Flux RSS

Rückblick

Publié le

Petite plongée ce matin dans mes journaux (manuscrits !) des années 90, toujours un peu embarrassante, de voir ces opinions à la fois balourdes et un peu trop construites d’un esprit tout au plus post-adolescent. Il est dommage, bien sûr, qu’avec l’âge on perd de la force et de la vigueur du corps, mais on ne peut regretter cette malhabileté et insécurité mentale, source de tant de bévues. En lisant certaines entrées, je « cringe » comme dit l’anglais (terme intraduisible se rapportant à ce genre de sentiments de honte qui vous donnent envie de rentrer sous terre), mais avec un sourire. Dans les années 90, j’étais un privilégié miséreux. J’étais privilégié car j’étais étudiant, ce qui voulait dire que je n’avais pas besoin de travailler de mes mains pour manger – mais j’étais miséreux car j’étais étudiant dans une ville étrangère, sous la responsabilité de l’Etat du Niger qui était censé me fournir une bourse, mais cet Etat étant en banqueroute à l’époque, la bourse venait rarement. Du coup, certaines entrées du journal notent que sur les deux semaines à venir, je ne pouvais compter que sur un repas par jour ; et la prochaine entrée sera celle-ci, qui m’a fait éclater de rire lorsque je suis tombé dessus : « La Missa solemnis regroupe toutes les beautés que je trouve dans la musique de Beethoven, maîtrise, spiritualité classique, grâce adamantine, force voluptueuse… C’est une musique blanche et mauve, sans doute celle que j’apprécie le plus, qui met mon âme dans son atmosphère la plus favorable et la plus délicieuse. Il faut dire que la Missa solemnis (dont l’Agnus Dei surtout me transporte) est un chef d’œuvre majeur ». Une musique « blanche et mauve » ! Et j’avoue que je ne suis plus très sûr de pouvoir reconnaître l’Agnus Dei de la Missa solemnis aujourd’hui. Quant à toutes ces références à « l’âme », la « grâce adamantine », c’était bien le tarabiscotage éthéré dans lequel je me complaisais en dînant d’un pain thon. D’ailleurs j’en exaspérais plus d’un, ce dont je ne me rendais jamais compte que très rétrospectivement. Je partageais alors une chambre avec un autre étudiant nigérien dans un immeuble loué par l’Etat du Niger, et le fait de faire jouer de la musique classique n’était pas pour plaire à mon co-chambrier ou même aux gens qui passaient dans le couloir. J’avais découvert la musique classique par hasard un matin, très tôt, en allumant la radio, dans cet état de mi-sommeil qui donne aux perceptions une sorte d’hypersensibilité vaporeuse, fraîches grâce au long repos du corps, et teintées de cette essence mystique des songes qui s’évapore une fois que notre intelligence diurne a pris les commandes ; à l’époque, une antenne de radio locale, à Dakar, commençait la matinée, à 6 heures je crois, par de la musique classique, présentée par une femme manifestement d’âge mûr, à l’accent français, à la voix grave, qui introduisait avec une passion contenue et très personnelle chaque mouvement des musiques qu’elle présentait à une frange bourgeoise et francisée de la population dakaroise, à cette époque encore assez considérable pour qu’une telle émission puisse exister ; et donc, dans l’état très propice d’ouverture universelle de la sensibilité où l’on est encore lorsqu’on est plus qu’à moitié dans l’antre du sommeil, j’écoutais musique et commentaire avec un ravissement d’autant plus pur que ne s’y mêlaient aucune analyse, aucune décision volontaire d’écouter…

Evidemment, cette manie d’écouter de la musique classique – qui m’est un peu restée, surtout pour les musiques de l’âge baroque – sentait son « privilégié », en plus, ce qui était encore pire, « occidentalisé ». Ce dernier reproche ne m’atteignait pas, cependant. Comme je le vois dans le journal, j’avais décidé que j’étais en avance sur les autres Africains dans un sens bien précis. En gros, mon raisonnement était le suivant : ceux qui vitupéraient contre l’occidentalisation étaient ceux qui lui reconnaissaient assez de puissance, et admettaient assez de notre propre infériorité, pour avoir peur de succomber à l’influence irrésistible de l’Occident et sentaient donc la nécessité de se blinder là-contre ; quant à moi, j’étais arrivé à un état d’esprit qui, je l’espérais, était le futur des autres Africains, où l’on a assez confiance en soi pour s’intéresser à l’autre sans crainte qu’il ne vous « assimile », et donc connaître ce qu’il peut avoir de bon à offrir, et s’en saisir sans souci.

Quoi que j’en dise, cependant, cette égalité postulée n’existait pas – et n’existe toujours pas – dans les conditions objectives du monde. D’ailleurs, je le savais, une entrée sur les Français étant : « Pour obliger la France à respecter nos intérêts comme nous respectons (plus qu’il ne faut) les siens, il eût fallu une culture politique et économique que nous n’avons pas. » Du coup, mon comportement était voué à l’inconfort.

Heureusement pour moi, je n’étais pas « réaliste », dans le sens où j’étais largement déconnecté des rudesses du monde réel, à cause d’un phénomène qui n’a connu ni d’analyste, ni même de satiriste, le snobisme intellectuel. J’étais à ce point convaincu de l’existence d’un monde nouménal, comme disent les spécialistes de la philosophie ancienne, et surtout de la supériorité de ce monde des idées et des sentiments sur le monde sublunaire des réalités du pouvoir et de l’idéologie, que je ne concevais tout simplement pas ce qui s’y passait de façon immédiate, et ne me rendais compte des changements que par accident et de manière décalée. Je me suis d’ailleurs un peu essayé dans une nouvelle (non publiée) écrite à cette époque, et qui montre donc que je me comprenais plus que je ne le croyais, à décrire cette mentalité telle qu’elle se manifestait chez moi. Voici un passage de ladite nouvelle :

« Un peu plus tôt, quand j’étais lycéen, j’avais essayé en vain de m’intéresser au marxisme. Mon échec dans ce domaine avait sans doute été déterminé par le fait que Marx, Engels, Lénine, n’avaient nullement écrit leurs ouvrages pour qu’un adolescent africain de la fin du XX° siècle les étudie et décide ensuite de s’atteler à la modification des conditions de vie sur la planète entière. Mais cette particularité des écrits de ces grands hommes n’avait rien de rédhibitoire. Combien de gens – et particulièrement combien de jeunes garçons – n’ont-ils pas découvert dans toutes sortes de livres, un manuel de mécanique, une énième production de l’immarcescible Gérard de Villiers, ou les violents émois d’un poète bantou, le point de départ d’une vocation singulière, celle par exemple de dentiste ou de philosophe à temps partiel ? Assez souvent, des personnes qui exercent des métiers prosaïques ou à tout le moins banals vous avouent, dans un moment de faiblesse ou de langueur, avoir reçu leur impulsion initiale au détour d’une page de Camus, ou parce que le nom latin de la blatte leur avait paru mystérieusement convenir aux lois qui gouvernaient leur destin.

De telles lois, je crois n’en avoir pas découvert dans le fleuve de brochures, de bulletins et de livres indéfiniment répandu par l’abondante et généreuse fontaine des Editions du Progrès. Cela n’était pas étonnant, puisqu’en fait de fleuve, ces milliers de pages au grain épais étaient plutôt, pour mes aspirations à l’intelligence et au sentiment, d’implacables déserts de sable dont le lointain mirage – la société sans classe – n’excitait nullement mon imagination. Je lisais de préférence les lettres de Mme de Sévigné ou le Cahier Jaune de Benjamin Constant, ou encore des écrivains occultes et mystérieux, dont le nom ne suscitait pas la reconnaissance générale, la gratitude affectueuse qui étaient liées aux noms de Guy des Cars et de Frantz Fanon. J’étais “ bourgeois ” et “ aliéné ”, situation humiliante s’il en était; et encore plus à dix-sept ans ou dix-huit ans, âge pour lequel les mots correspondent absolument aux choses.

Puis, vers une certaine année, comme chacun sait, Marx, Engels et Lénine tombèrent brusquement en désuétude, comme des meubles qui ont trop servi. A présent, leurs ouvrages qui encombraient les bibliothèques des intellectuels de leurs reliures rouges et vertes sont entassés par monceaux sur les trottoirs et sont vendus comme livres d’occasion, en quelque sorte. Les derniers fidèles sortent pieusement une pièce de cent francs de leur poche, et vont serrer un abrégé de L’Idéologie allemande sous un Harraps de poche et le dernier numéro de Manières de voir. (Curieusement, mon intérêt pour ces questions s’accrut considérablement au moment même où le vent tournait). Cette évolution mélancolique avait du moins pour effet de mettre un terme aux imputations désobligeantes dont je faisais l’objet ; et puis un jour, un gracieux jeune homme, toujours propre comme un sou neuf et dont les manières aimables et la voix lente et douce me charmaient, m’offrit un Coran en m’assurant que la lecture de ce livre me convertirait immédiatement à la pratique de la religion. Cette prévenance inopinée m’ouvrit les yeux sur la nouvelle situation : je n’étais plus un aliéné, certes, mais j’étais un mécréant. Il y avait encore quelques années, la question de savoir si je croyais en Dieu et si je devais pratiquer les rites de la religion ne se posait pas, et je ne voyais pas pourquoi elle se poserait jamais. Pendant ce temps, les jeunes gens de mon âge se remettaient ou se mettaient aux ablutions et au chapelet, et je m’aperçus, avec un tressaillement de surprise, que tous les garçons de vingt ans en étaient maintenant venus à être sérieusement musulmans, et que le fait que je m’abstienne de me conformer à cette initiative générale n’allait pas améliorer ma situation – d’autant plus que je n’avais pas l’excuse d’être un débauché notoire.

Jadis, le fait de citer Racine dans une conversation avait amené mes camarades à me qualifier de “ bourgeois ”. Maintenant, cette même manie (qui est tout à fait déplacée du reste, puisque personne ne lit Racine) produisait l’impression générale que j’étais chrétien. J’avais d’ailleurs des velléités de me faire chrétien, mais uniquement pour chanter dans une chorale et parce que je m’imaginais que je pourrais parler de Bossuet et de Tertullien avec le premier venu, le dimanche à la sortie de la messe. »

Ce snobisme intellectuel est bien résumé par mon entrée du samedi 31 décembre 1994, qui comprend une liste de tous les livres intéressants lus et de tous les films intéressants vus au cours de l’année écoulée. Je donnai des points à chacun des ouvrages, de 1 à 5. Il n’y a aucun 5, mais dans la catégorie des 4 points : Gibbon (Déclin et chute de l’Empire romain), des essais de Tagore, les œuvres de Borges en Pléiade, Les Mille et une nuits éditées par Jamel Eddine Bencheikh ; Iphigénie en Tauride de Goethe a 3 points comme Amkoullel de Hampâté Ba ; apparemment j’avais beaucoup aimé un livre d’un Henri Irénée Marrou intitulé Education et rhétorique (héritage de la Grèce) et un roman de science fiction, Le Carnaval de Fer, par Serge Brussolo ; j’ai relu Le Contrat social, Alceste d’Euripide, et je n’avais pas fini de relire L’Enéide ; je n’avais pas fini de lire le Déclin de l’Occident de Spengler ; et j’avais apparemment lu un roman entier en anglais, Another Country de James Baldwin (je vois, dans des entrées précédentes, que je le lisais naturellement avec un dictionnaire et que j’étais frappé de « la richesse du vocabulaire anglais… dans le domaine des choses, des objets… le temps, tout ce qui est sensible, concret…»).

Tout cela m’amenait tout de même à quelques « fulgurances », surtout lorsque, j’imagine, l’intellectualisme débridé était discipliné par l’expérience. Le dimanche 10 décembre, il y a cette notation qui vient directement de la vie et porte sur la vie : « La vie, succession, voire simultanéité de lassitude et d’appétits ». La misère était aussi permanente, comme l’indique cette entrée : « Cela dure si longtemps, cela semble devoir durer encore si longtemps, et je me sens comme le déchet de moi-même ». A un moment moins accablé, j’ai cette notation qui me convainc encore : « Ce qui m’étonne dans la politique, c’est l’archaïsme des mécanismes qui la font, voire même leur obsolescence. Cela vient-il de ce que tous les hommes qui sont aux affaires ont été formés par un temps révolu et continuent, dans une certaine mesure, de réagir d’après leur formation plutôt que d’après leur expérience ? (Et je pense plus aux centaines et milliers d’hommes qu’il y a dans les hauts degrés des appareils étatiques qu’aux chefs d’Etat eux-mêmes). Quand on dit : « un politicien chevronné » on occulte cet aspect de la personnalité agissante – la formation – qui est plus déterminante, après tout, que l’expérience, surtout étant donné que ce que la majorité des gens entend par expérience n’est pas l’adaptation, la faculté d’adaptation, mais seulement la faculté d’accoutumance. »

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :