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Autour du Songhay

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Embarqué dans un projet au long cours sur l’empire songhay, je me heurte à un problème intéressant : quelle était la nature économique de cette construction politique ? Il existe, autour de ce thème, plus de données et d’analyses qu’on ne s’y serait attendu au vu de la nature des sources – qui comprennent une certaine abondance de matériaux écrits contemporains ou presque contemporains – mais aucune vue d’ensemble. Certains historiens plus perspicaces ou plus intéressés que d’autres – je pense notamment au Guinéen Lansiné Kaba – sont allés au-delà de l’idée que, comme les autres grands Etats soudanais, le Ghana et le Mali, le Songhay reposait sur le commerce. Conception étrange lorsqu’on songe qu’il serait ainsi plus proche de Venise que de l’Empire Moghole, ce qui est évidemment erroné. Cette focalisation sur le commerce provient de l’aura qui entoure, aux yeux de maints historiens comme d’ailleurs du grand public, le commerce trans-saharien, les caravanes, et tout le folklore lié à Tombouctou et (de manière un peu moins notoire) Agadez. Le commerce saharien fut très important pour l’Empire songhay, cela ne fait pas un doute, mais on ne peut mesurer cette importance que dans le contexte des structures économiques qu’il a organisées et gérées, et en tenant aussi compte d’un commerce soudanais (non saharien) qui était sans doute plus important si l’on observe que son épicentre, Djenné, était plus florissant que Tombouctou, cet épicentre du commerce saharien qui, d’une certaine façon, n’était que le port saharien de Djenné.

Mais c’est d’ailleurs moins ce débat qui m’intéresse que celui des structures et de la dynamique économique – et en particulier, toute la problématique économique des empires pré-modernes, c’est-à-dire précapitalistes.

A-t-on remarqué ceci : après l’Empire romain, il n’y a plus eu d’empires en Europe. L’Empire carolingien n’en était pas vraiment un, sa constitution politique féodalisante (et les structures socio-économiques qui soutenaient et se nourrissaient de cette constitution), l’ont figé dans une sorte de genèse permanente. Dès qu’il commençait à se consolider, il s’effondrait. En fin de compte, il a abouti à ce fameux Saint Empire Romain Germanique qui, selon la pertinente ironie de Voltaire, n’était ni saint, ni romain, ni un empire. Les grands empires ont eu tendance à émerger dans certaines parties du monde en dehors de l’Europe, en particulier l’Asie centrale et le Soudan. Lorsque les Européens ont ensuite construit des empires en dehors de l’Europe, ce fut sur un modèle très spécifique, puisqu’il s’est agi d’empires coloniaux, dont la fondation et le moteur était le capitalisme allié à un Etat.

Cela mérite quelques nuances qui nous ramènent par la bande au « problème songhay ».

Les premiers impérialistes européens après l’Empire romain étaient les Scandinaves. Ils ont acquis des possessions éparses de la Russie au Labrador : les Varègues (Suédois) établirent leur domination en Moscovie, à Novgorod ; les Vikings norvégiens acquirent la partie nord de l’ancienne Neustrie qui prit le nom de Normandie parce qu’ils étaient « les hommes du Nord » ; les Vikings danois imposèrent leur domination aux Angles et aux Saxons de l’île britannique, les obligeant à payer le tribut du « danegeld » (« l’argent danois ») ; par la suite les Normands, il est vrai francisés, conquirent l’Angleterre (maison ducale) et la Sicile (maison de Hauteville) ; les Danois et les Norvégiens s’emparèrent de l’Islande, du Groenland et mirent pied à terre au Vinland, c’est-à-dire le nord actuel du Canada, quelques siècles avant la « découverte » de l’Amérique. Si tous ces efforts étaient partis d’un Etat scandinave, et non de tribus et clans dispersés entre la Norvège, la Suède et le Danemark, il y aurait eu un empire scandinave, correspondant nordique de l’Empire romain.

Mes recherches sur les origines de l’Empire songhay démontrent aussi, a contrario, la pertinence de cette déduction.

Comme les Scandinaves, les Songhay ne formaient pas, au départ, un peuple, mais une série de communautés, de tribus et de clans apparentés par la géographie, les us et coutumes et des dialectes de source commune. Si l’unité géographique des Scandinaves provenait des glaces et frimas des péninsules subpolaires de l’Europe et des mers froides, celle des Songhay provenait de la vallée du fleuve Niger, dans son régime médian.

Au fil des siècles, débutant à partir de la fameuse « nuit des temps » (certainement à une époque contemporaine de l’Empire romain), ces groupes s’étaient établis sur trois foyers: le Dendi au sud (aujourd’hui extrême sud du Niger, nord du Bénin, coin nord-ouest du Nigeria) ; au centre le Gorouol-Anzourou (nord-ouest du Niger, de Niamey à la zone frontière avec le Mali, le Gorouol étant à l’ouest du fleuve et l’Anzourou à l’est) ; et puis, au nord, la zone du delta intérieur du Niger, avec le lac Débo et tout le magnifique tissage d’affluents et de mares étales que j’ai eu le bonheur de visiter en pirogue en novembre 2009. Les Songhay de l’époque impériale appelaient cette région Kourmina, flanquée au sud par le Hombori, autre zone de peuplement songhay. Ce Kourmina est séparé des espaces songhay du sud (Gorouol/Anzourou et Dendi) par un pays aride, traversé par le fleuve sur le flanc nord-est duquel s’étend l’Azawad, un désert habité par des clans berbères sanhaja et touareg (ce nom d’Azawad ou Azaouagh renvoie à une vallée fossile qui accueillit, il y a quelques milliers d’années, un affluent du Niger, descendu des montagnes de l’Aïr – c’était l’époque où le Sahara était vert, et où le fleuve, recevant de nombreux affluents, était plus puissant et plus large dans cet endroit de son cours). Les Songhay, qui étaient des pêcheurs, chasseurs, agriculteurs soudanais ne s’intéressèrent pas à cette région ingrate, mais grâce à leur maîtrise du fleuve, ils la franchirent pour arriver dans la zone plus propice du delta intérieur, jadis (selon les traditions songhay) occupée par des Mandingues.

Les choses auraient pu en rester là, à cette espèce de fragmentaire colonisation fluviale – s’il n’y avait eu la construction d’un Etat à Gao, et par la suite, la mystérieuse ambition de Sonni Ali Ber.

L’émergence d’un Etat à Gao souligne l’importance du commerce, mais aussi, ce me semble, les limites de cette importance. Gao est dans une zone aride, aux confins du secteur habitable par des Soudanais comme les Songhay. Une communauté songhay avait établi une chefferie sur l’île de Bentia, à une centaine de kilomètres au sud du site de Gao, et c’était là l’établissement le plus septentrional des Songhay avant d’arriver à la région du delta intérieur. Les historiens songhay des XVIème et XVIIème siècles appellent ou plutôt épèlent (en arabe) cette île Koukiya, mais il faut sans doute comprendre Gounguiya, mot qui, en Songhay, veut dire « la petite île », « l’îlot ». (Soit dit en passant, quand je parle d’historiens songhay du XVIème-XVIIème siècle à propos des auteurs du Tarikh el-Soudan et du Tarikh el-Fettach, il ne faut pas s’imaginer qu’ils étaient d’ethnie songhay : mais à cette époque, le concept de songhay s’était élargi jusqu’à correspondre plus à une idée politique plutôt qu’ethnique, effet de l’histoire impériale. On voit que même Ahmed Baba, qui était berbère et qui avait en tant que tel une certaine teinture de racisme anti-noir – bien qu’il ait combattu les expressions plus vives de ce racisme qu’il a observées au Maroc, lors de son séjour forcé à Marrakesh – se percevait pourtant comme songhay, ce qui ne relevait donc évidemment pas de l’ethnicité). Il semble que l’arabe confondait, dans l’écriture en tout cas, le « g » dur des Soudanais avec le « k », car les géographes arabes épelaient Gao « Kawkaw » (la répétition provenant sans doute de la brièveté du mot Gao, et peut-être, initialement, des intentions moqueuses que l’on a lorsqu’on entend pour la première fois un mot étranger d’allure cocasse).

Ces chefs de Bentia, que les chroniques appellent Zuwa ou Za (titre dynastique) ne se sont transférés à Gao que tardivement. Ce qui s’est passé, c’est qu’un marché s’était créé à cet endroit entre Sahariens (Berbères Sanhaja) et Nord Africains d’un côté et Soudanais (sub-sahariens) de l’autre, marché géré par les Sorko (communauté songhay spécialisée dans la navigation fluviale), car les Sahariens/Nord Africains, arrivant du nord-est campaient donc sur la rive est, tandis que les Soudanais, venant du sud-ouest, restaient sur la rive ouest. Les Sorko organisaient le gué.

Comme le marché prenait de l’importance, le besoin d’une autorité se fit sentir, et les Za prirent la place, finissant par quitter leur île. (Il ne s’est donc pas passé ici ce qui s’est passé avec Paris où la ville s’est développée comme une excroissance d’une île dite, maintenant, « de la cité »). Cela semble s’être produit à une époque plutôt reculée, pré-islamique en tout cas (donc avant le VIème siècle). Vers le X-XIème siècle, les géographes arabes parlent de Gao comme d’une ville riche et célèbre dans le Soudan, avec une armée puissante, effet du commerce de l’or surtout. A lire ces géographes arabes, on se rend compte que Gao, comme la capitale du Ghana, plus à l’ouest, bénéficiait en partie d’une rente géographique. Les Nord Africains et autres Sahariens désiraient l’or qu’ils entendaient très facile d’accès au fond du Soudan, mais ils avaient peur de s’aventurer au sud du fleuve Niger, qu’ils appellent « le Nil du Soudan » (i.e., « le Nil des Noirs »), s’imaginant d’ailleurs que c’était effectivement une branche occidentale du « Nil de Misr » (Misr=Egypte). Selon eux, les populations soudanaises « sud-nilotiques » seraient d’indomptables sauvages adonnés au cannibalisme et qui avaient en haine particulière les hommes de peau blanche. Au surplus, dirent-ils, engoncés dans des certitudes dérivées de la géographie de Ptolémée, il régnait dans ces parages une chaleur comburante, qui pouvait être supportable – jusqu’à un certain degré – pour les Noirs et leur « peau brûlée », mais certainement pas pour les résidents des climats bénins de « la mer de Syrie et des Romains » (i.e., la Méditerranée).

Gao se trouve aujourd’hui essentiellement sur la rive est du Niger, mais à l’origine, les Za s’étaient établis sur la rive ouest, tandis que la rive est était devenu un établissement plus permanent de commerçants berbères, dénommé Sané. Au VIIème-VIIIème siècle, les Berbères s’étaient islamisés, adhérant à une version de l’Islam devenue aujourd’hui ultra-minoritaire, le kharéjisme (on connaît tous le sunnisme et le chiisme, mais la scission originelle de l’Islam était en trois doctrines, non en deux ; le kharéjisme était la troisième doctrine). La particularité du kharéjisme – dont le grand centre contemporain est le sultanat d’Oman, où on l’appelle ibadisme – qui fait qu’il est venimeusement vilipendé par les sunnites, c’est une certaine prédisposition à intégrer les croyances perçues, par les autres doctrines, comme violant la nature essentielle de l’Islam – en particulier les croyances qui semblent violer le sacro-saint tawhid, i.e., doctrine de l’unicité divine. Avant les exploits du mouvement almoravide au XIIème siècle, les Berbères étaient dans leur majorité des kharéjites, car cette doctrine leur permettait de continuer à cultiver leurs croyances pré-islamiques, fondements de leurs coutumes tribales (comme par exemple le matriarcat) et cimentait leur identité ethnique face aux envahisseurs arabes. Le kharéjisme fut aussi facilement communiqué aux Za. Il permettait à ces derniers de se poser en musulmans, ce qui facilitait la gestion du commerce avec l’Afrique du Nord ; tout en continuant le culte songhay des Torou (divinités tutélaires) et de Dandou Ourfama (le patron des Torou). Par la suite, les Za traversèrent le fleuve. Le Gao originel disparut et Sané prit le nom de Gao.

Ce royaume semi-musulman de Gao avait un territoire qui ne devait pas s’étendre énormément autour de la ville. C’était une cité-Etat environnée d’un hinterland, qui comprenait sans doute toute la zone au sud de Bentia (la cité originelle). Sa particularité, cependant, c’était d’être un Etat, et non une simple chefferie comme Bentia et les autres chefferies qui régissaient les diverses communautés songhay.

Les historiens parlent souvent d’Etat dans certaines parties de l’Afrique ancienne tout en s’excusant vaguement de le faire. Ils donnent l’impression qu’un tel concept ne pouvait s’appliquer tout à fait aux contextes africains, mais finissent aussi par se justifier en faisant des comparaisons avec les royaumes médiévaux d’Europe qu’on qualifie d’Etats, sans qu’ils ne paraissent nécessairement plus « étatiques » que ceux d’Afrique. C’est qu’ils écrivent toujours sous la double férule de Max Weber (l’Etat légal-rationnel) et du souvenir romain (l’Etat impérial surtout, avec son gouvernement administratif reposant sur la puissance de commandement et de coercition, son consilium principis – un cabinet administratif et judiciaire –, son fiscus et ses légats, préfets, etc. : cette structure est reproduite consciemment par les rois de France et d’Angleterre dès qu’ils commencèrent à se dire « empereur en leur royaume », c’est-à-dire dès qu’ils commencèrent à se présenter comme des chefs d’Etat et non principalement des leaders dynastiques).

Il est cependant facile de voir comment et pourquoi Gao se distinguait des chefferies traditionnelles, bien que je ne vais pas développer tout cela ici, pour ne pas rallonger davantage ce billet déjà assez long.

D’abord je ne connais pas de mot songhay pour « Etat », ce qui ne veut pas dire qu’il n’en y ait pas eu. Je suppose que, comme les Haoussa, les Songhay – surtout ceux de l’époque impériale, qui avaient une classe considérable de lettrés arabisants – avaient indigénisé le mot arabe daula (« Etat »). Mais le mot générique pour gouvernement politique est koytaray, que l’on pourrait traduire de façon littérale comme « seigneurie » (Dieu, en songhay, se dit Irikoy, « notre seigneur »). Les titres dynastiques de Gao, Si et Askia (que le songhay parlé appelle plutôt Sikiya, comme on l’entend aujourd’hui, mais aussi comme c’est épelé dans les chroniques du temps, y compris celles des historiens marocains) ont donné des dérivés, par exemple Sikiyotaray, qui pourrait être traduit comme « royauté » ou « royauté impériale ».

De tels titres dynastiques, qui ne semblent pas exister dans les chefferies ou seigneuries ordinaires, créaient ce caractère d’impersonnalité qui est essentiel à la notion d’Etat. Cela apparaît plus nettement dans les traditions « orales » (je mets les guillemets parce que ces traditions reposent en réalité en bonne part sur des documents écrits perdus ou cachés) que dans les textes historiques. Par exemple, Bonta, l’un des traditionnistes de Téra, racontant les luttes provoquées par l’invasion marocaine des années 1590, montre l’Askia Ishaq II (dans son langage, Sikiya Issaka) prenant nuitamment la fuite hors de Gao, et se faisant rattraper à l’orée du Gourma par le Hikoy (le « gouverneur des pirogues », i.e., le personnage militaire le plus important d’un empire bâti sur le fleuve) et d’autres personnalités qui lui expliquèrent avec colère que s’il avait le droit de fuir, il n’avait pas le droit d’emporter les insignes royaux (sikiyotaray jinay) qui appartenaient, dirent-ils, aux Songhay. Ishaq aurait reconnu sa faute et rendu les insignes, abdiquant du même coup sa fonction. Ces insignes représentaient les pouvoirs pour ainsi dire constitutionnellement conférés au détenteur de la fonction : il s’agissait d’un turban, d’un bonnet à bec assez semblable à un bonnet phrygien et dont le nom songhay se traduirait littéralement « bonnet de pintade », d’un sabre et de trente chevaux – objets symbolisant le pouvoir islamique, le pouvoir songhay, le pouvoir militaire, et protégés par une garde montée.

Dans sa description du roi de Gao, le géographe Al Idrissi, dont le Livre de Roger a été rédigé entre 1138 (date à laquelle Roger de Hauteville, roi normand de Sicile, commande le livre) et 1154 (date d’achèvement) dit qu’il avait « un habit complet de cérémonie et de beaux insignes de royauté ». Il ne décrit pas ces insignes, mais un autre géographe arabe, Al Bakri, qui écrivait quelques décennies plus tôt (vers 1068) affirme qu’ils comprenaient un sabre, un bouclier et un exemplaire du Coran réputé envoyé par le Calife de Baghdad. Cela est crédible, puisque, si l’on en croit les historiens de Tombouctou, le 15ème Za de Koukiya, qui régnait au début du XIème siècle (donc quelques décennies avant la composition de l’ouvrage de Al Bakri) aurait été converti à l’Islam. Bien sûr, seulement d’une certaine façon, puisque le cérémonial de la cour de Gao resta enraciné dans le culte songhay. Ainsi, le déjeuner du roi était on ne peut plus folklorique de ce point de vue : il mangeait au son des tambours, devant des femmes qui dansaient en agitant leur tête comme des ménades ; personne ne travaillait à l’heure de son repas, et lorsqu’il avait fini, les restes – il y avait toujours des restes rituels – étaient répandus en libation dans le fleuve, séjour de puissantes déités et des ancêtres. Il est intéressant de noter que cette configuration se retrouve à l’identique même à l’époque impériale (ce qui permet de corroborer les dires des auteurs arabes du XI-XIIème siècle).

Les insignes sont un signe d’abstraction du pouvoir, et en tant que tels, indiquent l’existence d’une théorie politique spécifique dont on peut déceler les contours en les interprétant. Selon la concise description que donne Al Idrissi de la monarchie de Gao en son temps, ses sujets étaient en majorité des Soudanais (« cachant », dit-il, « leur nudité avec des peaux de bête », ce qui ne saurait être une vêture de Saharien) et donc fort probablement animistes (Al Idrissi croyait que les Soudanais étaient généralement des « juifs », non parce qu’ils pratiqueraient le judaïsme, mais, dit-il, à cause de leur « impiété », c’est-à-dire de leur indifférence à l’Islam : à noter qu’il s’agissait d’un géographe méditerranéen se renseignant auprès de voyageurs ou de gens originaires des pays décrits, non d’un anthropologue chevronné). Mais une partie de la population était musulmane. Du coup, la symbolique royale reflétait une double allégeance, à l’Islam, et à l’animisme – ce qui semble se retrouver dans la couronne qui ceinture un bonnet songhay d’un turban musulman. La symbolique cérémonielle animiste pointe vers une conception sacrosainte de la puissance royale qui la distingue ainsi forcément de celle d’un simple seigneur de village. On est là dans quelque chose de plutôt pharaonique. Al Idrissi mentionne également deux autres éléments constitutifs du pouvoir étatique, une armée permanente permettant de dominer ses voisins (les historiens qui comparent l’Empire songhay à son prédécesseur immédiat, le Mali, notent souvent que contrairement au Mali, le Songhay disposait d’une armée permanente) et un revenu fiscal (cela devait être partiellement en monnaie – cauris et pièces d’or de thésaurisation – mais aussi et surtout en nature).

Abstraction politique (permettant un certain degré d’impersonnalité, mais avec une certaine limite que j’indiquerai tout à l’heure), force armée stable (sinon permanente dès l’origine), revenu royal, isolement du roi dans un statut sacré de lien entre le peuple et les divinités tutélaires (islamiques et animistes) – toutes choses qui créent cette frontière structurelle entre un agent aux actions réglées (l’Etat) et un patient informe (la société) qu’il organise et dirige. Il y avait donc bien un Etat de Gao, mais – et c’est là la limite, suivant ce que je comprends actuellement – il s’agissait d’un Etat dynastique ou même plutôt familial. Les historiens de Tombouctou ne rapportent pas de grabuges à ce sujet durant la période des Za et des Si, mais sous les Askia, cela mena à une sorte d’instabilité de la légitimité des souverains, parce que la place pouvait être revendiquée par quiconque (de sexe mâle) appartenait à la famille de l’Askia. Beaucoup d’historiens théoriciens (qui me semblent être plus nombreux sur l’histoire de l’Afrique que les empiricistes, comme si la pauvreté en sources empiriques autorisait d’autant mieux les plus audacieuses théorisations) supposent qu’il s’agit là d’un effet de « l’hérédité lignagère » privilégiée par les Songhay, mais la réalité est peut-être plus simple. Selon Boubou Hama, la royauté songhay, dans la période impériale, était devenue le prix de la force brute et de l’audace. Il est notable, à cet égard, que de tous ses fils qui ont succédé à l’Askia Mohammed après 1528 (lorsqu’il fut déposé par son fils Moussa, le Fari Monyo, i.e., ministre de l’Agriculture – littéralement, « l’œil des champs »), aucun n’était issu d’une épouse légitime, tous étaient enfants de concubines. (L’Askia sanctionnait ses conquêtes par des alliances nuptiales, ce qui fournit un nombre croissant de concubines). Dans l’ambiance de militarisme, l’extension territoriale qui s’accompagnait aussi d’une multiplication des dignités et des postes de gouverneur, suscitant des rivalités féroces (l’un des historiens de Tombouctou raconte la jalousie universelle suscitée parmi les fils de l’Askia par l’accession de Balla, un de ses neveux, au poste de Bangou Farma, i.e., Gouverneur du Lac – le lac en question étant le lac Débo), si aucun encadrement ne venait mettre en cage tous ces coqs, le résultat ne pouvait être que ce qu’on a vu en particulier dans les chaotiques années 1580, qui ont précédé l’attaque marocaine. Les collègues musulmans de l’Askia Mohammed, le Grand Turc, le Grand Sophi et le Grand Moghol, exterminaient parfois leurs frères dès leur arrivée au pouvoir (chez les Ottomans, c’était assez systématique). Ici, la chose était plus difficile, car les frères ne vivaient pas tous au Madougou (le palais du roi), et s’ils y étaient, ils semblaient très capables de s’échapper dans la nature, dans un Etat qui n’avait pas de force publique interne (genre police ou maréchaussée).

Bref, il y avait un Etat à Gao, plus ou moins bien constitué depuis au moins le XIème siècle (et probablement avant). Cela n’explique pas, cependant, pourquoi, une fois à la tête de cet Etat en 1464, Sonni Ali Ber s’est mis à conquérir des territoires, jetant ainsi les bases de l’Empire songhay. Mais ce qu’on peut clairement voir dans ses conquêtes, c’est qu’elles ont cousu ensemble toute la zone songhay, du Dendi au Kourmina. On ne connaît évidemment pas les idées de Sonni Ali, mais son œuvre indique que, aussi étonnant que cela puisse paraître à nos yeux, il était animé d’une sorte de nationalisme songhay (c’est certainement l’opinion de Jean Rouch). Cela explique notamment son attitude très dure vis-à-vis de Tombouctou, qui lui a valu la haine éternelle des lettrés arabisants – gens qui, de façon unanime, se sont empressés de lui dresser une véritable légende noire de criminel de guerre, infanticide en série, violeur de jeunes vierges et despote sujet à des crises de sadisme meurtrier. L’une des insultes à lui adressée, et non des moindres est, soit dit en passant, d’être un kharéjite. (A Maradi, il y a quelques années, un marabout d’obédience salafiste a qualifié, lors d’une interview, Shekau, le chef de Boko Haram, de kharéjite, en raison de sa violence meurtrière à l’encontre des musulmans. Je pense que les lettrés de Tombouctou considéraient Sonni Ali comme on considère aujourd’hui Shekau, parmi les communautés de lettrés salafistes du Nigeria et du Niger. C’est dire). Ce portrait poussé au noir est d’ailleurs souvent contradictoire, sans qu’on puisse savoir si ces contradictions proviennent de la complexité du personnage ou des incohérences des historiens.

Sonni Ali détestait clairement les velléités autonomistes de Tombouctou, qui relevaient essentiellement de son élite lettrée. Il ne s’en prit pas aux habitants ordinaires de la ville, mais à cette élite, qui finit par fuir la ville en masse, n’y revenant qu’après l’avènement de l’Askia Mohammed, qu’elle avait d’ailleurs poussé à renverser Si Barou, le fils et successeur de Sonni Ali. Pour ce dernier, Tombouctou n’était pas une ville aussi importante qu’elle se proclamait l’être. Il semble qu’il voulait surtout empêcher qu’elle ne soit entre les mains des Touareg. Ces derniers s’en étaient saisis au début du XVème siècle, en profitant du déclin de l’Empire mandingue, mais leur férule était si rude que les lettrés appelèrent à leur secours le roi de Gao. Sonni Ali, qui avait pris les Touareg en grippe à cause de leurs rezzous sur les villages songhay du fleuve entre Gao et le Kourmina (la section de la vallée du fleuve qui jouxte le désert de l’Azawad), s’empressa d’intervenir, chassa les Touareg et installa un gouverneur militaire à Tombouctou. Pour les lettrés, ce fut comme tomber de Charybde à Scylla, car leur objectif n’était pas de se donner un nouveau maître, mais de préserver leur indépendance. Ils recommencèrent donc à faire les yeux doux aux Touareg, et déclenchèrent ainsi la rage du peu patient Sonni Ali. Dans leurs traditions orales, les Songhay affirment s’être emparés du Kourmina – jadis peuplé de mandingues – grâce à l’aide des Torou Dango (déité du tonnerre, dont le nom rappelle son équivalent yorouba plus connu hors d’Afrique, Shango) et Tchiray (« Le Rouge », déité de la foudre). Eh bien Sonni Ali tomba sur les lettrés comme Dango et Tchiray réunis. Au surplus, Tombouctou ne l’intéressait que pour des raisons stratégiques. Pour lui, la ville maîtresse, la perle du Soudan, le centre du commerce, c’était Djenné, dont, paraît-il, il se déclara amoureux comme un homme le serait d’une belle femme.

Sonni Ali créa donc si l’on veut un véritable empire songhay, dans le sens où il avait transformé en un territoire d’un seul tenant toute la zone d’habitation songhay. C’est sans doute à partir de ce moment qu’on pouvait parler d’un peuple songhay, et non avant (et peut-être plus tellement après 1591, car le concept de « peuple » est fondamentalement politique, et dénote l’unité politique des communautés formant peuple). Il annexa aussi Djenné, certes – et là, on touche à ces structures économiques, et à l’importance du commerce. En annexant Djenné, Sonni en fit une ville songhay, au sens politique (non ethnique) du terme. Aujourd’hui encore Djenné est une ville multiethnique, mais le songhay demeure sa linga franca, et son « chef coutumier » est songhay et affirme détenir son pouvoir de l’époque impériale – même si à cette époque, le titre de « koy » signifiait « gouverneur », non « chef coutumier ».

The_Songhai_Empire

Etendue maximale de l’Empire songhay. Les taches sombres sont la zone de peuplement songhay.

Le sentiment national qui poussa Sonni à entreprendre ses conquêtes devient un peu moins mystérieux si on considère ses bases matérielles, à savoir la protection et l’imposition des activités productrices centrées sur le fleuve, la pêche et les cultures en terres limoneuses. Certains historiens théoriciens, trouvant aussi mystérieux ses conquêtes, ont eu tendance à les expliquer par des théories sur la royauté africaine. C’est notamment le cas de Jack Goody qui, partant de l’idée que la faible productivité agricole des paysans africains de l’époque empêcherait nécessairement les Etats de baser leur pouvoir sur le revenu agricole, affirment que ces Etats étaient le plus souvent des entités prédatrices qui avaient besoin de conquêtes pour survivre. Ils dépendaient, dit-il, des « moyens de destruction », plutôt que de taxes et de rentes prélevées sur des sujets productifs. Cette théorie n’est guère en adéquation avec ce que nous savons des Etats soudanais, et pas seulement le Songhay. Ségou, par exemple, est devenu un Etat sur le principe du foroba. Ce mot désignait, à l’origine, le champ commun institué par Biton Couloubaly pour dégager un surplus en forçant ses compagnons, les tondions, à fournir leur force de travail en échange de ses largesses et de sa protection (cette dernière étant rendue en partie désirable du fait de la proximité de Biton avec les divinités tutélaires du puissant ton des chasseurs). Plus tard, sous le royaume de Ségou à l’époque des Diarra, le mot foroba était devenu plus abstrait et désignait le trésor royal. Et encore plus tard, dans les années 1960, lorsque le président malien Modibo Keita a voulu, comme tous ses collègues sahéliens de l’époque, créer une agriculture à haut rendement et une paysannerie productive, il a imaginé d’appeler les champs collectifs mis en place par son régime socialiste des foroba.

Selon Al Idrissi, le roi de Gao avait un revenu fiscal. A l’époque impériale l’Askia Daoud, considéré comme le plus grand souverain songhay après le fondateur (Sonni Ali) et le consolidateur (Askia Mohammed) de l’empire, établit un trésor royal en bonne et due forme. D’après le nom arabe utilisé pour dénommer ce trésor, il s’agissait d’un makhzen, d’un « magasin de richesses » (sens du mot makhzen, qui a donné « magasin » en français, et qui désigne encore aujourd’hui la base matérielle du pouvoir royal au Maroc). Cette création d’un trésor royal était l’aboutissement logique de l’évolution qu’on devine à travers l’organisation administrative mise en place par l’Askia Mohammed, gouverneurs des provinces, ministre de l’agriculture (Fari Monyo), ministre des forêts (Saji Farma), etc. L’administration avait certainement pour but de renforcer, à travers l’organisation et la construction d’infrastructures, la productivité rurale, quoique pas nécessairement par les méthodes que Goody aurait voulu voir. Comparant l’Afrique à l’Asie, il souligne, par exemple, l’absence de grands programmes d’irrigation. Mais le contexte était différent. En Afrique, les populations étaient moins denses et elles étaient organisées en communautés dont les Etats respectaient l’identité et la base matérielle. L’Etat songhay n’aurait par exemple jamais essayé de forcer les Peuls à cultiver du blé ou les Sorko à faire paître les vaches – en partie pour des raisons religieuses (d’autres diraient « culturelles », car tout ce qui touche à la vie religieuse ancienne de l’Afrique est de nos jours considéré comme de la culture, non de la religion), mais aussi pour des raisons économiques. Les Peuls ont mis des siècles à développer un professionnalisme pastoral, qu’il serait stupide d’essayer d’éradiquer au nom de la toute puissance démiurgique du souverain. Les interventions infrastructurelles des gouvernants étaient donc adaptées à ce terrain sociologique. Les souverains songhay avaient des champs royaux cultivés par des esclaves (certains historiens parlent de « plantations », mais pour le moment je ne suis pas convaincu que cette désignation soit pertinente), ce qui avait à voir avec les types de mobilisation du travail qui étaient possibles à l’époque.

On voit aussi une certaine obsession des gouvernants songhay pour le fonçage de puits. Cette obsession se retrouve même dans les traditions orales : Bonta, par exemple, raconte comment les Songhay furent frappés de découvrir une méthode de creuser des puits qui ne s’effondrent pas, même après des années d’abandon. Dans l’un des livres des historiens de Tombouctou, Tendirma, capitale du Kourmina, est décrite comme la ville aux mille puits, et l’auteur consacre deux pleines pages à ces puits, avec un émerveillement lyrique. L’utilité des puits a quelque chose d’universel, ils sont bons pour toutes les occupations humaines et pour toutes les branches de l’économie – aussi bien pour les pasteurs que pour les éleveurs par exemple. C’est un peu l’équivalent des fontaines, source de la civilisation, dans les histoires méditerranéennes, mais leur fonçage par les dirigeants indique aussi à quel point ils sont éloignés de ce paradigme de la prédation imaginé par Goody et d’autres historiens théoriciens (pas tous Occidentaux !) (Soit dit en passant, cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas des dominations basées exclusivement sur la prédation, mais alors elles ne formaient pas Etat et étaient presque toujours des dominations ethniques, comme celles des nomades touareg et peuls sur des populations sédentaires du Sahel-Soudan).

Bref, dans mon travail, je me rends compte que si je parvienais à dénouer les liens empiriques et hypothétiques qui enserrent l’énigme de l’organisation économique du Songhay, et des bases matérielles variées de ses communautés subjuguées, j’y verrai plus clair dans la nature propre de cette entité politique, et de ce qu’elle nous enseigne sur nous-même, aujourd’hui.

kourmina

« Le Kourmina »

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