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Un « secret » de l’histoire

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Je regardais hier sur Youtube l’émission de France 2, « Secrets d’histoire », qui bien que plutôt superficielle (il semble qu’elle était plus sérieuse dans ses commencements), dispose des moyens de cette puissante télévision publique, et permet donc de visiter par écran interposé des lieux qu’on peut n’avoir pas le temps, ou les moyens, ou parfois l’autorité de voir. Cette émission particulière portait sur Moulay Ismaïl, le sultan marocain qui régna de 1672 à 1727 et consolida les assises des Alaouites, l’actuelle dynastie régnante du Maroc. En l’occurrence, l’émission est bien documentée, étonnamment mieux que certaines qui portent sur des pans d’histoire européenne, au point de donner une idée généralement correcte de la nature du pouvoir royal au Maroc à cette époque. Et me frappent alors toutes les similitudes avec certaines des choses que je comprends de mieux en mieux sur la nature du pouvoir royal au Songhay impérial. Ainsi, l’anarchie au sommet – découlant de l’absence de règles successorales – caractérisait aussi le Maroc, et cela, de façon absolument parallèle, la seule différence étant que les querelles successorales marocaines semblent avoir été, si possible, plus déréglées encore (il était rare, au Songhay, que les fils se soulèvent contre le père, en dehors de l’exemple fameux mais trompeur de la déposition de l’Askia Mohammed par son fils, Moussa; pas au Maroc). Cela encore une fois contraste non seulement avec ce qu’on sait de la succession sous les dynasties précédentes, mais aussi dans la plupart des royaumes soudanais contemporains, comme celui des Mossi, par exemple, où les règles de succession étaient réglementées par des coutumes très précises, sacralisées par la religion. Ce qui renforce mon hypothèse – pour l’instant en cours de vérification – que l’islamisation idéologique mise en place par l’Askia Mohammed, et acceptée par ses successeurs, avait aussi orientalisé en quelque façon les mœurs politiques. Il est caractéristique, et en un sens ironique, que la déposition de l’Askia ait été faite de façon purement islamique : son fils avait excipé de sa cécité (en Islam, les aveugles ne peuvent régner) et avait choisi le jour de la grande prière du Ramadan pour faire son coup d’Etat, forçant l’imam à lire le prêche en son nom et non en celui de son père, ce qui indiqua qu’il était désormais le souverain.

En revanche, sur le plan administratif, le Songhay était plus soudanais, c’est-à-dire plus gouvernable que le Maroc. Le Maroc était marqué par la mouvante distinction entre le domaine de l’administration (Bilad al-Makhzen) et le domaine de l’anarchie (Bilad as-Siba). Si cette distinction était géographique, c’était d’une géographie très mouvante, car les rébellions faisant basculer un pan du Makhzen dans le Siba étaient fréquentes, avec toutes sortes de prétexte, mais provenant en gros du fait qu’en tant que société politique, le Maroc était un conglomérat de tribus ayant chacune une structure politique qui les prédisposait à l’indépendance sous la houlette de chefs de clan. A son avènement, Moulay Ismail dut guerroyer environ une dizaine d’années pour obtenir la soumission des grandes villes de son empire. Ces guéguerres reposaient sur de complexes alliances tribales qui humiliaient son pouvoir. En réaction à ceci – et c’est cela qui lui vaut l’appellation de « Louis XIV du Maroc » – Moulay Ismail parvint à développer l’absolutisme du Makhzen en s’affranchissant de la force militaire des tribus à travers un procédé qui fit scandale à l’époque : il créa une force royale qui aurait compris jusqu’à 150 000 hommes à sa mort, en partie en important des esclaves du Soudan, les Abid al-Boukhari (i.e., les esclaves ayant prêté serment sur le livre de Al-Boukhari, un des plus importants experts en hadiths du monde sunnite). Moulay Ismail ne voulait que des Noirs dans cette armée, mais n’avait pas les moyens d’importer autant d’esclaves qu’il voulait. Du coup, il réduisit en esclavage militaire les Harratines, Noirs marocains affranchis depuis des générations, et musulmans – chose absolument illégale suivant la Sharia. J’ai mes théories sur pourquoi il ne voulait que des Noirs, mais en tout cas, cette force purement royale lui permit de régenter plus despotiquement le pays qu’aucun de ses prédécesseurs, et d’en profiter pour faire « suer le burnous » avec autant de rapacité que les publicains (i.e., personnes ayant acheté auprès de la Couronne la prérogative de collecter les impôts) qui plumaient les paysans français pour le compte de Louis XIV à la même époque.

Le contraste avec le Songhay est parlant. Ici, point de rébellions incessantes – même pas de la part des Touareg, qui étaient des Berbères à tribu comme les habitants du Siba marocain. Moulay Ismail était souvent obligé de faire lui-même des tournées de renforcement des loyautés, sanctionnées par des offrandes de tribut. Point de cela au Songhay, où la situation rappelle, à certains égards, plus celle de la France, sans doute parce que les deux pays avaient une population de communautés paysannes acceptant la férule – et l’ordre qui venait avec. Les traditions de Téra décrivent la collecte des impôts céréaliers comme une machine bien huilée – et, de façon caractéristique, facilitée par le fleuve. Schématiquement, il y avait un intendant en charge des relations avec les « producteurs de céréales » (riz, mil et sorgho). Cet intendant travaillait en liaison avec des agents locaux chargés de mesurer la production céréalière et avait sous ses ordres quelques dizaines d’inspecteurs (dénommés « kanta ») chargés de rassembler les redevances un peu avant la tournée de collecte. Les redevances consistaient en une fraction de la production (les traditions donnent des ordres de grandeur) centralisée pour chaque ensemble de villages dans de grands greniers. L’intendant « céréalier » se déplaçait sur une petite flotte de pirogues de région à région, faisait convoyer les prélèvements jusqu’au fleuve, et naviguait ensuite jusqu’à un lieu de stockage. Le transport fluvial accélérait le processus et implique que, pour paraphraser le mot sur l’Egypte et le Nil, le Songhay fut un don du Niger.

Une anecdote racontée par Bonta, traditionniste de Téra, montre à quel point le contexte était différent de celui du Maroc, et était encore une fois commandé par le fleuve. A la mort d’un gouverneur du canton de Tara dans le Borgou, région située à environ 1000 km au sud de Gao, les habitants envoyèrent une lettre à l’Askia Daoud l’informant de l’événement. Cette lettre était portée par un nautonier sorko qui commandait une flottille de douze pirogues contenant les insignes du gouverneur et le trésor de Tara (la raison de la présence de ce trésor n’est pas dite ; peut-être une sorte d’audit ?)

Soit dit en passant, les voyageurs arabes ont souvent été frappés par la paix et l’ordre du Soudan des empires. Ibn Battouta, qui, au 15ème siècle, a voyagé du Maghreb à la Chine et à l’Indonésie, affirme n’avoir jamais visité de pays plus tranquille et sûr que le Mali. Il se peut que, d’un point de vue militaire, cela se soit traduit par de la vulnérabilité. La défaite de l’armée songhay à Tondibi face aux Marocains tenait bien sûr au fait que ces derniers possédaient des arquebuses et des canons (choses que les Songhay, comme, quelques décennies plus tôt, les Maya, de l’autre côté de l’Atlantique, considérèrent comme des armes de lâches : ayant pris quelques arquebuses et mousquets lors d’une escarmouche, il les jetèrent dédaigneusement dans le fleuve!) Mais les Songhay n’avaient jamais ressenti le besoin de militariser leur territoire, comme le firent les sultans du Maroc, obligés d’édifier des forteresses casernes pour surveiller les tribus rétives. De telles forteresses dissuadaient aussi les envahisseurs potentiels (dans le cas du Maroc, les Ottomans et les Ibériques). Plus tard, au 19ème siècle, les djihadistes de Sokoto en construiront aux frontières de leur empire – les ribat, mot duquel, soit dit en passant, dérive le nom des Almoravides (al-mirabitun), les « moines guerriers des ribat ». Les ribat de Sokoto avaient pour but de protéger le territoire musulman d’incursions « païennes », tout en permettant aux musulmans de faire des raids chez les « païens ». Le Songhay n’avait besoin ni de mater des rébellions, ni de contrôler aux frontières des peuples hostiles. Il ne mit en place aucunes défenses. On connaît le résultat, il n’y a pas de secret.

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