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« Progrès »

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La vidéo de l’étudiant tarabusté par la flicaille a été diffusée sur une des chaînes de télévision privées, quittant ainsi le cercle des réseaux sociaux, fréquenté surtout par les jeunes, pour atteindre un public plus général, et causant du coup un outrage national. On est passé de la lettre un peu guindée du directeur général de la police à la contrition présidentielle, puisque Issoufou s’est senti obligé de recevoir une délégation de l’USN et de promettre que justice sera faite. Au Niger (comme ailleurs), les brutalités policières sont aussi anciennes que les manifestations populaires, mais elles n’étaient jamais filmées, et l’être humain est ainsi fait qu’il réagit plus viscéralement à ce qu’il voit qu’à ce dont on l’informe par la parole ou par l’écrit. Aux USA, le mouvement « Black Lives Matter » est issu directement de vidéos qui, à l’ère des smartphones, pouvaient capturer bien plus d’images outrageantes et scandaleuses qu’auparavant, où seule la coïncidence de la présence fortuite d’une équipe de journalistes TV avait pu montrer, de temps en temps, à l’Amérique la violence débridée de sa police. La loi demande à présent aux policiers US de mettre en route une caméra corporelle lors d’interventions qui pourraient devenir musclées, toutes choses qui confirment le mot d’esprit de Mencken que comme quoi, « la conscience, c’est cette voix secrète qui nous avertit que quelqu’un pourrait bien être en train de nous regarder ». M’est avis que cette voix secrète habitera désormais les policiers nigériens, éberlués par les conséquences de ce qui, pour eux, n’était sans doute que le genre de chahutage ordinaire allant avec la répression des émeutes. Je suppose que c’est du progrès.

A propos de progrès, dans le taxi où je me trouvais l’autre jour, deux clientes étaient des enseignantes qui avaient servi, contractuellement je crois, dans la région de Diffa, dans le « far east » du Niger qui a quelque chose d’un « far west » – vaste (la région est plus grande que le Bénin), peu peuplée (seulement 600 000 habitants), steppe à buissons devenant un désert de sable, le Tal, vers le nord, présence étriquée de l’Etat, avec une ville garnison, N’Gourti, qui rappelle les forts militaires du Far West. Selon elles, les habitants de cette région ne tolèrent pas que leurs enfants échouent aux examens scolaires. Dès que le taux d’échec était important, des milices punitives s’organisaient et attaquaient les domiciles du directeur de l’école ou des instituteurs. Du coup, les réussites à 100% se sont mises à proliférer, au grand étonnamment sans doute de ceux qui étudieraient les statistiques scolaires du Niger dans un bureau d’« organisme », à Dakar ou Washington. Soit dit en passant, c’est cette même région qui est la cible favorite de « Boko Haram », la secte sanglante dont le cheval de bataille est la lutte contre « l’éducation occidentale ». Au moins ces brutalités populaires de Diffa, Maïné et environs soulignent l’échec de la propagande de terreur des Haramites. Les deux enseignantes relataient leurs expériences avec un ton de scandale, naturellement choquées par le comportement des « populations ». Mais d’un autre côté, on voit bien qu’il s’agit d’une réaction aux inadéquations matérielles de l’école nigérienne, elles-mêmes pas qu’un peu liées à la forme de la pyramide des âges du pays. La moitié environ des Nigériens ont moins de 15 ans. Même en tenant compte de tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ne sont pas intéressés par la scolarisation de leurs enfants, la pression de la demande ne peut manquer d’être énorme – surtout dans des régions, comme Diffa, où l’offre scolaire est encore plus maigre qu’ailleurs.

Mais ce qui m’a toujours fasciné chez les gens de Diffa, c’est qu’alors que leur région est la plus marginalisée du Niger – pour des raisons géographiques plutôt que politiques (lors de l’intermède militaire de 2010, je parlais de cela à un officier proche du pouvoir, connu pour ses capacités intellectuelles et ayant supervisé des travaux de génie civil dans le secteur, qui ne trouva rien de mieux à me répondre que : « Mais pourquoi restent-ils là-bas ? Ils n’ont qu’à quitter cette région et migrer vers l’ouest. ») – ils ne se révoltent pas, mais font pression pour s’intégrer davantage. Il en est partiellement ainsi parce qu’au Niger, seuls les nomades (Touaregs, Toubous, parfois Peuls) se révoltent, pour des raisons « culturelles » que je ne développerai pas ici. Les Kanouris ont d’ailleurs de lointaines origines nomades, il semble qu’il s’agit de ce que j’appellerais une « ethnie d’Etat », un peu comme les Songhay et les Mossi – engendrée par divers Etats dynastiques, le Kanem et le Bornou, depuis environ le 9ème ou 10ème siècle de l’ère vulgaire, sur la base de populations nomades (les Kanembous notamment) et sédentaires des abords du lac Tchad. L’origine nomade des Kanouris se remarque par leur goût pour les jeux de couteau. Il est rare qu’un Kanouri se promène sans une dague, et j’en ai connu plusieurs qui portent des cicatrices de blessure de couteau – ce qui m’a permis un jour de filer un argument sur le port d’arme à feu dans une classe, aux Etats-Unis.

Aussi étrange que cela puisse nous paraître, beaucoup d’Américains sensés et intelligents pensent que le nombre disproportionné d’homicides par armes à feu dans leur pays proviendrait non pas de ce qu’il y a trop d’armes à feu dans leur société, mais du fait qu’il n’y en aurait pas assez. Ils raisonnent à partir de l’idée que le port d’arme étant un droit sacré et inaliénable, il convient d’en avoir afin de se protéger contre ceux qui seraient tentés d’en faire un mauvais usage. Ils ne se rendent pas compte que le concept de « port d’arme est un droit sacré et inaliénable » est un concept culturel, non pas une chose allant de soi. En évoquant le cas des Kanouris et du couteau, je pus faire voir à mon audience que ce qu’ils considéraient comme étant une nécessité d’ordre naturel était, au moins probablement, une contingence d’ordre culturel, liée à leur ancienne culture « nomade » de cow boys du Far West. Et j’enfonçai le clou en précisant que, contrairement aux corps des Kanouris, ceux de leurs voisins haoussas étaient exempts de cicatrices au couteau, parce que, tout de même, moins il y a de couteaux en circulation, moins il y a de risque qu’on puisse en être blessé – et moins il y a d’armes à feu en circulation… Bonheurs du comparatisme !

Dans tous les cas, si les Kanouris ont gardé des traces d’un bouillant caractère de nomades, ce n’est pas – comme certains parmi les Touaregs par exemple – pour s’insurger contre l’intégration au Niger, mais pour « s’insurger » pour l’intégration au Niger. (Un ami kanouri me disait l’autre jour que son ethnie est celle qui, à son avis, apprécie le plus d’apprendre les langues principales du Niger, le haoussa et le zarma. Je ne sais si cela est empiriquement vrai, mais la perception est, en elle-même, intéressante d’un point de vue « géopolitique intérieure ».) Cela est perçu, localement, comme une forme de progrès et d’émancipation qu’il faut arracher à l’Etat, y compris en dévastant les résidences des maîtres d’école qui y feraient obstacle en recalant leurs enfants, et en les écartant ainsi de la forme d’intégration la plus certaine – par « l’école de la République ».

Soit dit en passant, Bagalé Gréma Kelloumi Malah, l’étudiant mort lors de la répression du 10 avril, était kanouri.

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Jeune scolaire, à Diffa

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