Flux RSS

notes sur un banc d’entraîneur

Publié le

Hier, intéressante conversation à Bobo, où je suis en ce moment, sur un stade de foot. J’y suis allé rencontrer D., un entraîneur de mes amis et ai passé le plus clair de mon temps assis sur un banc à lire le captivant récit de voyage de Mungo Park, Travels in the Interior Districts of Africa, sur lequel j’espère pouvoir revenir. En même temps me turlupinait une chose que m’avait dit D. – l’impossibilité, pour lui, de réussir à louer le stade municipal de Bobo pour ses séances d’entraînement, stade qui est pourtant souvent mis à la disposition de groupes de prédication évangéliques pour leurs rassemblements (au Niger, ce sont les prédicateurs « Izala », i.e., salafistes, qui louent les stades à des fins similaires). Il est bien connu dans la ville et au Burkina et l’équipe qu’il encadre est financée par l’un des notables de la ville, mais impossible, même à prix coûtant, d’avoir accès au stade. Il ne lui est pas opposé un refus formel, mais du dilatoire. Cela dure depuis des mois, et il a fini par renoncer récemment. Au fil des échanges que j’eus avec lui lorsqu’il venait s’asseoir à mon banc, je finis par avoir une compréhension un peu nette de ce qui se passe en l’occurrence, bien que certains détails m’échappent, du fait de mon ignorance totale des choses du foot. Et du reste, le foot est ici moins l’objet que certaines choses qui ont une portée disons d’économie politique.

D. est très pédagogue – et en fait, en le voyant agir, je me rendis vaguement compte que le métier d’entraîneur de foot (et d’autres sports sans doute) est très proche de celui d’un instituteur et n’est pas différent de celui d’un éducateur. Il me fit une petite leçon qui, sur le moment, clarifia complètement les choses à mon esprit en évoquant un événement qui a fait bien de bruit dans le monde du foot en Afrique, la suspension du Mali, il y a quelques jours, par la Fifa. Cette suspension fait suite au fait que le ministère des sports a dissous le comité exécutif de la fédération malienne de foot, action que la Fifa considère comme contrevenant aux règles de fonctionnement international du foot, qui reposent sur le concept de l’indépendance des fédérations nationales vis-à-vis du pouvoir politique. La mesure prise par le ministère malien niant l’indépendance de la Femafoot, cette dernière est considérée comme une fédération factice, qui ne peut donc organiser la participation des clubs maliens de foot aux compétitions internationales. Il s’en est ensuivi un bras de fer qui dure encore, la Fifa exigeant du gouvernement malien qu’il réinstalle le comité dissous, tandis que de son côté le gouvernement rejette toute prérogative de la Fifa en cette occurrence. Un entraîneur malien interrogé a expliqué que la Fifa opère sur des règles adaptées au foot européen, « mais l’Afrique n’est pas l’Europe ». Par quoi il voulait dire que dans le contexte africain, le contrôle de l’Etat sur le foot et les sports en général est bien plus extensif, sinon illimité, qu’en Europe.

Lorsque D. me décrivit les divers mécanismes de ce contrôle, je fus surpris, car ils ressemblent exactement aux mécanismes de contrôle de l’Etat sur les secteurs de l’économie en Afrique, avant les politiques de libéralisation.

Ce contrôle dérive d’un fait initial : le budget des ministères de la jeunesse et des sports leur permet d’investir « à perte » dans la création, la gestion et le maintien d’infrastructures sportives, comme les stades ; par ailleurs, la réglementation en vigueur autorise ces ministères à restreindre l’organisation des principales compétitions aux stades publics. Cela veut dire que les ministères et les divisions régionales de la jeunesse et des sports dominent le monde du sport à travers le pays grâce à la prépondérance financière et à l’autorité réglementaire. L’initiative privée est marginalisée. Un milliardaire local, Rahimo, a investi dans l’établissement d’un club, doublé d’une école de foot et d’un stade, mais la prédominance de l’Etat signifie que la logique de marché sur laquelle il compte pour rentabiliser sa passion ne peut aboutir. Son stade, qui est interdit de grandes compétitions, devient un trou financier. Par contraste, en Europe, les stades, bien que construits par des fonds publics, sont ensuite rétrocédés à des clubs de foot et de richissimes adeptes du foot peuvent investir dans des équipes avec une probabilité raisonnable de profit. Le résultat, en Afrique, c’est qu’en dehors de quelques clubs qui ont réussi à développer un modèle à succès dans le climat ingrat qui règne sur le continent – D. décrivit comme archétypal le cas du Tout Puissant Mazembé de Lubumbashi – la plupart des clubs forment en réalité des joueurs pour les vendre aux clubs européens. La participation aux compétitions internationales est certes lucrative, mais son effet le plus important est de mettre en exergue des joueurs vedettes dont on peut ensuite organiser le transfert à prix d’or.

Ce que je ne compris pas tout de suite dans toute cette affaire, c’est la position des pouvoirs publics. L’entraîneur malien avait clairement raison de dire qu’en Afrique les choses fonctionnent différemment. Ici, l’Etat est le patron des sports. Mais je n’en voyais pas la raison. D. expliqua la raison officielle avancée par les fonctionnaires, qu’il serait du devoir de l’Etat de « développer le sport » dans le pays – un propos d’intérêt public donc, résonnant, en somme, avec le discours de l’Etat développeur qui reste encore vivace en Afrique, même en ces temps de climat néolibéral persistant. Seulement, comme D. le souligna aussi bien, le résultat du système actuel n’est nullement le « développement », mais quelque chose qui serait plutôt de l’ordre du perdant-perdant : l’Etat ne gagne rien dans sa coûteuse gestion des infrastructures sportives (qu’il attribue parfois, mais toujours à titre révocable, à des clubs), et le foot ne se développe pas, puisque les clubs sont réduits à espérer regratter les miettes tombées de la table européenne. C’est toute l’histoire de notre économie politique, mais de façon plus damnable. Les divers secteurs de nos économies sont sinistrés certes par (en apparence) l’autorité abusive des pouvoirs publics, mais dans la plupart des cas, on peut aussi souligner la malfaisance d’autorités internationales comme le FMI. Dans le cas du foot, il y a aussi une autorité internationale dont le propos n’est pas – à certains égards – sans rappeler celui du FMI. Lorsque la Fifa insiste sur l’indépendance des fédérations nationales de foot, cela est fort comparable à la manière dont le FMI prêche l’indépendance des banques centrales, par exemple. Et tout comme le FMI, la Fifa est capable de couper le robinet à phynances, puisqu’exclure les clubs d’un pays des compétitions internationales, c’est aussi les priver de la source principale de profit à laquelle ils peuvent aspirer. La différence, bien entendu, c’est qu’alors que le FMI en fin de compte force ou fait tout pour forcer les Etats à gouverner à sa mode, la Fifa – en cela à première vue authentiquement libérale – veut simplement contraindre les Etats à ne pas gouverner le foot, à laisser le foot s’autoréguler.

Cette autorégulation du foot est basée sur des règles purement marchandes. Le foot, ce n’est pas que du sport, c’est essentiellement une industrie, comme la musique et le cinéma. Et plus même qu’avec la musique ou le cinéma, j’ai du mal à voir quel intérêt public l’Etat (développeur) peut avoir à défendre pour s’ériger en étouffant patron de ce « secteur » de l’économie.

A ce niveau, D. finit par m’expliquer que s’il n’y a pas d’intérêt public à proprement parler, il y a bien un intérêt politique, ou plutôt, un intérêt politicien, donc de nature privée. Le foot est un terrain d’évergétisme pour les gros bonnets de la politique. Je ne me rappelle plus des détails de sa démonstration, mais la logique est apparemment la suivante : les politiciens au pouvoir ne peuvent pas renoncer aux mécanismes de contrôle de l’Etat puisque ces mécanismes leur permettent de maintenir les clubs dans un état de client soumis et obséquieux auxquels ils peuvent faire des largesses qui, ensuite, serviront à redorer l’éclat de leur nom et à mobiliser les supporters comme base lors des campagnes électorales ou autres démonstrations de force. L’actuel propriétaire du TP Mazembé, Moïse Katumbi, est, après tout, un politicien bien en vue en RDC, et il est possible qu’en créant une équipe de foot, Rahimo ait des vues de se lancer dans la politique – ce que d’aucuns s’efforceraient de contrecarrer.

Il y a là, en apparence, une leçon un peu malaisée à tirer. En fin de compte, on peut se dire que le foot, en Afrique, serait prospère si seulement l’Etat s’en était désengagé, ou s’il ne s’y engageait que de façon limitée et tactique, comme en Europe – et de là, on peut faire des généralisations sur notre économie politique en général, qui donneraient raison aux tenants du néolibéralisme. Peut-être. Mais suivant ce que j’ai compris, l’Etat, ici, n’est qu’un instrument d’intérêts privés, qui ne sont pas des intérêts directement économiques. Une erreur sémantique courante consiste à faire équivaloir « privé » et « économique », et pour l’éviter un tant soit peu, disons donc des intérêts particuliers. Ces intérêts particuliers dérivent d’une collusion entre un segment de bureaucratie (dans les ministères des sports en l’occurrence), animée du dur désir de durer et qui, pour justifier ses salaires, ne se trouvera évidemment jamais inutile, même quand il l’est devenu objectivement (sinon nuisible), et les politiciens, aiguillés par la soif et les nécessités du pouvoir. Peut-être alors que lorsqu’on parle de l’Etat en Afrique, il faut être assez analytique pour distinguer, en son sein, ce qui servirait réellement l’intérêt général et ce qui n’est au service que d’intérêts particuliers de divers ordres : cela nous éviterait de jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faudrait bien entendu appliquer cela à des choses de plus de substance que le foot, bien que ce disant, j’ai conscience d’ignorer les passions éperdues (et à mes yeux inexplicables) entourant « le sport roi », et de faire l’impasse sur le fait que, peut-être, les retombées d’un « secteur foot » vraiment rentable peuvent avoir un effet plus ou moins significatif sur le Pib.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :