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Une coutume américaine

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Dans mon Journal du début des années 2000 — la toute première synthèse de mes impressions sur le racisme aux Etats-Unis. Je préciserais peut-être des choses ici et là (et plutôt en négatif qu’en positif), au vu d’une expérience à présent plus longue, mais la fraîcheur des premières impressions est toujours intéressante.

Le racisme est une coutume aux Etats-Unis, je veux dire, le racisme blanc, bien entendu. Il est impossible, à mon avis, de mettre sur le même pied d’égalité racisme noir et racisme blanc. En dehors des réactions de défense qui font que les Noirs acquièrent des idées radicales vis-à-vis des Blancs – qu’ils diabolisent par conséquent – il y a certes des préjugés typiques des Noirs contre les Blancs – qu’on retrouve aussi en Afrique, des préjugés qui paraissent en effet relever du racisme (par exemple, l’idée répandue aussi bien en Afrique que chez les Noirs américains, que les Blancs sentiraient mauvais). Mais cela n’a rien à voir avec le racisme blanc qui, en plus d’avoir ce genre de préjugés de son côté, est foncièrement agressif. Paradoxalement, aux Etats-Unis, ce qui est plus immédiatement visible, c’est l’hostilité des Noirs aux Blancs, et non l’inverse. Mais quand on demeure un peu dans ce pays, et qu’on est assez sensible pour cela, on s’aperçoit bien vite que cette hostilité noire n’est visible que parce qu’elle est réactive. C’est comme si on entre dans une maison où l’un des enfants est toujours boudeur et chagrin, tandis que les autres enfants sourient aux anges sous le regard épanoui et bonasse des parents. On aura l’impression que l’enfant chagrin est un affreux sujet et les parents vous confirmeront du reste le fait avec des airs d’excuse et d’indulgence. Mais ensuite un jour, vous revenez par hasard dans la maison sans avertir, y pénétrez sans qu’on vous vît, et vous assistez à une scène révélatrice : les enfants angéliques battent sauvagement l’enfant maussade sous le regard froid et les bras croisés des parents.

L’enfant maussade, c’est le Noir américain, les enfants angéliques, c’est la « majorité » blanche et les parents, c’est l’Etat américain.

Bien entendu, la situation des Noirs est moins brutale qu’elle ne le fût par le passé. Il n’y a guère plus de lynchage, il n’y a plus de discrimination légale. Mais la haine et l’effroi que les Blancs éprouvent à l’égard des Noirs persistent encore dans de larges empans de la société américaine, et le racisme colore les attitudes et les institutions, parfois à l’insu des individus – en particulier des Blancs. En Europe, le racisme n’a pas pris cette cohérence de tradition, avec ses habitudes, ses codes, ses expressions tacites, son influence psychologique permanente. Il se manifeste là-bas, me semble-t-il, plus comme un réflexe que comme une habitude, même si on voit bien que l’Europe est sa terre natale.

La peur du Noir est l’un des mécanismes de ce racisme, et elle est très forte chez les Européens aussi, en dépit du fait ou justement parce que ce sont eux les agresseurs. L’autre jour, Goran Hyden, africaniste chevronné, blanchi sous le harnais, et faisant clairement partie de ces Blancs qui sont racistes sans trop s’en rendre compte, nous parlait dans son cour de la panique des Blancs d’Afrique australe lorsque les puissances européennes (Belgique et Grande-Bretagne) avaient décidé de plier bagage. « They were scared », fit-il, d’un ton qui impliquait « and rightly so ». Je maîtrisai avec peine l’envie de demander: « Mais aussi bien, qu’allaient-ils faire là-bas? » Hyden oubliait que ce sont les Européens qui se sont installés dans ces endroits et se sont mis diligemment à massacrer et chasser les locaux. Si quelqu’un devait avoir peur ici, c’étaient les Africains. Il évoqua par exemple le sauvetage des familles belges de Kolwezi par une flotte aéroportée occidentale, après le massacre d’une vingtaine de Blancs, mais passa sous silence le fait que dans la foulée, les Occidentaux lancèrent sur Kolwezi des escadrons de mercenaires sud-africains lourdement armés qui semèrent la terreur dans la région en envoyant à la maison des lettres exultantes sur la manière dont ils cassaient du nègre. Il y eut des milliers de mort. Des morts sans qualité – même pour un africaniste comme Hyden.

Les manifestations du racisme sont sociales et économiques, mais dans le fond, il s’agit d’une psychopathologie culturelle, une psychopathologie européenne (A l’encontre des peuples de couleur sombre, elle est répandue aussi hors d’Europe, surtout dans le monde arabe, et, paraît-il, en Chine. Mais les culturalistes européens (y compris ceux d’Amérique du nord) la dirigent contre tous les peuples un peu basanés, y compris les Arabes et les Latino-américains). On le voit bien en Amérique : avec l’énergie du désespoir, les Noirs sont parvenus à éliminer les manifestations légales du racisme, mais c’est pour ensuite se retrouver envelopper par le froid intense de ses subtilités psychologiques. La guerre américaine contre les Noirs n’implique plus des lois explicitement iniques et des brutalités banalisées, mais dans sa nouvelle subtilité d’oppression codifiée, elle a quelque chose de plus frustrants. J’en découvre l’ampleur dans l’ouvrage de Joe Feagin, White Racism. The Basics, qui date de 2001 seulement, Feagin lui-même étant un sociologue blanc, enseignant dans cette université-ci. (Quand j’ai pris le livre à la bibliothèque, le préposé, un Blanc, m’a regardé attentivement après avoir vu le titre, et semblait presque hésiter à me le remettre). Il donne du tégument empirique à des impressions que j’avais et auxquelles je n’osais donner trop de précision. Feagin est le mentor de mon copain noir américain, Glenn, dont l’objectif est de trouver les moyens d’éradiquer le racisme d’Amérique. Je ne lui cachais pas mon scepticisme, et en lisant cet ouvrage, ledit scepticisme ne fait que croître. L’un des principaux problèmes à l’égard du racisme blanc, c’est qu’il est devenu curieusement un sujet tabou. La plupart des Blancs qui ont des sentiments ou des notions racistes et renforçant l’atmosphère raciste du pays ne s’en rendent pas compte ou ne veulent pas s’en rendre compte. Une bonne partie des Noirs ne veut plus se plaindre, pour ne plus être accusés de geignards – mais ils n’en pensent pas moins, à mon avis. Chaque fois que j’ai voulu moi-même m’exprimer sur ce sujet avec des Blancs, il en est résulté un grand malaise : ils prennent tout de suite des airs de souffrance ou de réticence qui découragent toute affirmation honnête de la pensée. Pourtant, pour ma part j’écoute bien quand on me parle du fameux racisme noir, et bien que je trouve que c’est là une bonne blague, je ne prends pas la mouche. Il y a bien sûr des Blancs qui expriment devant moi des opinions énergiques contre le racisme blanc, mais en général je garde le silence dans ces occasions. C’est une chose que de se condamner soi-même, c’est autre chose que de s’entendre condamner par autrui.

Mais comme je le disais, beaucoup de notions racistes sont inconscientes ou refoulées, et donc difficiles à attaquer. Souvent, elles ne relèvent pas de la responsabilité de l’individu, mais des concepts reçus à travers son éducation sociale. L’autre jour, M. M., professeur invité d’histoire, qui enseigne à l’université de Saint-Louis au Sénégal, et est originaire du Maroc, me racontait cette anecdote curieuse. Présentant la géographie de l’Afrique à sa classe, il dit que l’Afrique est divisée entre l’Afrique du nord, appelée parfois Afrique blanche, et l’Afrique sub-saharienne, ou Afrique noire. Comme il parlait anglais, il utilisa l’expression « White Africa » pour Afrique blanche. Or, si la formule Afrique blanche est commune en français, la formule White Africa est inexistante en anglais. De plus, le mot « White » est chargé de plus de résonances raciales que le mot « blanc » ne l’est en français. Aussi, l’un des étudiants, perturbé, posa cette question qui ne peut être qu’américaine, ou peut-être anglophone : « Mais comment une chose peut-elle être en même temps blanche et africaine ? » Surpris, M. M. ne sut quoi dire, puis fit, « Euh, bon, disons que c’est plus ou moins blanc. » Ensuite l’étudiant lui dit que puisque c’était l’Afrique, c’était forcement noir, et que lui-même, tout Marocain blanc qu’il fût, il était en réalité noir.

Ce garçon, manifestement, ne parlait pas une langue logique – il parlait une langue culturelle, il s’exprimait en usant de la commune syntaxe raciale des Américains. Il était raciste, mais sans du tout le savoir. Dans son livre, Feagin parle de ces jeunes assistants républicains de l’entourage de Reagan qui n’arrêtaient pas de faire des blagues racistes et appelaient notamment les Arabes « sand niggers ». Evidemment, cet étudiant n’aurait jamais traité M. de « sand nigger », mais il y a cette possibilité en lui. Il en a le concept, et avec une sensibilité différente, il l’aurait exprimé de la même manière que ces assistants républicains. Ce qui fait qu’il est raciste, selon l’analyse que je tire de la lecture de Feagin, c’est qu’il n’a pas remis en cause ces concepts raciaux, et que de raciste passif, il peut très bien devenir du jour au lendemain un raciste actif, un officiant comme dit Feagin.

Il y a encore le cas désolant de ce Peace Corps américain qui a épousé une des mes amies sénégalaises, et qui a ensuite eu avec elle une relation extrêmement malsaine, dont les origines découlent directement de cette psychopathologie.

A force de vivre dans cette ambiance, les Noirs sont évidemment devenus quelque peu psychotiques. K. et I. (deux étudiants américains spécialisés sur Haïti), ayant entendu un de leurs profs affirmer que Haïti aurait aujourd’hui moins de problèmes économiques si les Haïtiens avaient supporté l’esclavage et la colonisation un peu plus longtemps, voulaient à toute force mon avis sur cette étrange idée. Apparemment, c’est une idée répandue chez les intellectuels d’un certain âge qui s’intéressent au monde noir, puisqu’on la retrouve aussi implicitement dans les raisonnements de Hyden, au sujet de l’Afrique. Pis, j’ai entendu des Africains un peu nihilistes me tenir le même discours, quand j’étais au Sénégal. Ce que j’ai à chaque fois répondu, c’est : « Bon, je ne sais pas si nous serions plus riches ou plus pauvres, mais nous serions certainement plus malades d’esprit, si cette affaire de colonisation avait duré. » A trop se fixer sur le matériel, on oublie le moral. Nous n’avons certes pas gagné la richesse matérielle, en quittant les empires européens (où nous ne pouvions du reste pas rester, puisque ce que les critiques des indépendances africaines oublient, c’est que dans le cas de la Grande-Bretagne et de la France, le besoin de décoloniser s’était fait sentir clair comme le jour, comme auparavant le besoin d’arrêter l’esclavage – parce que la colonisation devenait économiquement de moins en moins avantageuse pour elles. A contrario, le Portugal, qui était plus pauvre, sous-industrialisé et avait encore besoin de ses possessions africaines pour y exporter son prolétariat, s’accrocha désespérément à son empire). Mais au moins ne sommes-nous pas non plus devenus aussi psychotiques que les Noirs américains ou les Antillais – que certains Africains envient de façon irréfléchie.

Ils ne voient pas que tout se paie, et je ne suis pas sûr que connaissant le prix de la chaîne d’or des Antillais ou des Noirs américains, ils accepteraient de la porter. Il faut toujours leur rappeler, je crois, la fable du loup et du chien de La Fontaine. De plus, quand on souffre aujourd’hui, hier paraît toujours plus beau : mais avec une plus petite population, et dans le même laps de temps, il y eut plus de famines au Niger sous la colonisation que depuis l’indépendance.

Voici d’ailleurs une affaire bien navrante. Il y a peu, un Sénégalais de 21 ans a été condamné ici à 20 ans de prison pour viol. Il venait juste d’arriver, ayant passé deux mois ici, et ne parlait même pas anglais. Une jeune fille blanche l’accusa d’avoir abusé d’elle alors qu’elle était ivre. Le viol est d’habitude un crime sur quoi on est assez indulgent dans cette société – comme dans la plupart des sociétés, dominées qu’elles sont par des valeurs masculinistes. Mais quand un homme noir et une femme blanche sont impliqués, c’est plus facilement punissable, parce que l’un des mécanismes du racisme est élaboré par la vision de l’homme noir comme une brute sexuelle prédateur de la femme blanche (et comprometteur de la virilité de l’homme blanc). Dans ce cas, il n’est même pas sûr qu’il y ait eu viol. Ce garçon, si son cas n’est pas rouvert, sera une victime des réflexes racistes de l’Amérique, aussi clairement que Amadou Diallo (qui, paraît-il, ressemblait à un certain violeur en cavale). Ceci est sans doute un cas extrême : mais la plupart des Africains qui s’aventurent dans ce pays ne sont pas conscients de cet aspect de cette société, et comme, à l’instar de la plupart des gens, ils aiment bien se sentir supérieurs aux autres, ils regardent de haut les Africains Américains desquels ils s’empressent de se distinguer. Bien entendu, même les plus insensibles peuvent un jour se trouver dans une situation qui leur fera comprendre certaines réalités : mais je les ai trop souvent entendu se répandre en propos acariâtre contre ces gens qui ne savent pas se débrouiller, etc. Ceci est peut-être plus vrai des Francophones que des Anglophones…

Selon Feagin – et j’y souscris – l’origine peut-être la plus enfouie du racisme blanc est une curieuse incapacité à individualiser les gens de couleur, et à s’identifier à eux. Il parle des Américains, mais il est possible de généraliser. Bien entendu, ceci n’est certainement pas propre à tous les Blancs, universellement, mais il a un degré de fréquence qui est assez extraordinaire, et que je remarque journellement, ici. Comme lorsque cette cliente de restaurant m’a donné sa carte de crédit pour payer son repas, parce qu’il y avait un serveur noir qui s’occupait de sa table, et elle pensait que c’était moi – alors que j’étais assis à ma propre table en train de lire. Et souvent, quand je rencontre dans la rue mes camarades de classe, voyant qu’ils regardent dans ma direction, je m’approche d’eux en souriant, et c’est seulement quand j’arrive à leur niveau qu’ils sursautent et me reconnaissent. Cela est arrivé trop souvent pour que je m’imagine qu’il s’agit de coïncidences. Et c’est probablement ce genre de petites choses qui expliquent pourquoi les Noirs, ici, même lorsqu’ils ne se connaissent ni d’Adam ni d’Eve, s’identifient tellement les uns aux autres qu’ils s’entreregardent du plus loin qu’ils se voient et se saluent silencieusement du regard ou d’un geste imperceptible. Cela aussi est une attitude plus psychologique que je ne le pensais au début de mon séjour ici : il ne s’agit nullement de politique, et le Noir qui me salue sans me connaître est peut-être un « flag-waving » (patriotard) conservateur américain que les questions raciales embêtent – et pourtant, dans ce contexte, il n’en peut mais.

Gainesville est une ville où les mendiants sont très visibles, et vous abordent lorsque vous marchez. Il y en a des Blancs comme des Noirs. Voici deux des scènes les plus curieuses de ce genre dans quoi je fus impliqué : l’un, c’était avec un jeune Blanc à vélo qui vint s’arrêter juste à mon niveau pour me sortir une longue histoire, à la sénégalaise, afin que je lui refile un billet d’un dollar. J’étais surpris de me faire alpaguer par un robuste jeune mendiant à vélo, je n’aurais pas imaginé cela même à Dakar ! L’autre cas curieux est aussi à propos d’un mendiant tout aussi robuste et jeune, également, mais noir cette fois-ci. Il me sortit une histoire invraisemblable, comme l’autre, et puis, pour m’attendrir, se mit à se plaindre d’une façon pleurarde des « White people » qui seraient insensibles, lui feraient des misères, etc. Comme, malheureusement, j’encourage la mendicité, je lui refilai un dollar (comme je l’avais fait avec le cycliste aussi du reste). Il a certainement cru que mon geste était motivé par la manière dont il avait joué « la carte raciale » (comme en Afrique on joue parfois la « carte ethnique »). Dans ce deuxième cas, donc, j’encourageai non seulement la mendicité, mais aussi le système racial. Difficile de bien faire…

L’Europe est-elle différente ? Je ne sais, n’y ayant pas vécu. Il me semble que le racisme ne peut y relever, comme ici, d’une coutume nationale, mais il peut avoir d’autres enracinements. L’implication du racisme coutumier (pour ainsi dire), c’est qu’il est sans doute nécessairement plus généralisé et plus organisé qu’ailleurs. Quoi qu’il en soit, la manière dont je sais que le racisme existe est plutôt négative et empirique, je veux dire : inconsciente. Je m’attends pour ainsi dire toujours, lorsque je suis en contact avec un Européen (y compris d’Amérique) ou un Arabe, à sentir du racisme, si bien que je ne m’en offusque même pas vraiment, lorsque je m’en aperçois, bien que j’en sois attristé. Mais de plus, tout cela se déroule dans la dimension du tacite. Je ne m’aperçois qu’il y a quelque chose qui ne va pas qu’en ressentant une certaine nervosité, une nervosité qui dépend bien entendu du degré ou de l’intensité du racisme perçu. En fait, si je ne m’en offusque pas aussi souvent que je devrais, selon Glenn du moins, c’est probablement parce que je veux être aussi sensible à ce que certaines critiques racistes ont de base objective. Comme le disait une fois Ed. M. (un ami guinéen), ce n’est pas tant la critique de l’Afrique qui est énervante, parfois, que le soupçon qu’une telle critique ne vient pas d’une région saine du mental de la personne qui l’émet.

Pour en revenir aux Noirs américains, je me rends de plus en plus compte que leur adoption du nom « Africain Américain » est la traduction non pas d’une idée politique, mais d’un sentiment national ou culturel précipité par le racisme. Il est possible que le mot ait été du reste inventé par des racistes blancs, pour mieux arrimer les Noirs américains à un endroit (l’Afrique) qui est considéré ici avec une dérision machinale ou une indifférence radicale. Mais ils se sont attachés à la formule, probablement parce qu’elle répondait à une affirmation insurrectionnelle de leur être, ou de leur identité. Beaucoup d’intellectuels noirs occidentaux ou occidentalisés sont mal à l’aise devant ce qu’ils considèrent comme une sorte de racialisme morbide : Appiah, Gilroy, tous adeptes du cosmopolitisme abstrait des gauchistes, qui veut ignorer l’idée de race pour des raisons, en effet suspecte. Gilroy, Appiah, ce faisant, semblent en effet rejeter une bonne partie de la faute du problème du racisme sur ceux que ce dernier appelle les « race-men » noirs. Or le problème n’est certainement pas qu’il y ait des Blancs et des Noirs, mais qu’il y ait des gens (Blancs, et en particulier blancs germaniques) qui ont trouvé l’existence des Noirs comme une espèce de tare de l’espèce humaine qu’il fallait supprimer ou subjuguer. L’existence des races, elle-même, est plutôt une richesse qu’une pauvreté. C’est le raisonnement que j’applique parfois à la question ethnique en Afrique ou en Asie. Le fait qu’il y ait tant d’ethnies et de possibilités culturelles afférentes est de fait un surcroît de richesse humaine, que nos instruments politiques rudimentaires (l’Etat territorial) nous empêchent d’exploiter. De même pour les races, sauf qu’ici, le problème, c’est l’esprit de hiérarchie raciale appliqué par les Européens à la terre entière à travers le colonialisme, et qu’on ne peut espérer éliminer en déconstruisant, comme le fait Gilroy dans Against Race, l’identité raciale des victimes. Un critique de Gilroy a d’ailleurs beau jeu de demander à ce sujet pourquoi, si le livre cherche à déconstruire la notion de race, il ne s’attaque pas aussi à d’autres constructions psychologiques de ce genre (francité, sinicité, indianité, albinitude britannique, etc.), comme si seuls les Africains Américains avaient commis un crime du fait de s’identifier à l’Afrique. Ceci obéit d’ailleurs à un paradoxe parce que les Africains Américains sont maltraités par l’Amérique justement parce qu’ils sont originaires d’Afrique, mais dès qu’ils tâchent à s’identifier à l’Afrique pour se construire une base identitaire, on ergote là-contre, y compris à l’intérieur de leur communauté. Chris Rock s’est rendu une fois à un congrès républicain pour interviewer (et se moquer) des assistants : il demanda à une femme qui se trouvait là ce qu’elle pensait de tel problème relatif aux Africains Américains, à quoi celle-ci répondit aussitôt : « C’est intéressant que vous me demandiez ceci, parce que je rentre justement d’Afrique, et… » Autre exemple : je regardais une fois la télé avec D. M., l’épouse américaine (blanche) de Ed. M., peu avant l’invasion de l’Irak, et il y avait des images de Mandela insultant Bush – sur quoi les journalistes se mirent à interroger un intellectuel Africain Américain. Moues et grimaces de Danielle, qui remarque : « Je déteste quand les Africains Américains se mettent à parler de l’Afrique… » Elle mentait, et je faillis le lui dire, puisqu’elle m’a tanné pendant une semaine pour que je lise le pamphlet de Keith Richburg (journaliste noir américain ayant couvert le génocide rwandais et les guerres du Libéria) contre l’Afrique et l’identification des noirs américains à l’Afrique. Quand il s’agit d’Africain Américains tenant un discours négatif sur l’Afrique, cela la dérange moins, apparemment. Je ne dis rien cependant : à quoi bon ?

Le critique de Gilroy écrit en tout cas, quant à lui, non sans exaspération : « L’image que les Africains en Amérique [les noirs américains] ont de l’Afrique n’est nullement celle d’un endroit mystique ou mythique. Nous ne nous répandons pas en louanges frénétiques sur le continent, bien que nous nous soucions activement de tout ce qui s’y rattache. En sommes-nous tout le temps conscient ? Bien sûr que non ! Vous n’allez pas voir tous les Africains Américains, dans les rues de Philadelphie, Chicago ou Los Angeles en train de penser aux problèmes de l’Afrique, et pourtant nous savons aussitôt, quand la police nous agresse, quand on nous refuse un capital d’investissement, ou quand on nous critique parce que nous voulons garder l’Europe hors de notre conscience, sans permission, que l’Afrique est au centre de notre réalité existentielle. » Selon ce critique, Gilroy fait partie de ces intellectuels éloignés du peuple, qui renforcent le racisme en blâmant ses victimes plutôt qu’en cherchant un nouvel humanisme fondé sur un esprit de respect mutuel et reconnaissant les qualités propres de chaque culture, alors que la situation actuelle postule une hiérarchie morale des cultures – et des races.

 

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