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Les pieds dans le plat

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Alors que je suis plongé dans la délicieuse souffrance qui consiste à démêler les fils de mon nouveau projet de livre, je suis bombardé par email et messages de réseaux sociaux de demandes de commentaire sur la dernière incartade verbale de Macron, qui a mis les pieds dans les plats au sujet de la misère de l’Afrique. Me voilà donc forcé d’écouter l’Emmanuel pour savoir de quoi il retourne. Il y a là, en effet, de quoi s’outrager. Oh, ce qu’il dit n’est que l’imbécile potage technocratique commun qu’on lit du matin au soir sur les « causes » présumées des malheurs africains : surpopulation, Etats faillis, mauvaise gouvernance, démocratisations problématiques. C’est imbécile parce qu’il s’agit là non pas d’une liste de causes, mais d’une liste de symptômes. En général, la technocratie préfère la symptomatologie à l’étiologie et adore placer des cautères sur des jambes de bois, donner de l’aspirine pour guérir le palu, et tant et plus. Mais dans tout ce fade blabla, Macron tomba dans l’inconscient ou le refoulé de la technocratie occidentale. Il énonça que le mal « profond » est d’ordre « civilisationnel ». Cela fait grotesquement colonial, avec tout le bagage raciste qui vient avec, donc…

Le fait est que, pour ma part, je n’en suis pas surpris – et comme je ne suis pas surpris, j’ai même de la peine à m’indigner. J’ai depuis longtemps compris que le discours technocratique moderne au sujet des faillites de l’Afrique n’est qu’un aggiornamento du discours colonial tenu par les élites européennes il y a une centaine d’années pour justifier la mise sous tutelle de l’Afrique. Cela était très explicite à l’époque, et celui qui lirait les documents officiels de la diplomatie internationale (i.e., inter-occidentale) sur l’Afrique entre 1885 et 1939 serait édifié quant au discours qu’on entend encore aujourd’hui. Certaines formulations ont à peine changé et le mode de pensée est identique. Certes, la caractérisation de certains « problèmes » africains a changé : Macron évoque la croissance démographique débridée, mais vers 1920, c’était plutôt la stagnation démographique tenace qui tourmentait les tuteurs coloniaux, penchés sur les Africains comme Réaumur sur ses insectes.

Ce qui n’a pas changé, en effet (parlant de Réaumur) c’est la logique de ces caractérisations : l’Afrique est un cadre fermé, où tout ce qui arrive se produit en raison de dynamiques propres à ce cadre, sans aucune relation avec le monde extérieur (selon Macron, ce qui se passe en Afrique est incomparable avec ce qui se passe ailleurs dans le monde ; doxa qu’on retrouve souvent dans la littérature africaniste en sciences politiques et en économie); l’intervention de l’Occident n’est pas conçue comme un facteur susceptible d’infléchir ou de déterminer des dynamiques, elle est présentée comme purement thérapeutique, administrée à travers des instruments pour ainsi dire stérilisés qui, sans altérer le bouillon de culture du cadre, peuvent viser uniquement le germe pathogène. Cette image naïve est encore plus agissante aujourd’hui qu’à l’époque coloniale. A l’époque coloniale, les agents de l’Occident – de la France, de la Grande-Bretagne – se voyaient comme agissant à l’intérieur du cadre africain pour le transformer. L’effet de leur action était donc naturellement intégré dans leur réflexion, mais de façon totalement myope puisqu’ils prétendaient que cet effet ne pouvait jamais être que positif, si bien qu’ils fermaient intentionnellement les yeux sur tout le gâchis qu’ils produisaient. Le colonialisme, ne l’oublions pas, était un despotisme, et le despotisme ne se gare de rien plus que de la critique et de l’autocritique. Aujourd’hui, tout en agissant à travers une batterie de politiques économiques, sécuritaires et diplomatiques pour affermir leur contrôle et garantir leurs intérêts dans l’ordre capitaliste, les Français, et les autres Européens, parviennent à détacher complètement, dans leur esprit, l’effet de leurs actions et les misères qu’ils observent. Bien que les deux phénomènes existent en même temps dans les mêmes pays, ils auraient aussi bien pu se développer sur deux planètes différentes, si on les en croit.

Fallait-il attendre d’un chef d’Etat français prenant la parole en public une entreprise de critique et d’autocritique dans ce domaine ? Non certes, les Français et leur Etat n’en sont pas là. Mais on aurait voulu qu’il ait une certaine maîtrise de sa parole, pour une raison morale. Si Macron avait évité d’utiliser le trope « civilisationnel » et d’entonner le refrain démographique, je n’aurais pas pensé que son argumentaire était plus intelligent, mais j’aurais pensé qu’il était plus moral, car cela aurait signifié qu’il s’était peut-être rendu compte de l’indécence que c’était de perpétuer le discours de la colonisation. C’est là ce qui distingue Macron de Obama, à qui il ressemble par ailleurs sur tellement de points. Obama était acquis au même mode de pensée technocratique – « inutile et incertain » pour reprendre les mots fameux de Pascal sur Descartes, ce père du rationalisme méthodologique qui est à la source de la technocratie – que Macron, mais il nuançait cela du tact moral de quelqu’un qui est sensible aux complexes injustices du monde moderne, y compris au plan international, sans nul doute à cause de ses origines personnelles.

Enfin, tout ceci ne pourrait changer qu’à travers des modifications de fond dans le système éducatif français. « Not gonna happen », comme dirait l’autre, et on espère alors seulement que, pour continuer en anglais, cet incident aura été un « teaching moment » pour Macron. En attendant, comme me le montrent les réactions que je reçois (dont certaines hors des pays francophones et hors d’Afrique), le mal est fait.

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