence fortuite d’une équipe de journalistes TV avait pu montrer, de temps en temps, à l’Amérique la violence débridée de sa police. La loi demande à présent aux policiers US de mettre en route une caméra corporelle lors d’interventions qui pourraient devenir musclées, toutes choses qui confirment le mot d’esprit de Mencken que comme quoi, « la conscience, c’est cette voix secrète qui nous avertit que quelqu’un pourrait bien être en train de nous regarder ». M’est avis que cette voix secrète habitera désormais les policiers nigériens, éberlués par les conséquences de ce qui, pour eux, n’était sans doute que le genre de chahutage ordinaire allant avec la répression des émeutes. Je suppose que c’est du progrès.

A propos de progrès, dans le taxi où je me trouvais l’autre jour, deux clientes étaient des enseignantes qui avaient servi, contractuellement je crois, dans la région de Diffa, dans le « far east » du Niger qui a quelque chose d’un « far west » – vaste (la région est plus grande que le Bénin), peu peuplée (seulement 600 000 habitants), steppe à buissons devenant un désert de sable, le Tal, vers le nord, présence étriquée de l’Etat, avec une ville garnison, N’Gourti, qui rappelle les forts militaires du Far West. Selon elles, les habitants de cette région ne tolèrent pas que leurs enfants échouent aux examens scolaires. Dès que le taux d’échec était important, des milices punitives s’organisaient et attaquaient les domiciles du directeur de l’école ou des instituteurs. Du coup, les réussites à 100% se sont mises à proliférer, au grand étonnamment sans doute de ceux qui étudieraient les statistiques scolaires du Niger dans un bureau d’« organisme », à Dakar ou Washington. Soit dit en passant, c’est cette même région qui est la cible favorite de « Boko Haram », la secte sanglante dont le cheval de bataille est la lutte contre « l’éducation occidentale ». Au moins ces brutalités populaires de Diffa, Maïné et environs soulignent l’échec de la propagande de terreur des Haramites. Les deux enseignantes relataient leurs expériences avec un ton de scandale, naturellement choquées par le comportement des « populations ». Mais d’un autre côté, on voit bien qu’il s’agit d’une réaction aux inadéquations matérielles de l’école nigérienne, elles-mêmes pas qu’un peu liées à la forme de la pyramide des âges du pays. La moitié environ des Nigériens ont moins de 15 ans. Même en tenant compte de tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ne sont pas intéressés par la scolarisation de leurs enfants, la pression de la demande ne peut manquer d’être énorme – surtout dans des régions, comme Diffa, où l’offre scolaire est encore plus maigre qu’ailleurs.

Mais ce qui m’a toujours fasciné chez les gens de Diffa, c’est qu’alors que leur région est la plus marginalisée du Niger – pour des raisons géographiques plutôt que politiques (lors de l’intermède militaire de 2010, je parlais de cela à un officier proche du pouvoir, connu pour ses capacités intellectuelles et ayant supervisé des travaux de génie civil dans le secteur, qui ne trouva rien de mieux à me répondre que : « Mais pourquoi restent-ils là-bas ? Ils n’ont qu’à quitter cette région et migrer vers l’ouest. ») – ils ne se révoltent pas, mais font pression pour s’intégrer davantage. Il en est partiellement ainsi parce qu’au Niger, seuls les nomades (Touaregs, Toubous, parfois Peuls) se révoltent, pour des raisons « culturelles » que je ne développerai pas ici. Les Kanouris ont d’ailleurs de lointaines origines nomades, il semble qu’il s’agit de ce que j’appellerais une « ethnie d’Etat », un peu comme les Songhay et les Mossi – engendrée par divers Etats dynastiques, le Kanem et le Bornou, depuis environ le 9ème ou 10ème siècle de l’ère vulgaire, sur la base de populations nomades (les Kanembous notamment) et sédentaires des abords du lac Tchad. L’origine nomade des Kanouris se remarque par leur goût pour les jeux de couteau. Il est rare qu’un Kanouri se promène sans une dague, et j’en ai connu plusieurs qui portent des cicatrices de blessure de couteau – ce qui m’a permis un jour de filer un argument sur le port d’arme à feu dans une classe, aux Etats-Unis.

Aussi étrange que cela puisse nous paraître, beaucoup d’Américains sensés et intelligents pensent que le nombre disproportionné d’homicides par armes à feu dans leur pays proviendrait non pas de ce qu’il y a trop d’armes à feu dans leur société, mais du fait qu’il n’y en aurait pas assez. Ils raisonnent à partir de l’idée que le port d’arme étant un droit sacré et inaliénable, il convient d’en avoir afin de se protéger contre ceux qui seraient tentés d’en faire un mauvais usage. Ils ne se rendent pas compte que le concept de « port d’arme est un droit sacré et inaliénable » est un concept culturel, non pas une chose allant de soi. En évoquant le cas des Kanouris et du couteau, je pus faire voir à mon audience que ce qu’ils considéraient comme étant une nécessité d’ordre naturel était, au moins probablement, une contingence d’ordre culturel, liée à leur ancienne culture « nomade » de cow boys du Far West. Et j’enfonçai le clou en précisant que, contrairement aux corps des Kanouris, ceux de leurs voisins haoussas étaient exempts de cicatrices au couteau, parce que, tout de même, moins il y a de couteaux en circulation, moins il y a de risque qu’on puisse en être blessé – et moins il y a d’armes à feu en circulation… Bonheurs du comparatisme !

Dans tous les cas, si les Kanouris ont gardé des traces d’un bouillant caractère de nomades, ce n’est pas – comme certains parmi les Touaregs par exemple – pour s’insurger contre l’intégration au Niger, mais pour « s’insurger » pour l’intégration au Niger. (Un ami kanouri me disait l’autre jour que son ethnie est celle qui, à son avis, apprécie le plus d’apprendre les langues principales du Niger, le haoussa et le zarma. Je ne sais si cela est empiriquement vrai, mais la perception est, en elle-même, intéressante d’un point de vue « géopolitique intérieure ».) Cela est perçu, localement, comme une forme de progrès et d’émancipation qu’il faut arracher à l’Etat, y compris en dévastant les résidences des maîtres d’école qui y feraient obstacle en recalant leurs enfants, et en les écartant ainsi de la forme d’intégration la plus certaine – par « l’école de la République ».

Soit dit en passant, Bagalé Gréma Kelloumi Malah, l’étudiant mort lors de la répression du 10 avril, était kanouri.

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Jeune scolaire, à Diffa