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Eteindre les phares, répandre le brouillard

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Aux Etats-Unis, les libéraux-humanistes semblent répondre par l’affirmative à la question posée à la fin du billet précédent. Pratiquement tous les opinioneurs de cette tendance, qui, en dehors de l’alarmant Fox News, dominent la presse grand public US, étaient des critiques implacables de Trump. En ce moment, ils ont formé une haie d’applaudisseurs autour de lui, ce qui peut être de quelque conséquence étant donné la vanité indéniable de l’homme à la tête de maïs et sa sensibilité blessée à l’égard du New York Times en particulier. Sur CNN, Fareed Zakaria, le grand analyste maison des affaires internationales, a déclaré au lendemain de la frappette de Trump, « je pense que Donald Trump est devenu président des Etats-Unis », le même Zakaria qui avait jadis qualifié le même Trump de « Bullshit artist » (artiste de la déconnade), affirmant qu’il était arrivé à la présidence par la déconnade. Sur MSNBC, Nicholas Kristof, un critique encore plus agressif de Trump, ne tarissait pas d’éloges, tandis que Brian Williams, qui se servait de son émission 11th Hour comme d’un pupitre d’où dénoncer sans désemparer les errances du Donald, qualifia plusieurs fois les missiles de « beaux » dans une effusion griotique sur l’action ordonnée par celui qui, il y avait peu de temps encore, était l’homme à abattre.

Le New York Times s’est d’abord distingué par une réaction un peu plus mesurée, mais n’a pu s’empêcher de se fendre d’un véritable article de propagande intitulé, comme un papier de Paris Match: « On Syria attack, Trump’s heart came first » (« En frappant la Syrie, Trump n’a écouté que son coeur »), acceptant de croire à la déconnade trumpienne comme quoi il aurait réagi avec ses Tomahawks après avoir vu les images d’enfants luttant pour respirer après la diffusion des gaz mortels (en 2013, après l’attaque au gaz sarin dans les banlieues de Damas, Trump avait twitté à l’adresse de Obama: « Président Obama, n’attaquez pas la Syrie. Il n’y a rien à y gagner ni rien de si terrible à y perdre. Gardez votre « poudre » pour un autre jour – plus important! »). Ce matin, tous les articles portant sur la présidence Trump dans ce journal de référence ont pris un ton de normalité et de respect qui contraste avec l’hystérie anti-Trump qui m’agaçait auparavant par son côté irrationnel et inefficace. Evidemment, ce changement n’a rien, non plus, de plaisant, même s’il me fait sourire.

L’extrême droite, la tendance des nationalistes blancs, est le seul courant à s’insurger contre le lancer de missiles. Le suprémaciste blanc Richard Spencer a qualifié l’action de Trump de « trahison totale » et un twitter de Ann Coulter, la pasionaria de droite, ironisa: « Trump a promis dans sa campagne de ne pas se mêler des affaires du moyen orient. Disant que ça aidait toujours nos ennemis et créait des réfugiés. Puis il vit une image à la télévision. » (Sous entendu, les mêmes images d’enfants gazés qui, selon le NYT, auraient enfin donné un coeur à Trump). Cependant, la droite classique, y compris Mc Cain, le grand critique républicain de Trump, applaudit le lancer de missiles.

Maintenant, en tout cas, les libéraux-humanistes piaffent d’impatience pour une suite tonnante et bombardante. Si leur championne Hillary Clinton avait été présidente à la place de Trump, je n’ose imaginer où on en serait en ce moment, et je ne vois pas comment un conflit russo-américain aurait été évité, avec tout ce que cela signifie de périlleux au plan mondial. La Syrie ressemble vachement à ce qu’étaient les Balkans dans les années 1900, un terrain d’affrontement de blocs d’alliance entremêlés comme dans un plat de spaghettis au vitriol. Il n’y a pas une « guerre de Syrie » mais des « guerres de Syrie » dans lesquelles des acteurs externes s’affrontent dans le contexte d’une guerre interne (civile). Les forces externes se battent pour des intérêts internationaux ou régionaux, sectaires ou stratégiques, qui n’ont rien à voir avec les Syriens, même si ce sont ces derniers qui meurent. L’Arabie Saoudite et l’Iran se battent pour l’hégémonie régionale, dans un contexte de rivalité entre sunnites et shi’ites; les USA et la Russie se battent pour s’assurer des positions internationales et régionales, acquérir des bases militaires et contrôler des ressources; des forces islamistes et sécularistes s’affrontent au sein du front anti-régime. Tout cela, par ailleurs, est sujet à des évolutions stratégiques survenant en dehors du théâtre de la guerre, mais ayant un impact direct sur lui. La Turquie qui était hostile à la Russie s’est rapprochée d’elle avant d’envahir le nord de la Syrie pour s’en prendre aux Kurdes; tandis que les USA et Israël s’en prennent à l’Iran en Syrie, les USA sont du même côté que des milices pro-iraniennes dans la lutte contre Daesh en Irak, lutte qui s’est étendue à la Syrie; la querelle de l’Arabie Saoudite, du Qatar et des Emirats Arabes Unis pour la domination du monde sunnite à travers l’idéologie wahhabite mène à des interventions brouillonnes de soutien aux groupes islamistes armés en Syrie; et tandis que la Turquie veut en découdre avec les Kurdes, des Kurdes syriens progressistes s’en prennent au gouvernement régional irakien des peshmerga traditionnalistes kurdes. Pour rendre encore plus létale cette macédoine déjà bien toxique, il y a, last but not least, Daesh qui se bat contre le régime Assad et certains de ses opposants, tandis que les USA, la Russie et certains pays européens, de concert avec les régimes syrien et irakien, mènent une guerre acharnée contre Daesh. L’addition de tout cela est réglée par la vie et la prospérité des Syriens.

L’un des « silver lining » (l’équivalent anglais de « à quelque chose malheur est bon ») de l’élection de Trump, c’est qu’elle a éloigné la belliqueuse Hillary Clinton de ce potage explosif. Mais comme on le voit, les libéraux-humanistes ont mis en branle tout le batelage médiatique pour l’entraîner vers la voie qu’elle aurait suivi. Et cette voie n’a rien de rassurant. Tout celui qui a étudié l’histoire diplomatique de l’Europe à l’été 1914 peut se rendre compte à quel point certaines régions du monde peuvent devenir, à un moment donné, un iceberg fatal que le Titanic diplomatique le mieux construit ne saurait éviter. Dans ce genre de passe tragique, il faut allumer les phares, non répandre du brouillard. Les libéraux-humanistes occidentaux ont choisi pourtant cette dernière conduite.

 

 

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