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Le FN, les immigrés et le capitalisme

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La question migratoire domine les élections françaises, mais non pas par rapport à la réalité même des migrations, mais plutôt pour répondre au Front National. Même la gauche extrême, avec son discours anti-capitaliste, n’a pas été capable de développer un discours autonome sur la question. Mélenchon a tardivement défini une posture, sous la pression de critiques qui lui reprochaient de faire le jeu du FN en paraissant « accepter » l’immigration. Sa posture est médiocre, parce qu’elle ne vient pas vraiment d’une pensée autonome et représentative de son mouvement. Elle consiste en gros à dire, « nous voulons compatir mais nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ». La première proposition est destinée aux bons sentiments humanistes labélisés « gauche » et la seconde à la paranoïa de l’égoïsme qu’on associe ordinairement à la « droite ». En année électorale, il faut ratisser. Les particulets de gauche utopique, menés par Poutou et Arthaud, n’ont pas grand chose à dire sur la question.

Cette incapacité de la gauche française (ou occidentale) à offrir une posture politique autonome (non réactive) sur la question de la migration provient en bonne part d’une intériorisation profonde des impératifs du capitalisme à partir d’une position privilégiée. Penser de manière autonome l’immigration – je parle de l’immigration dite, de façon intéressante, « économique », bien entendu – reviendrait, au moins si l’on part d’une conscience de gauche, à remettre radicalement en cause le capitalisme mondial, beaucoup plus radicalement que ne le fait le FN, qui ne se positionne là-dessus que sur la base d’un égoïsme souffrant soutenu par du narcissisme à la petite semaine.

La question que posent les flux migratoires de nos jours – ou qu’ils reposent d’une manière particulière à notre temps – c’est celle de la subsistance de l’homme sous le capitalisme. Vieille question, datant au moins (pour l’Europe en tout cas) du 16ème siècle, et progressivement devenue mondiale à travers l’impérialisme européen, qui fut surtout et avant tout un impérialisme du capital.

La subsistance de l’homme sous le capitalisme, c’est, pour le dire simplement, l’impossibilité totale de vivre sans argent. Non pas l’impossibilité de se nourrir : le désespoir des migrants, la plupart du temps, n’est pas lié à une telle urgence biologique. D’ailleurs les gens qui meurent de faim n’ont guère la force de bouger et ne peuvent se projeter dans l’avenir, ce qui est à la base de toute idée de migration. Non, ce que les immigrés recherchent, ce sont les moyens de vivre « dignement », c’est-à-dire d’être en mesure de se procurer l’éducation, la santé et le petit confort quotidien, toutes choses qui, à l’ère du capitalisme, nécessitent impérativement un revenu monétaire – surtout dans des pays où la sécurité sociale et le crédit n’existent pour ainsi dire pas et où tout doit se payer cash, dans un contexte qui rappelle, en ce sens, le 19ème siècle européen, celui qui a inspiré Les Misérables, Germinal, pratiquement toute la littérature de Dickens, et celui qui a vu les Européens eux-mêmes partir en quête de leur subsistance au Nouveau Monde, en Australie, dans les parties les plus tempérées et douces du continent africain. Durant l’époque coloniale, les commerçants européens qui venaient faire la traite en Afrique avaient des jugements acerbes sur le caractère casanier des Africains et pensaient que là se trouvait la source de leur « pauvreté ». A l’époque, les populations, en Afrique, ne sentaient pas le besoin de l’argent. La plupart des services nécessaires à l’existence humaine, tels que l’éducation et la santé, étaient soit gratuits, soit reposaient sur des structures d’échange qui ne faisaient pas appel à l’argent. Même le travail n’était pas rémunéré de façon monétaire, en partie parce qu’il était servile, mais aussi parce qu’il relevait d’une organisation communautaire du travail qui excluait l’idée de salaire. Dans certaines parties du continent, notamment dans le Sahel – qui était alors la partie économiquement « avancée » de l’Afrique de l’Ouest – la monnaie jouait un rôle important sur les marchés de produits, mais il n’y avait pas d’autre marché (pas de marché du travail, pas de marché foncier, encore moins de marché financier).

Bref, en dehors peut-être des communautés marchandes, la subsistance de l’homme ne dépendait pas de l’argent, et l’on n’avait pas besoin d’aller le chercher là où il se trouvait. Cela explique la frustration des traitants européens qui, pour écouler leurs produits, avaient besoin que les Africains aient un besoin plus systématique et plus permanent de l’argent, bref, qu’ils deviennent, comme eux-mêmes, des sujets, sinon des suppôts du capitalisme. Cela se fit, et pas volontairement, mais n’entrons pas dans ces longs détails : le fait est qu’aujourd’hui les Africains comme les autres habitants de la planète vivent dans le système capitaliste, qui est oxygéné par l’argent. S’il manque ici, les gens iront le chercher où il se trouve, non pas par le vol ou la spoliation (comme l’ont généralement fait les Européens à l’époque coloniale), ni par le parasitisme à l’assistance sociale (comme aime à le supposer l’électeur frontiste), mais par le travail – quitte, effectivement, à « concurrencer » le travailleur du pays de destination, même si tel n’est pas l’objectif, les candidats à l’immigration étant ordinairement convaincus qu’il y a du travail pour tous dans les pays où les porte leur choix (pas toujours des pays européens d’ailleurs).

(Soit dit en passant, l’immigré n’a jamais raison : a-t-on remarqué qu’on l’accuse à la fois de voler le travail de l’indigène et de se vautrer dans l’assistance sociale ?)

C’est la logique centrale du capitalisme : argent contre travail pour dégager du profit ; puis mettre les travailleurs en concurrence afin que le profit soit plus élevé et puisse être alloué de façon plus superlative aux capitalistes (investisseurs, actionnaires, PDG, etc.)

Dans son prurit de paranoïa égoïste, voici ce que pense l’électeur FN : « Il n’y a pas de travail chez nous, donc ils viennent forcément pour l’assistance sociale ». Ce qui est faux comme raisonnement, mais qui peut paraître corroboré par le fait que l’Etat-providence discrimine peu.

Il y a aussi un prurit humaniste, celui qui a imaginé de qualifier les flux migratoires de « trafic humain », comme si la volonté individuelle des migrants était nulle et non avenue. Il faut se rendre compte qu’il y a une foultitude de flux migratoires à l’intérieur du continent africain, qui ne sont pas qualifiés de « trafic humain » ou « passage de clandestins ». Depuis quelques années, les Occidentaux ont réussi à imposer, dans le jargon de l’« expertise » internationale, ces concepts, mais c’est essentiellement pour caractériser la mobilité des migrants des pays du Sud vers l’Europe ou les Etats-Unis. Les flux du Niger vers le Ghana, par exemple, ne sont pas caractérisés de la sorte. Ce qui ne veut pas dire, pourtant, que cette caractérisation soit purement opportuniste, elle a un fond moraliste qui apparaît par exemple lorsque les migrants relèvent de catégories qui mettent en émoi la sensiblerie humaniste, par exemple les femmes et les enfants. Il y a, à ce sujet, des histoires parfois tristement drôles. En 2001, un bateau rempli de migrants fut intercepté entre le Bénin et le Gabon. La plupart des passagers étaient des enfants et des adolescents, et l’UNICEF ne trouva rien de mieux que d’appeler le bateau en question un « bateau d’esclaves », décrivant les jeunes gens à bord comme de malheureux enfants arrachés à leurs foyers pour être « vendus » au Gabon. Bientôt la chose devint connaissance d’expert et des millions de dollars furent levés pour mettre fin au « fléau du trafic d’enfants ». Le problème, c’est que les enfants en question ne se sentaient victimes d’aucun crime, certainement pas d’un crime de « trafic d’enfants » et les chercheurs sérieux qui les interviewèrent découvrirent qu’ils étaient montés sur ce bateau à prix coûtant pour aller chercher du travail dans les pêcheries du Gabon. Du coup, après que les autorités les aient « sauvés », ils retournèrent dans leur village et se remirent à mobiliser des fonds pour payer un second passage vers le Gabon.

Leur attitude fait sens dans le système capitaliste : investir de l’argent et prendre des risques pour réaliser un gain, qui, dans ce cas, est un travail correctement rémunéré, c’est-à-dire assez bien payé pour satisfaire les besoins essentiels de la vie dans le monde moderne. Par ailleurs, il s’agit d’aller précisément là où le capital investit assez pour créer du travail, dans les pêcheries du Gabon, ou en Europe.

Pour éviter de voir cette réalité, ou se distraire de ses conséquences, les Européens préfèrent se focaliser sur la démographie africaine. Pour eux, tout le problème vient de ce que les gens, en Afrique, font « trop d’enfants ». Il faut se rappeler qu’à l’époque coloniale, ici encore c’était le « reproche » inverse qui était fait aux Africains : le développement capitaliste était tenu pour impossible parce que les densités de population étaient trop faibles pour mobiliser du travail et créer des marchés. Dans son plan de redressement, au lendemain de la Grande Guerre, la France – sous les espèces d’un ministère des colonies dirigé par Albert Sarraut – insista sur la nécessité d’accroître la population de l’AOF, et toute une panoplie de mesures natalistes fut envisagée. Le problème de la « mise en valeur » de la boucle du Niger par l’Office du Niger posa des dilemmes à cause de la faiblesse de la population dans la région, et un programme fut élaboré pour organiser la « colonisation » de la zone par les Mossi – qui constituaient, avec le pays haoussa, l’une des zones les plus densément peuplées du vieux Soudan. Aujourd’hui, la croissance démographique permet d’envisager de la main d’œuvre à bon marché en Afrique, et certaines grandes entreprises (téléphonie mobile en particulier) ne négligent pas les marchés automatiquement créés par la densité démographique. D’aucuns imaginent qu’avec sa croissance démographique, l’Afrique finira par prendre un poids économique qu’on n’imagine pas aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, les priorités du capitalisme international du début du 21ème siècle ne sont pas alignées sur les évolutions structurelles de l’Afrique, notamment celles ayant trait à sa « révolution démographique » (i.e., son passage graduel de densités démographiques faibles ou stationnaires à des densités fortes et évolutives) – et il est plus facile, ne serait-ce que par pli et habitude, de réprouver les Africains que le capitalisme.

Parler des migrations sous cet angle « contexte capitaliste » serait un acte éminemment politique et subversif qu’aucun politicien occidental n’a encore l’étoffe et le courage de prendre en charge. Je ne les en blâme d’ailleurs pas, car il n’est pas aisé, dans un contexte d’Etat-nation où le clabaudage autour de la souveraineté et de l’identité est toujours quelque peu strident, de réduire en un message politique audible une approche du problème aussi sophistiquée et en même temps risquée – risquée du point de vue de la réaction du système comme des électeurs, car le vilain petit secret des démocraties occidentales, c’est que le citoyen adepte des discours populistes et anti-système est le même qui hurlerait à la lune si vous osiez faire allusion à des transformations systémiques qui mettraient en péril le statu quo du capitalisme international. Il prétend être contre le statu quo, mais c’est parce qu’il définit le statu quo à partir de son nombril (l’Etat-nation identitaire), et non de la réalité qui englobe ledit nombril.

Du coup, on comprend aussi mieux pourquoi certains s’en prennent aux immigrés plutôt qu’aux capitalistes. Dans le fond, le changement véritable leur fait peur, et ils réclament donc un changement superficiel, une sorte de « retour » à un temps où il n’y avait pas d’immigrés, et où les seuls à jouir des faveurs des capitalistes, c’était « les gens d’ici ».

Soit dit en passant, je suis certain que ceci est économique et non, comme le prétend le FN, « culturel », le propos culturaliste n’étant qu’un voile servant à assurer à ses partisans que leurs soucis sont « naturels » et « légitimes » et une manière habile (sinon sincère) de simplifier le message politique. J’ai vu la mentalité FN parmi les Noirs d’Afrique du Sud, dirigée contre d’autres populations bantoues que rien ne distingue d’eux, au plan culturel. Même discours sur « les étrangers sont des criminels et des sangsues », mais si absurde que c’est parfois avec des « étrangers » que l’on parle sans se rendre compte de ce qu’on fait – comme le montre cette anecdote rapportée par un de mes collègues zimbabwéens de quand j’étais à Johannesburg : il était dans un avion assis à côté d’un Sud africain noir, classe moyenne supérieure, haute fonction dans l’administration. Ils se mirent à bavarder plaisamment et tout allait bien jusqu’à ce que le Sudaf commence à dire son opinion sur comment il fallait se débarrasser des Zimbabwéens qui envahissaient l’économie et sentaient mauvais. Mon collègue fut évidemment très embarrassé et trouva le reste du vol fort long. Une telle bévue n’arriverait pas (en tout cas pas aussi facilement) à un adepte bon teint (c’est le cas de le dire) du FN, mais cela ne signifie pas qu’il ne s’agit pas de la même turpitude.

Evidemment, même si les Africains et autres culs terreux devenaient totalement immobiles, les problèmes des gens qui adhèrent à des partis et factions de style FN ne seraient pas résolus pour autant. Le passé auquel ils rêvent n’a jamais existé à aucun moment donné : si on remonte il y a trois ou quatre décennies, les capitalistes faisaient déjà venir de la main d’œuvre immigrée en Europe ; si, on remonte plus loin, ils s’ingéniaient à créer la situation actuelle à travers la colonisation, qui a forcé les Africains à entrer dans le monde capitaliste ; si on remonte encore plus loin, c’était les Européens qui, sous la même poussée, commençaient à se répandre dans d’autres continents. Pour obtenir l’immobilité des peuples, il faut mettre fin au capitalisme : mais cela veut dire qu’il faudrait alors renoncer à ses bénéfices, desquels ces gens (comme la plupart d’entre nous) sont devenus « addicts ». Ils ne le veulent manifestement pas – donc ils veulent que Le Pen, ou Trump, ou Farage, ou leurs équivalents ici et là, leur promettent le beurre et l’argent du beurre.

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