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Crise et Vice

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L’analyse d’économie politique de la crise universitaire au Niger nous en dit long sur les vices structurels, au plan économique, de nos pays.

La crise universitaire n’est qu’un symptôme de ces vices structurels. Le gouvernement aurait bien entendu préférer l’éviter en décaissant les financements nécessaires. S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il ne le peut pas – même s’il pourrait arriver à donner le change sur une brève période en faisant des économies sur le « train de vie » des dirigeants et en réduisant le nombre de ministres et conseillers inutiles. Cette impuissance découle de difficultés de trésorerie liées à la chute des cours de l’uranium et du pétrole, à la crise de la dette (y compris la dette intérieure) et à la chute des recettes douanières. L’uranium et le pétrole donnent parfois à l’Etat nigérien l’illusion de ne pas être aussi complètement démuni que ses voisins sahéliens, le Burkina et le Mali – mais ces matières premières ont un cours très volatils et les deux ont cessé de valoir grand chose au cours des cinq dernières années. Sous le gouvernement précédent, à un moment d’embellie des prix des matières premières, l’économie du Niger a cru sous l’effet d’une bulle d’exportations, amenant l’Etat à engager de grosses dépenses, dont, par exemple, la création de nouvelles universités publiques à l’intérieur du pays. Cette bulle s’étant évaporée, l’Etat s’est retrouvé pour tout potage avec ses deux anciennes mamelles étriquées, la dette et les recettes douanières.

Ici, le gouvernement Issoufou s’est comporté, suivant les rapports qu’on me fait, avec une myopie extraordinaire.

Le vice principal de l’économie nigérienne est de ne pas être une économie productive, même dans le domaine agricole (le Niger est le premier exportateur ouest-africain d’oignons, mais la filière oignons est sous-équipée et sous-financée et le Niger ne parvient pas à satisfaire la demande régionale pendant plusieurs mois dans l’année). L’économie repose largement sur le capital marchand et spéculatif (dans l’immobilier, les cultures vivrières) qui n’a qu’un seul avantage, celui de faire « circuler » l’argent à travers des réseaux commerciaux dans lesquels les détaillants jouent un rôle central pour satisfaire à bon marché une consommation dépendant largement des importations. Comme la plus grande partie de la consommation au Niger provient de ménages à faibles revenus, il n’y a pas ici – comme à Abidjan, Accra, Lagos ou même Dakar – de grandes surfaces ou des centres commerciaux avec système de franchises, mais un tissus dense (et franchement plus sympathique) de petites boutiques de quartier qui permettent aux détaillants d’accumuler un petit capital constant et d’investir ensuite dans des activités qui font « circuler » l’argent.

A bout de souffle financièrement, l’Etat a décidé de surtaxer ce capital marchand là où il offre le plus grand accès au fisc, les bureaux de douane. J’apprends ainsi qu’au bureau de Tahoua, par exemple, les chargements de camion en provenance d’Algérie qui payaient une taxe forfaitaire d’un peu plus d’un million de francs ont vu leur taxe multiplier par six ou sept du jour au lendemain il y a quelques mois. Un convoi qui faisait route vers le Niger a rebroussé chemin en ayant vent de la nouvelle, et un seul camion a pu être taxé, qui était déjà entré en territoire nigérien au moment de l’annonce. Depuis, Tahoua est sous-approvisionné et la ville est entrée en léthargie. Par ailleurs, pour des raisons d’esthétique de classe, le gouvernement a démoli des dizaines de petites boutiques à Niamey et Zinder. L’opération fut très coûteuse pour les municipalités, les privant notamment d’une partie considérable de leurs propres recettes fiscales. Mais ses réverbérations dans l’économie vont au delà des villes frappées par ces mesures. Les recettes douanières du bureau de Gaya ayant chuté de façon significative, un inspecteur a fait une enquête et découvert que les importateurs avaient ralenti leur activité depuis que l’Etat avait détruit une partie de leur réseau de distribution (les petites boutiques de Niamey). L’Etat a aussi augmenté (je crois du simple au triple ou au quadruple) les taxes sur l’importation des voitures neuves et d’occasion, avec deux résultats principaux : la floraison de la fraude à la carte grise et à la plaque d’immatriculation (l’un des centres de cette fraude étant le Nigeria voisin) et la chute des importations de voiture, un secteur clef de l’économie d’import-export dans les villes nigériennes. Pas étonnant que le vieillissement du parc automobile m’ait frappé. Depuis mon retour au Niger, la complainte universelle que j’entends est que « l’argent ne circule plus », ce qui se mesure notamment auprès des taximen qui affirment seulement maintenir la tête hors de l’eau. Cela n’est pas étonnant : comme la source principale de circulation de l’argent est le capital marchand, les garrots que le gouvernement lui a imposé en amont comme en aval ont pour effet logique de réduire ou d’arrêter son activité. Et le fait que l’argent ne circule pas n’a pas que des effets économiques : il y a des effets sociaux également, notamment l’apparition et la prolifération de nouvelles formes de mendicité, qui me frappent plus à cause de mes absences et retours réguliers, et qui reflètent une paupérisation en profondeur d’une partie de la population.

Un contrecoup direct pour l’Etat, c’est la chute de son crédit auprès des entrepreneurs et fournisseurs nationaux. Les universités par exemple fonctionnent largement sur crédit. Un pharmacien qui fournit en médicaments l’une des universités publiques me dit n’avoir pas été payé de toute l’année 2016 et avoir émis plusieurs avertissements à l’Etat, avant, finalement, de stopper ses fournitures. Les entrepreneurs refusent de plus en plus les contrats de travaux publics proposés par l’Etat, ayant constaté que ce dernier a du mal à payer ceux qui ont œuvré aux opérations d’embellissement de Maradi, Dosso et Agadez au cours des programmes « Maradi Kolya », « Dosso Sogha » et « Agadez Sokni ». Cette année, un budget de 100 milliards est prévu pour un programme similaire visant Tahoua, mais suivant les informations de coulisse, la cagnotte est pour le moment pratiquement vide – alors que le programme doit être réalisé d’ici au 18 décembre, qui est la Fête de la République (célébrée donc cette année à Tahoua). Les rumeurs (souvent véridiques au Niger) affirment qu’un des objetifs principaux de la récente visite de Issoufou à Paris était d’obtenir de Hollande qu’il fasse pression sur Sogéa Satom, entreprise française de TP, pour qu’elle commence les travaux à Tahoua – ce qui est apparemment le cas.

Les effets de cette crise fiscale ne sont pas compensés par les pertes sèches subies par l’Etat du fait de l’incompétence gouvernementale (Affaire Africard), ou de bizarres affaires d’escroquerie (comme celle subie, semble-t-il, à travers les agissements de Salif Diallo, actuel président de l’Assemblée Nationale du Burkina, qui était à Niamey lors d’une disgrâce auprès de l’ancien président Compaoré), sans parler du train fantôme de Bolloré.

En somme, les étudiants paient les pots cassés de l’amateurisme impénitent et brouillon du gouvernement nigérien confronté à des vices structurels qu’il ne se donne pas les moyens de comprendre et d’affronter.

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