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chronique

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Retour au Niger après un mois entre Burkina et Côte d’Ivoire. Ce matin, fais mon footing de 5h du matin, et suis frappé du désert et du silence. Il est vrai qu’il fait encore nuit à cette heure là. A Abidjan, à la même heure, sur mon itinéraire de footing, il y a trois boîtes de nuit et les fêtards sortent de leurs antres pulsonnantes et terminent la bringue sur des trottoirs encombrés de taxis (cela, tous les jours de la semaine, ce n’est pas affaire de week-end !) ; à Ouagadougou, il y a des balayeuses au travail et des gens à vélo (les motos et les voitures arrivent plus tard) ; à Niamey, il n’y a rien – seulement le son démultiplié des appels à la prière démontrant à quel point la ville est truffée de mosquées (à un moment donné, les appels sont tellement nombreux qu’ils finissent par se fondre en un son continu mais pas monocorde, et qui semble flotter sous la lune claire comme un voile immatériel). Donne l’impression que les Ivoiriens sont des fêtards, les Burkinabés des bosseurs et les Nigériens des feignasses. Ce n’est pas inexact. Une preuve de ce fait, c’est à quel point Ouaga et Bobo sont propres comparés à Abidjan et Niamey : rien qui requiert plus de travail vrai et caché (d’où 5h du matin !) que la propreté permanente. En dépit de la réputation d’Accra comme ville la plus propre d’Afrique de l’Ouest (région où les standards en la matière ne sont pas très élevés, il faut bien l’admettre), je suis plus impressionné par Ouagadougou. Et je pense que cela vient du facteur moaga. Moaga est le singulier de mossi, nom de l’ethnie majoritaire du Burkina, habitant surtout le centre-est du pays. A Bobo, où je demeure souvent, on me dit que la population est plus « paresseuse » qu’à Ouagadougou. Peut-être l’est-elle en effet. Bobo-Dioulasso appartient de fait au monde de la civilisation mandingue, qui n’est pas très dissemblable de ce qu’on trouve à l’ouest du Niger (où se trouve Niamey). Un ami bobolais me faisait remarquer que les Bobolais se lèvent au moins une heure plus tard que les Ouagalais. Cela, pourtant, n’est pas vrai des balayeuses, et Bobo est aussi propre que Ouaga – du fait, je pense, de l’influence « étatique » des Mossi (i.e., de l’influence de l’éthique moaga du travail transmise par l’Etat burkinabè). Dans un document préparé par la division du commerce extérieur du Département d’Etat américain à l’adresse des entreprises américaines souhaitant faire des affaires au Burkina – document absolument fascinant du fait de l’honnêteté pragmatique avec laquelle le pays est décrit – on insiste sur le caractère « hardworking » (dur à la tâche) des locaux. Cette remarque est absente du même document portant sur le Niger.

J’ai mes idées sur l’origine de cette éthique moaga du travail, mais elles ne sont pas assez mûres pour être exposées. Elle fut surexploitée par le colonisateur français, et me paraît sous-exploitée par l’Etat burkinabè.

A Niamey, je tombe sur une grogne sociale. Suivant ce que j’ai compris (avec l’habitude, je ne devrais pas l’être, mais je suis toujours étonné de voir à quel point ce qui se passe de grave, voire tragique, au Niger est complètement ignoré à l’extérieur, même proche, alors que le monde bruit du moindre petit esclandre oubliable survenu aux Etats-Unis ou en Europe), à bout de souffle financièrement, le gouvernement essaie de réduire au maximum ses obligations à l’égard des étudiants, qui se sont révoltés. A Niamey, le campus principal a été pris d’assaut par les forces de l’ordre, avec à la clef des dizaines de blessés et un ou plusieurs morts (le chiffre varie entre la parole officielle et la rumeur qui, au Niger, est souvent véridique). C’est une vieille histoire qui dure depuis la fin des années 1960, et dont la source est plus économique que politique. Les étudiants voudraient croire que leurs malheurs seraient dus à la mauvaiseté du gouvernement actuel, et ont recours à une rhétorique politiquement stridente, égale à elle-même à travers les décennies. En 1972, je crois, l’actuel chef de l’Etat, alors jeune diplômé, a été « exilé » par le gouvernement de l’époque à Zinder pour son implication dans des agitations estudiantines très semblables à celles-ci, et qui avaient des causes analogues, c’est-à-dire relevant d’une crise fiscale chronique. Mais encore moins que le gouvernement Diori, le gouvernement actuel n’a pas la légitimité de l’intégrité qui lui permettrait de faire accepter aux étudiants la nécessité de se serrer la ceinture. Ladite légitimité a considérablement souffert d’une nébuleuse affaire de 200 milliards de francs virés par une huile du régime dans un compte à Dubaï – action qui remonte à 2011, c’est-à-dire à une époque où les gouvernants pouvaient se bercer d’illusions par rapport au cours de l’uranium, mais qui ne s’est ébruitée qu’au commencement de cette année.

Note : les crises estudiantines ont régulièrement renversé les régimes nigériens. Le coup d’Etat de 1974 a été facilité par le fait que l’agitation des étudiants et élèves avait sapé l’énergie du régime Diori (lors d’une visite de Pompidou à Niamey à cette époque, le président français reçut une tomate mûre sur le tête, balancée par un étudiant qui dénonçait Diori comme un « valet de l’impérialisme ») – et la première rancune des étudiants à l’égard du régime de Kountché était qu’il leur aurait volé la vedette. La 2ème République est morte le 9 février 1991, le jour où la répression d’une manifestation estudiantine fit (officiellement) trois morts. La rhétorique estudiantine actuelle parle non pas de coupures budgétaires et de problèmes financiers, mais de l’urgence de « restaurer la République ». La tradition du militantisme étudiant au Niger est toujours radicale, et elle est étonnamment enracinée, l’Union des Scolaires Nigériens étant une institution plus solide et permanente que nombres d’institutions étatiques, capable de transmettre aussi bien ses us et coutumes que ses idées, alors même qu’il y a – par la force des choses – un renouvellement constant de ses membres, ses anciens leaders (comme l’actuel président Issoufou) devenant fréquemment ses nouveaux ennemis.

Il y a certainement une question politique à résoudre en ce moment au Niger, car le gouvernement PNDS est devenu un peu trop « gondwanais », en particulier depuis les dernières élections. Mais le nœud du problème reste économique, i.e., on en revient toujours à la pauvreté de l’Etat. J’en suis arrivé à croire que, pour des pays comme le Niger, seul pourrait servir à quelque chose un miracle comme la découverte de gros gisements d’hydrocarbures, aussi faisandé un tel miracle puisse-t-il paraître. L’aide au développement est une plaisanterie de mauvais goût, et les facteurs de transformation économique sont soit absents soit largement invalidés par les facteurs inverses – ceux de la désintégration économique.

En attendant cet improbable miracle, un peu plus d’éthique du travail (à commencer par les dirigeants) ne serait pas mal !

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  1. Une tomate sur Pompidou ! Mon Dieu…et je n’en savais rien !
    Je sais, je sais, je ne devrais pas rire…

    Réponse

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