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La main sale de l’UE

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Quitté Niamey avant-hier. Au moment où je prenais la route, Mahamadou Issoufou raccompagnait Kaboré (président BF) et Keïta (Mali), les trois s’étant rencontrés pour mettre en route une nouvelle initiative de « lutte contre le terrorisme ». Je crois que le script de cette rencontre/initiative est assez clair et n’est guère rassurant. Il y a une analyse courante au Niger qui voit Issoufou comme « l’homme des Français » sinon en Afrique de l’Ouest – le Niger n’ayant pas le « poids » nécessaire pour jouer ce rôle – du moins au Sahel. L’analyse est exacte, mais Issoufou est aussi « l’homme de l’Union Européenne au Sahel ». Les deux propositions ne sont pas équivalentes, car la politique de la France et celle de l’UE ne sont ni équivalentes, ni interchangeables. La politique de la France est celle d’un Etat, un Etat qui se présente comme une puissance régionale en Afrique de l’Ouest, et peut le faire en se servant de ses vassaux locaux, et en tâchant de tenir à distance des compétiteurs possibles, en l’occurrence, essentiellement le Nigeria. En tant que politique d’un Etat, la politique de la France est destinée à défendre les intérêts de la France, entreprise qui ne coïncide pas nécessairement avec les projets de l’UE, en dépit du fait que la France fait partie de l’UE. Je ne m’étendrai pas sur l’aspect « homme des Français » de Issoufou, qui est regrettable et dommageable, mais sur quoi on a assez dit (quoique pas beaucoup écrit). L’aspect « homme de l’UE » est aussi regrettable et dommageable, même dangereux, mais pour des raisons différentes que je vais tâcher de résumer dans ce billet.

Depuis quelques années, l’UE est en train de modifier sa politique en Afrique, et l’endroit où cette modification se fait le plus sentir est le Sahel. Traditionnellement, la politique de l’UE en Afrique est déterminée par les questions de développement économique et de stabilité politique à travers l’intégration régionale. L’UE se présente, dans cette optique, comme une entité altruiste qui, n’étant pas un Etat, n’a pas à défendre d’intérêt propre et peut donc s’occuper à promouvoir des « normes et valeurs » (droits humains, démocratie, bonne gouvernance, état de droit, etc.) et la coopération économique (accords de Lomé, de Cotonou, APE). Se considérant comme une organisation d’intégration à succès, elle se préoccupe d’offrir son « modèle » aux autres. L’Afrique sub-saharienne est le principal théâtre d’opérations de l’UE dont l’action, aussi suspecte qu’elle puisse paraître, a bel et bien renforcé l’intégration régionale dans le sous-continent, notamment parce que l’approche dite de « puissance civile » est basée sur la négociation, et non sur la pression, si bien que les interlocuteurs, de l’autre côté, sont contraints de transférer des pouvoirs à un agent négociateur (en ce qui concerne l’Afrique de l’Ouest, c’est la CEDEAO). Sans les demandes et conseils de l’UE, il y aurait eu moins de consensus en Afrique de l’Ouest pour développer et renforcer la CEDEAO, sans compter le fait que l’UE a servi – souvent très directement – de modèle pour la mise en place des organes et instruments intégrateurs. Cette politique de « puissance civile », bien que présentée comme altruiste, ne l’est pas pour autant, car en signant des accords avec la CEDEAO, l’UE cherche essentiellement à écrire les règles du commerce des pays CEDEAO avec ses propres pays et avec le reste du monde, en se servant de sa position de partenaire dominant dans l’interaction. De cette façon, l’UE a orienté l’économie des pays ouest-africains vers des directions qui réduisent ou éliminent les potentiels de croissance durable et accélèrent la paupérisation, afin de satisfaire des visées myopes (caractéristiques du capitalisme) d’expansion à la hussarde. En même temps, il faut admettre que l’UE a respecté le principe de la négociation et du partenariat dans cette approche, si bien que, dans de nombreux cas, les Africains se font avoir simplement parce qu’ils n’ont pas un leadership de qualité capable de voir loin et d’organiser les négociations sur la base d’objectifs volontaristes (le Nigeria se distingue sur ce plan, mais est handicapé par son désordre intérieur).

Mais les questions dites de « sécurité », à savoir « l’immigration » et le « terrorisme », sont en train de complètement changer la donne. Il s’est dégagé un certain consensus, au sein de l’UE, que ces questions sont à présent prioritaires et l’emportent notamment sur les questions de développement et de stabilité politique. Le « tournant » sécuritaire est si radical qu’il amène l’UE à se concevoir de plus en plus comme une « grande puissance » (pas simplement une « puissance civile ») qui doit acquérir les instincts d’un Etat et défendre avant tout ses intérêts stratégiques et politiques. On peut détecter cette espèce d’évolution à travers la réorganisation des moyens d’action de l’UE en Afrique, et en fait, la Stratégie Sahélienne de l’Union, dont le Niger est une pièce centrale, est le modèle de cette transformation de l’UE de puissance civile en grande puissance. Pour mettre en œuvre cette stratégie, l’UE a mis en place un certain nombre d’instruments qui sont non pas des instruments de négociation, mais des instruments de pression – en tenant compte du fait que le mot « pression » ne renvoie pas ici à de la coercition directe, mais à un ensemble combiné d’avantages et d’injonctions dissuasives, les premiers sous la forme de financements dans les domaines touchant à la « sécurité », et les secondes sous la forme de conditionnement de l’aide au développement à des actions précises du gouvernement (la conditionnement de l’aide étant de fait une menace de suspension de l’aide). Pour faire marcher ce nouveau système, l’UE a mis en place non seulement des organismes spéciaux, comme EUCAP Niger à Niamey, mais a aussi réformé sa représentation en créant des « délégations », c’est-à-dire des représentations élargies et renforcées comprenant notamment des experts politiques et ambitionnant de coordonner les ambassades UE dans tout ce qui touche au sécuritaire (ces délégations se heurtent cependant aux réticences de la France, qui joue sa propre partie au Sahel, et qui y est l’acteur européen le plus important). Les débats internes à l’UE opposent certes les tenants de la puissance civile, qui géraient seuls la politique de l’UE en Afrique auparavant, et qui agissent suivant des critères « civils » peu compatibles avec les priorités du sécuritaire (respect pour les droits humains, négociation, pas de soutien pour les forces de sécurité, promotion de l’intégration régionale et de l’état de droit comme sources principales de stabilité politique et de consolidation de la démocratie), aux tenants de la politique de grande puissance. Mais ces derniers avancent dans leurs objectifs. On n’en est pas encore au stade où l’UE se met à armer et équiper les armées du Sahel, mais elle apporte un appui de plus en plus prononcé au développement d’un appareil sécuritaire axé sur la « formation » des magistrats et l’aide aux forces de maintien de l’ordre (police, gendarmerie). Un jeune magistrat nigérien qui a suivi un atelier de « renforcement des capacités » financé par EUCAP Niger me dit avoir protesté contre l’idée d’arrêter les migrants (considérés comme un « problème de sécurité » par l’UE), cela étant en violation des règles de libre circulation en vigueur au sein de la CEDEAO. Le « formateur » (un magistrat sénior nigérien) réagit de façon tellement irritée à sa protestation que, me dit-il, « je suis sûr qu’il m’aurait frappé si j’avais été à côté de lui ». Etonné, je demandai : « Tu veux dire qu’il était convaincu de ce qu’il racontait ? » Lui : « Bah, je pense qu’on lui a donné tellement d’argent qu’il s’est convaincu lui-même ». (Soit dit en passant, c’est peut-être vrai qu’« on lui a donné tellement d’argent », mais peut-être pas : j’ai été une fois approché par une dame allemande travaillant pour EUCAP Niger, qui m’a demandé d’animer un débat sur le Coran avec les dignitaires religieux du Niger, ensuite d’écrire un petit livre basé sur les citations du Coran et mettant en exergue la compatibilité entre le Coran et les droits humains, et de participer à la vulgarisation dudit livre – le tout, en échange de 120 000 francs CFA). L’UE a aussi financé la mise en place d’un « pôle judiciaire » de lutte contre le terrorisme qui est en train de refondre les règles de droit en vue de criminaliser toute activité susceptible de favoriser le « terrorisme », y compris la migration « clandestine » (sans tenir compte du fait qu’au sein de la CEDEAO au moins la migration « clandestine » n’existe pas).

La Stratégie du Sahel de l’UE est une stratégie de grande puissance. C’est-à-dire qu’elle défend ses intérêts même lorsqu’ils sont contraires aux intérêts des peuples locaux, et elle projette son pouvoir sans se soucier de négocier avec des interlocuteurs et des partenaires. Dans cette optique, les Etats du Sahel deviennent des instruments de la politique de l’UE, non des partenaires ayant leur mot à dire. L’UE se comporte ainsi comme un Etat, au point de commettre les erreurs apparemment irrémédiables qui condamnent à l’échec permanent les entreprises de puissances comme la France ou les Etats-Unis, à commencer par le fait que le refus de prendre en compte les intérêts des peuples locaux signifie aussi qu’on se prive de l’opportunité – nécessaire pour une réussite véritable et durable – d’apprendre de leur perception des choses et de profiter de leur connaissance et de leur expérience du terrain. Mahamadou Issoufou et ses collègues ont accepté de devenir des agents de la politique de puissance de l’UE, le Nigérien jouant le rôle zélé de cheville ouvrière en cette occurrence. Cela a des conséquences choquantes et d’incalculables ramifications politiques. L’une des conséquences choquantes, c’est la transformation du territoire du Niger en frontière de l’UE, un « mur » pour l’instant plus réel que celui de Trump pour empêcher les Ouest-africains (et même les Nigériens) de se déplacer vers l’Afrique du Nord, en violation non seulement des règles de la CEDEAO, mais aussi des droits humains – puisque les migrants sont consignés dans des camps de rétention gérés de manière inhumaine par les autorités nigériennes.

La ramification politique, c’est que l’UE est en train de créer une nouvelle sous-région, le « Sahel », qui n’est plus régie par la dynamique de l’intégration régionale CEDEAO, mais par un statut de banlieue de rétention de l’UE. Les élites nigériennes, à commencer par leur chef Mahamadou Issoufou, se sucrent là-dessus, le chef en question s’activant pour mettre ses collègues de la zone dans la meute (d’où le meeting avec Kaboré et Keïta dont je parlais tantôt), mais ce faisant, il œuvre à compromettre les intérêts réels et durables du Niger. « Que ferait Issoufou », disais-je de façon rhétorique à un ami, hier, « si les Ivoiriens et les Ghanéens menaçaient d’expulser les Nigériens installés dans leur pays [des centaines de milliers] si le Niger persistait à maltraiter leurs citoyens et à les empêcher de circuler librement ? » Alors le Niger se trouverait en face du choix véritable : continuer à se comporter en négrier à l’envers (il ne s’agit plus d’exporter des Africains, mais de les empêcher de bouger, dans des conditions tout aussi dégradantes), ou respecter sa nature de pays ouest-africain ?

L’attitude de l’UE menace aussi d’affaiblir la CEDEAO. La CEDEAO est l’organisation d’intégration régionale la plus performante actuellement en Afrique sub-saharienne, mais elle n’est pas encore complètement sûre de son existence ou de ses progrès. Sa légitimité reste fragile, reposant sur un consensus qui peut être remis en cause par un Etat membre ou par des dynamiques politiques liées aux relations entre les Etats membres. Le nouveau comportement de l’UE montre que cette fragilisation peut aussi provenir de l’extérieur de la région. La CEDEAO essaie de réagir aux actions de l’UE en développant sa propre « Stratégie du Sahel », mais l’UE ne la considère ni comme un partenaire obligé, ni même comme un partenaire privilégié. Dans le jargon officiel de l’Union, la CEDEAO n’est plus qu’un « acteur » comme les autres, au même titre que les Nations Unies ou l’Union Africaine. La Stratégie du Sahel ne se construit pas en négociation avec elle, tout au plus peut-elle être « consultée » s’il y a des raisons « pragmatiques » de le faire (le terme « pragmatique » est utilisé lorsqu’un Etat ou entité assimilée veut faire le rustre – l’Amérique de Trump va être très « pragmatique » dans le monde, mais en Afrique de l’Ouest, l’UE l’est déjà de plus en plus).

Honte au gouvernement du Niger d’accepter d’être la main sale de l’UE contre les intérêts réels de son peuple et de sa région.

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