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Haussmann au Sahel

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Je commence à comprendre pourquoi la destruction des boutiques, qui m’a choqué lorsque je l’ai découverte à mon arrivée, n’a pas suscité de révolte ici. Plusieurs raisons sur lesquelles je ne m’étendrai pas – mais l’une d’entre elles, peut-être la principale, aussi frivole soit-elle, est d’ordre, comment dire, esthétique (il s’agit là de « causes » négligées par les analystes, mais qui ont souvent une puissance immatérielle plus effective qu’on ne le supposerait, surtout lorsqu’il s’agit d’expliquer non pas ce qui est arrivé, mais ce qui aurait pu ou aurait dû arriver, mais n’est pas arrivé). Je m’en suis rendu compte à Zinder, une ville située à un peu plus de 900 km à l’est de Niamey, et d’où je suis rentré hier.

J’étais d’abord à Maradi. C’est une grosse ville animée par l’esprit du commerce et qui est différente à chaque fois que je la visite. On dit là-bas que dès qu’un Maradien naît, il doit savoir transformer 5 francs en 10 francs. Deux choses me frappèrent: la transformation de l’espace public dans les quartiers de style moderne, et l’exubérance du bâti commercial, durable ou éphémère. Pour bien comprendre la chose, il convient d’abord d’avoir une idée « basique » des villes africaines actuelles. La plupart de ces villes sont directement ou indirectement issues de la colonisation. Même les villes anciennes sont, d’une façon ou d’une autre, des produits de la colonisation – certaines étant d’ailleurs à cet égard faussement anciennes. Gao, par exemple, qui était peut-être la plus grande ville d’Afrique de l’Ouest au temps où elle fut visitée par Léon l’Africain, au 16ème siècle, n’était qu’un hameau (même pas un village) dans les années 1850, lorsque Henri Barth passa par là. Elle n’a repris du poil de la bête que sous la colonisation, ce qui se voit bien, je pense, par le plan de la ville, tout « loti » (que des rues à angle droit, à l’européenne), bien que le style architectural puisse donner l’idée d’une antique bourgade sahélienne.

En général, les villes africaines actuelles sont la rencontre de deux villes. Une ville africaine stricto sensu, qui est parfois, dans les cas des villes anciennes, une vieille ville, une médina (à Zinder, cela s’appelle le Birni, du nom haoussa donné aux capitales des cités-Etat, mais qui peut se traduire littéralement par « bourg » au sens médiéval de ville seigneuriale fortifiée — d’ailleurs souvent flanquées d’un zongo, i.e., un faubourg). Dans la plupart des cas – comme à Niamey – cette ville africaine est la coalescence de villages à travers un processus de regroupement administratif et de migration. A côté de cette ville africaine, on a une ville européenne, toujours établie dans les endroits les plus salubres, un peu en hauteur (d’où les « plateaux » des capitales francophones), construite en matériaux durables et suivant un plan en grille. La ville africaine, elle, a cru de façon organique, soit historiquement, comme les villes anciennes (et alors il y a toujours un plan dans cette croissance apparemment au hasard, un plan renvoyant aux clans et aux fonctions coutumières), soit sous la pression de la modernité coloniale (et alors cette croissance organique a toujours quelque chose d’anarchique, bien que suivant des logiques détectables, généralement liées aux droits des premiers résidents et à des forces sociales et économiques nouvelles). La formule « ville européenne » ne veut pas dire que seuls résidaient dans ces parages des Européens. Il y avait là aussi des Africains travaillant pour l’administration coloniale et les maisons de commerce – mais en général, le terme renvoie bien à une certaine ségrégation raciale. Après les indépendances, la ségrégation raciale fit place à la ségrégation sociale, qui étant plus perméable, mena à une fusion progressive des deux villes. Dans ce contexte, les autorités essayèrent de « moderniser » les villes, c’est-à-dire d’ériger la ville européenne (on parle alors désormais plutôt de quartiers modernes et quartiers traditionnels) en modèle de transformation de la ville africaine, à travers un processus connu dans les pays francophones sous le nom de « lotissement ». Mes parents évoquent parfois encore aujourd’hui le Tillabéry de leur enfance, d’avant le lotissement (qui eut lieu, je crois, en 1966) – et leurs mots rappellent la manière dont certains auteurs comparent le Paris de Balzac au Paris haussmannisé. Mais si la ville « africaine » ou « traditionnelle » est lotie, elle reste une résidence de talakawa. Ses rues sont à présent droites, mais elles restent de terre et de sable; il y a (parfois) des égouts, mais ils sont ouverts; les maisons sont bien alignées, mais elles restent en banco et abritent un train de vie extrêmement modeste, voir démuni.

Je raconte tout ceci pour mieux rendre compte d’une chose que j’ai remarqué dans la plupart des villes africaines: la tendance à négliger ce qui fut jadis la ville africaine, à n’essayer d’embellir que l’ancienne ville européenne, ou les quartiers nouveaux construits entièrement sur son modèle. Au Niger, depuis environ une dizaine d’années, les chefs-lieu de région sont « embellis » à tour de rôle, chaque fois à l’occasion de la fête du 18 décembre (renvoyant au passage du Niger au statut de « république », le 18 décembre 1958). Chaque année, la célébration est organisée dans une ville différente, donnant lieu à un revampage de certaines infrastructures et, plus récemment, à des projets d’embellissement à travers la construction de monuments. Ces projets d’embellissement deviennent des projets permanents, en particulier à Niamey – soit dit en passant, ils prennent d’ailleurs des noms qui renvoient à la joliesse et à la beauté. On parle de Maradi Kolya (Maradi la parée), Dosso Soga (Dosso l’élégant), Niamey Niala (Niamey la coquette) et cette année Agadez Sokni (un mot touareg sans doute dont j’ignore le sens mais qui renvoie à n’en pas douter au même genre de concept). Mais de façon remarquable, ces projets ne concernent que les parages dits « modernes » des villes. Cela est frappant à Maradi, ville assez petite pour qu’on puisse, en une journée, visiter les parties modernes et (soi disant) traditionnelles, ce que j’ai fait quand j’y été, constatant la disparition brusque de toute tentative de « kolya » dès que j’eus gagné la vieille ville – Maradawa, Limantchi…

Ces quartiers modernes, en un sens, on veut les rendre aussi européens que possibles, dans le sens haussmannien d’un environnement ouvert, dégagé, désencombré, avec des rues rayonnant autour de places dotées d’un monument. Dans mon analyse précédente, je blâmais l’arrogance de classe dans la destruction des boutiques de Niamey – mais cette destruction s’inscrit aussi et surtout dans cette vieille histoire qui, d’ailleurs, s’est répétée à plusieurs reprises dans le passé. Il y a eu, par exemple, une action de ce genre à Dakar vers la fin des années 1970. L’un de mes oncles, qui était alors étudiant dans cette ville, m’en a une fois parlé, mentionnant avec ironie la formule dont s’était servi Senghor pour qualifier la situation contre laquelle son gouvernement luttait: « encombrement humain ». Mon oncle avait manifestement été très choqué par la formule et l’action, même si le passage du temps avait transformé son dégoût en amusement. « Un socialiste et un poète qui parle d’encombrement humain, » fit-il avec un fin sourire.

Bien entendu, on peut lire dans ce besoin de villes haussmanniennes une aspiration subjective petite-bourgeoise, une aspiration de classe. Sauf qu’elle semble plutôt partagée par les classes populaires également. En parlant avec les gens, je me rends compte qu’ils apprécient les monuments et les espaces dégagés. J’ai montré l’autre jour une photo de Niamey en 1966, prise au niveau du Monument aux Morts, à un de mes assistants – qui s’ébahit de ce que la ville semblait tellement plus agréable, parce qu’il y avait moins de « confusion » – son mot, qui renvoie en quelque façon à l’encombrement humain de Senghor, car Niamey, en 1966, n’avait pas 50 000 habitants, alors qu’il en a plus du million aujourd’hui (Dakar, à la fin des années 1970, venait de commencer son extraordinaire boom démographique).

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1966

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Même endroit, 50 ans plus tard

Si le « déguerpissement » paraît cruel, on comprend aussi confusément qu’il s’inscrit dans un plan louable d’embellissement des villes, dont tout le monde finirait par être fier. Moi-même, je dois admettre que m’a plus choqué la manière que l’action elle-même. La manière relève toujours à mes yeux de l’incompétence et de la morgue de classe, puisqu’elle revient à mettre sur la paille des gens entreprenants sans aucun plan d’accompagnement, sous prétexte d’occupation « illégale » de l’espace (occupation pourtant payée à prix d’or auprès des services des municipalités). L’action elle-même me paraît d’intérêt douteux, mais je peux comprendre qu’elle répond à des intentions louables et d’ailleurs appréciées par les habitants.

Ce que j’aurais voulu, c’est moins d’embellissement pour l’embellissement et plus de réorganisation utile de la ville. Les sommes englouties dans les monuments et les échangeurs (même si, à Niamey, ces derniers se sont révélés à l’usage plus utiles que je ne l’avais d’abord cru) auraient été mieux investies dans des infrastructures facilitant la vie aux habitants – notamment le tout à l’égout, l’élargissement de certaines rue, la construction de rues dans les quartiers les plus peuplés (les « villes africaines »), la création de rues pédestres autour des marchés, l’intégration des boutiques dans le paysage urbain (au lieu de leur démolition pure et simple), la mise en place d’un service efficace de l’entretien des voies et chaussées et de la voirie. Les travaux d’embellissement ne devaient venir qu’après que les travaux d’utilité ont été faits. Il est certain que sans nouvelles canalisations, par exemple, les eaux de pluie vont stagner dans ces belles rues droite et éroder la chaussée en deux hivernages; sans voirie efficace, la ville ne saurait être belle, car le premier critère de la beauté est la propreté. Un monument environné d’immondices devient une verrue et ce que les gens admirent parce qu’il est tout neuf deviendra dans deux ans un objet de moquerie.

Mais l’utile est peut-être toujours plus difficile que le joli. Dans tous les cas, il est souvent moins visible, et les politiciens pensent (à tort ou à raison) que ce qui est plus visible est politiquement plus rentable. Surtout, l’utile requiert de s’occuper des tufs « africains » de nos villes et de s’éloigner du vernis « moderne » ou européen, ce qui requiert un degré d’ingéniosité, d’inventivité et de souci des citoyens qui ne me semble tout simplement pas disponible au niveau des personnels politiques actuels. Je peux me tromper, mais pour l’instant, rien ne me détrompe.

Pour en revenir à Maradi, il est remarquable que l’embellissement de l’espace public ne s’y est pas accompagné de la destruction des boutiques. Au contraire, ces dernières semblent avoir augmenté en nombre et la ville a encore plus pris l’apparence d’un vaste marché. J’en étais tellement frappé, qu’une fois je m’étais exclamé, « Maradi garin shaguna! » (Maradi, la ville des boutiques), expression qui a eu aussitôt beaucoup de succès auprès des gens qui étaient alors autour de moi. Ces boutiques ont presque toujours un feeling moderne. J’ai visité l’une des plus grandes, pas à proprement parler une boutique, plutôt un grand magasin, dénommé Kalla Transa Mall – haut de trois étages. Le rez-de-chaussée, est une grande alimentation générale, avec aussi un stand téléphones portables; le premier étage est un magasin d’électroniques et d’articles de maison et le dernier étage, un magasin de mobilier de maison et de bureaux. Je ne connais rien de pareil à Niamey, bien qu’il y ait un magasin approchant à ceci à Ouaga. Le nom vient d’un monsieur Kalla aujourd’hui décédé et qui avait commencé sa montée vers la richesse mercantile en étant « tablier » (petit détaillant vendant des bricoles sur une table) à « Transa », le nom donné à Maradi à la gare de la défunte Société Nationale des Transports Nigériens (gare aujourd’hui remplacée d’ailleurs par un superbe immeuble d’allure moderne abritant des bureaux de banques et autres services, comme Orange, etc.). Le fait que les boutiques n’aient pas été démolies à Maradi ne me surprit pas, car je croyais que la chose n’avait été faite qu’à Niamey. Mais une fois arrivé à Zinder, je découvris que la ville avait subi le même sort que Niamey. Je ne sais pas à quoi attribuer la différence. Selon un Zindérois interrogé là-dessus (et qui, d’ailleurs, ne désapprouvait pas totalement l’action), la destruction des boutiques à Zinder serait due au fait que le préfet président de la communauté urbaine avait viré de bord et est devenu un membre zélé du parti au pouvoir. Peut-être. En même temps, cependant, Zinder paraît tellement chaotique que la raison d’être d’une politique d’embellissement y paraît plus évidente. Le contraste entre Zinder et Maradi est frappant à cet égard. Tout, à Zinder, paraît plus ancien, ou plutôt, plus vétuste, et la ville semble d’une manière générale en retard de quinze-vingt ans sur sa voisine. Même culture haoussa, mais certainement pas même esprit. Les deux endroits donnent la même impression de frénésie, mais la frénésie de Maradi paraît ordonnée, celle de Zinder paraît déréglée. Même les boutiques détruites devaient être d’assez pauvre conséquence en voyant les survivantes, qui sont des versions miteuses et malpropres de celles de Maradi. On se rend soudain compte que Maradi est organisée par la puissance de la rationalité économique, alors que Zinder se complaît dans de vieux rêves de grandeur donquichottesque: elle fut capitale du sultanat de Damagaram au 19ème siècle, et pendant quelques années, au début du 20ème siècle, elle fut capitale de ce qui allait devenir le Niger et qui, sous une forme embryonnaire, fut dénommé à une époque « le Territoire du Zinder ». Lorsque le bus qui m’y amenait pénétra dans la ville, mon voisin, un vieux monsieur aux airs de notable, murmura l’air extatique: « Zinder capitale ». Zinder vit dans l’obsession de rivaliser avec Niamey, alors qu’il me semble qu’elle ferait mieux de songer à se hisser au moins au niveau de Maradi. C’est en tout cas la réflexion qui me vint après que j’eusse parcouru la ville de long en large en quête d’une alimentation générale décente – le genre qu’on trouve treize à la douzaine à Maradi.

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Tribune publique de Maradi (Modern Style)…

 

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…et de Zinder (Old School).

 

Un embellissement utile dont Niamey aurait besoin, c’est un parc public. L’emplacement est tout trouvé: le site du Petit Marché, qui a brûlé il y a quelques années, juste en face de l’hôtel de ville, en plain coeur de la ville moderne, avec vue sur le fleuve à une faible distance. Evidemment, cela ne se fera jamais. A Maradi, il y avait un jardin public que la mairie a cru bon de détruire pour y construire un centre de conférences – qui reste à l’état de chantier depuis des années. Mais comme les Sahéliens aiment les espaces verts, et rationalité économique oblige, l’initiative privée essaie de suppléer à la démission publique grâce à l’espace Fara’a (le mot veut dire « allégresse » en haoussa), une sorte de restaurant jardin que le propriétaire voit manifestement en centre de loisirs. Encore une fois, rien de la sorte nulle part ailleurs au Niger – et à cet égard il y a un paradoxe maradien sur lequel je reviendrai si j’ai le temps: le goût de l’entreprise, qui repose si évidemment sur l’exploitation du sens humain des plaisirs mondains (le haoussa a un beau mot difficilement traduisible pour cela, moriya, correspondant à peu près à l’anglais « enjoyment », et une langue qui possède un tel mot n’est pas une langue d’anachorètes) contraste avec l’empire de plus en plus despotique de l’Islam Izala qui prospère par la dénonciation de ces mêmes plaisirs et n’est qu’une version non-violente du crédo de Daesh. Je me demande où cela va finir…

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Faux avion dans le jardin de Fara’a: rêves de moriya…

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  1. Article très édifiant que j’ai pris plaisir à lire. Bonne continuation !

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