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Le « genre » et l’esprit de finesse…

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Mélancoliques conversations du 31 décembre, à une heure d’intervalle avec deux jeunes hommes qui, quand je vivais encore au Niger, venaient l’un parfois chez moi faire des « odd jobs » et l’autre me servait de chauffeur. Le premier, marié depuis un peu plus d’un an – and hating it. Ne le voulait d’ailleurs pas mais ses parents, depuis le village (et le Ghana, où son père passe le plus clair de son temps) le harcelaient sur la question au point que, pour avoir la paix, il avait changé son numéro de téléphone pour qu’ils ne puissent plus le joindre. Un jour, un de ces nombreux « oncles » à notre mode qui encombrent nos relations familiales le découvrit dans sa « fada » (groupe d’amis faisant assemblée dans un coin de rue autour d’un thé fumant), se dirigea sans dire mot sur lui, s’empara de son appareil, composa le numéro à travers lequel l’on demande son numéro si l’on se trouve l’avoir oublié, copia la réponse, lui rendit l’appareil et tout aussi silencieusement s’en fut. Les coups de fil matrimoniaux reprirent. « D’abord », me dit-il, « je mis sur liste noire (i.e., il bloqua le numéro de) tous ceux qui me parlèrent de mariage, puis je dus me débarrasser de ce numéro là aussi ». (Je me rappelle parfaitement d’une période où il n’arrêtait pas de changer de numéro, ce que je trouvai alors étrange et agaçant). Son père l’avait menacé de le renoncer comme fils s’il ne se mariait pas et il voulait éviter d’entendre ce genre de menaces. Finalement, il se rendit un jour aux funérailles d’un parent décédé à Niamey, et son père s’y trouvait. Il mit aussitôt la main sur lui et sur place annonça son mariage – à une jeune fille qu’il ne connaissait guère, cousine du côté maternelle, née et grandie au Togo (comme ces détails de Ghana et Togo le laissent penser, nous sommes en milieu songhay). Le piège s’était refermé.

Depuis, les choses ne se sont pas arrangées. La principale raison pour laquelle il ne se mariait pas – outre le fait qu’il est d’ailleurs fort jeune – était son manque de moyens. Mais au Niger, l’axiome c’est que le manque de moyens est causé par le fait de ne pas être marié, non l’inverse – l’idée étant que lorsqu’on est mari et père, on devient « responsable » (ce mot français est passé même dans la langue zarma au moins pour cette circonstance), on est forcé d’avoir des moyens. Il faut savoir que dans le contexte nigérien, le mari est l’esclave de la femme. En accord avec des règles islamiques, il doit la nourrir, la vêtir, la soigner – tandis que, de son côté, elle a le droit de conserver ses biens et revenu pour elle-même. Dans les cas de divorce, comme le mobilier est censé appartenir à la femme, elle laisse la maison au mari, mais emporte pratiquement tout avec elle, parfois même ce qui ne lui appartient pas (cela est arrivé à l’un de mes amis, qui a perdu par exemple son poste téléviseur et une magnifique table basse qui était dans sa famille depuis de longues années). Dans les pays arabo-musulmans, cette servitude matérielle du mari est « compensée » – à ce que l’on croit savoir – par la soumission morale de la femme. Au Niger, cependant, en particulier en zone zarma-songhay (mais pas que), le mot soumission semble on ne peut plus excessif pour caractériser le sort des femmes mariées. Du coup, ce jeune homme, H., qui vit dans la précarité totale (il m’a dressé tout un plan d’émigrer sur le Togo – les Nigériens ne pensent pratiquement jamais à l’Europe dans leurs desseins migratoires – sans d’ailleurs en dire un mot à sa famille, en particulier à ses parents établis à Lomé) se trouve du jour au lendemain forcé de subvenir à tous les besoins de cette inconnue avec laquelle, d’ailleurs, il passe son temps à se chamailler – par téléphone, puisqu’elle est restée au village tandis qu’il se débrouille en ville. Il a récemment eu un travail, mais vient d’apprendre que son épouse, qui est enceinte, est presque à terme et qu’il doit donc songer à budgétiser le baptême. Seulement, il ne lui reste plus qu’environ 15 000f dans son salaire, puisqu’il a dû prendre plusieurs avances pour répondre aux besoins périodiques de sa femme.

Me raconte comment, tourmenté de soucis, il est devenu insomniaque – mais la chose qui le surprend le plus, c’est que personne ne veut écouter le catalogue desdits soucis. Lors d’une période creuse, il avait rejoint son père au Ghana, mais ce dernier a pris prétexte de son travail très prenant pour ne jamais avoir le temps de parler avec lui de ses problèmes et lui donner des conseils. « C’est classique », lui dis-je, « les gens ne te laisseront jamais en paix tant que tu n’es pas marié, mais dès que tu l’es, ils ne veulent plus entendre parler de toi ». Frappé de ce que je venais de dire, il évoqua un de ses « oncles » qui était parmi ses plus grands harceleurs mais qui n’était pas marié et qui, le jour de son mariage, ne trouva rien de mieux à lui dire que : « Alors, toi aussi tu as rejoint les rangs des sots ». Me dis : « Nos parents nous font du tort. Ils auront beaucoup de compte à rendre dans l’au-delà ».

L’histoire de mon ancien chauffeur est plus étrange et comprend peut-être des données qui me sont inconnues. Lui aussi a subi, il y a quelques années, une pression intense pour se marier, à l’époque d’ailleurs où il travaillait pour moi. Mais au moins avait-il fini par choisir lui-même son épouse. Il s’est ensuite établi dans un logement décent pour un jeune couple, et avec sa femme, ils ont eu une fille qui va maintenant sur ses trois ans. Là aussi, cependant, même schéma : servitude matérielle du mari, autonomie de l’épouse (qui, d’ailleurs, avait repris le chemin de l’école, aux frais dudit mari, lui-même déscolarisé). La dernière fois que j’étais ici, en août, la jeune femme était malade, apparemment un « panachage » de plusieurs affections, car elle ne guérissait pas après traitement des maux qui avaient été détectés et les examens succédaient aux examens, la chose aboutissant finalement au guérisseur traditionnel qui s’avéra coûteusement inutile. Cela avait mis le mari sur la paille, au point que j’ai dû « contribuer », comme on dit. Le mari fait une grosse tontine qui lui a rapporté une somme importante – selon lui, plus d’un million. Il ramène ce pactole à la maison, le serre dans une malle – et l’argent disparaît vingt-quatre heures plus tard. Il accuse les copines de sa femme, que celle-ci avait prit le pli de recevoir dans la chambre à coucher en dépit du fait que cela lui déplaisait à lui. Sa femme s’en offusque. Il la soupçonne elle-même, ce dont elle s’offusque encore plus au point de quitter la maison en son absence, avec leur fille – « alors que », me dit-il, « j’avais décidé de croire en son innocence ». Depuis lors (cela fait quelques semaines) il passe son temps à la rechercher et elle le fuit. Il a fini par apprendre où se trouvait sa fille (à Filingué, la ville à 180 km au nord-est de Niamey d’où est originaire sa femme). Avant-hier, il était parvenu à la localiser l’épouse fugitive dans la ville, ayant appris que, dans l’intervalle, elle était partie à Tahoua (une autre ville située bien plus loin, à 550 km de route de Niamey, nord-est également). Mais se sachant détectée, la femme a quitté l’endroit où elle se trouvait hier. Ce comportement est étrange et extravagant, du moins suivant ce que je sais de leur mariage – et j’ai été plusieurs fois dans leur modeste demeure et vu comment les choses se passaient. Au demeurant, mon ancien chauffeur m’a toujours frappé comme le type même du « mari aimant ».

S’agissant du premier jeune homme, je ne peux m’empêcher de comparer son affaire avec celle d’un de mes anciens domestiques, songhay lui aussi, et lui aussi ayant changé de numéros pour ne plus être en butte aux appels incessants du village exigeant qu’il se marie. Pour l’instant, il a réussi à y échapper. (Il était arrivé à Niamey mineur, peut-être âgé de dix ou onze ans et s’était immédiatement mis à travailler, mais son salaire était versé à un de ses « oncles », soit disant pour éviter qu’il ne le gaspille. L’argent, au fil des ans, crut considérablement et « l’oncle » finit par le verser intégralement à la famille au village. Il lui fallut jouer d’astuce pour finir par échapper à cette mainmise).

La littérature scientifique sur les mœurs nigériennes – assez mince au demeurant – est aujourd’hui produite exclusivement sous le paradigme du féminisme, qui ne paraît pas apte à rendre compte de tous les aspects de cette réalité. Le féminisme est une manière de mieux définir le réel en le simplifiant, mais comme il part de prémisses morales, ceux qui l’utilisent doivent être plus sur leur garde, car en matière d’analyse « objective », la moralité est une pente dangereuse vers l’erreur. Je ne pense pas que le paradigme soit inutile, ni même qu’il faille séparer le jugement moral de l’analyse scientifique (cela fait quelques temps que je voudrais écrire un billet sur cette question épineuse). Mais en nous y référant, nous nous condamnons à pratiquer une plus grande rigueur, ce dont beaucoup de ne se rendent pas compte.

J’ai une bonne amie française qui a vécu quelques temps au Niger et a observé la société locale à travers le prisme du féminisme. Comme il s’agit là d’un prisme moral – lié à des questions de principe et de sentiment – il était très difficile de contester ses jugements. Bien qu’étant nigérien, elle me déniait par exemple toute compréhension du sort des femmes nigériennes parce que je ne suis pas une femme. Je me souviens d’un « débat » que nous eûmes à propos du comportement des femmes dans les bureaux et autres services publics. Au Niger, comme dans la plupart des pays africains, les femmes sont particulièrement méchantes (il n’y a pas d’autre mot) dans les services publics – en particulier celles que l’on trouve aux postes de réception (secrétaires, etc.) Elles traitent les usagers avec un mélange ou une succession d’attitudes dénotant la froideur et l’indifférence, l’aigreur et la mauvaise humeur, la mauvaise foi et l’hostilité – jamais, dans tous les cas, rien qui ressemble à de l’amabilité ou à la simple neutralité bienveillante. Confrontée à ce fléau à plusieurs reprises, mon amie se persuada qu’il s’agissait là d’un résultat de la manière dont les hommes nigériens maltraitent leurs femmes, qui se vengent de cette façon ou qui deviennent atrabilaires. J’offris une explication alternative, basée sur mon expérience. Ces femmes, dis-je, sont généralement charmantes et bien élevées lorsqu’on les rencontre dans d’autres circonstances, hors de leur bureau. Elles sont même sans doute correctes en début de carrière. Mais il existe des normes de groupe (non étudiées) dans les milieux des services publics, une sorte de culture localisée dans ces endroits, qui les transforme en insupportables harpies dès qu’elles franchissent leur bureau. (La formule n’est pas excessive : je me suis une fois fait tellement maltraité par une bande de femmes dans les bureaux d’une agence de la Nigélec que je me suis promis de ne plus jamais m’occuper moi-même d’affaires d’abonnement à l’électricité au Niger – sauf lors des étapes où l’interlocuteur est un homme). Le problème, ce sont ces normes, qui n’existent d’ailleurs pas dans d’autres milieux professionnels : les femmes travaillant dans le privé sont invariablement aimables et positives. Donc il y a là une intéressante question de recherche pour sociologue : pourquoi le cocktail sexe féminin et secteur public produit-il un résultat aussi exécrable en matière de qualité des services ? La façon froide dont mon amie m’écouta m’indiqua qu’elle n’acceptait pas ce raisonnement. Je voyais bien pourquoi. Depuis qu’elle était au Niger, elle regardait tout le comportement humain autour d’elle avec une visière féministe, ne prêtant attention qu’aux torts – d’ailleurs souvent bien réels – faits aux femmes, et de plus percevant ces torts avec des sentiments moraux plus aigus que ceux qui concerneraient des torts faits aux hommes. Au fil du temps, cela lui avait donné une vision féministe du Niger dans laquelle mon propos ne lui apparaissait sans doute que comme une rationalisation déplaisante de la domination masculine.

Je crois que dans toute observation des réalités humaines, nous devons éviter l’esprit de système et cultiver l’esprit de finesse – que je ne définis pas exactement comme Pascal, et qui repose sur une interaction continue entre le doute et la perspicacité. L’esprit de système ne doute pas – et pour cela, me fait toujours un peu peur. Il naît toujours d’un sentiment intense, et finit souvent par remplacer le sentiment par la conviction, la certitude, chose à qui on n’a rien à apprendre et qui mène généralement aux attitudes rigides. L’épistémologie du doute ne consiste pas au relativisme, mais à nuancer un paradigme par un autre. Je suis sûr qu’une lecture féministe des anecdotes que j’ai rapportées plus haut nous apprendrait quelque chose sur l’histoire de ces jeunes gens – mais à condition qu’elle accepte de n’être qu’une lecture parmi d’autres, y compris d’autres qui pourraient nous rendre plus attentifs aux raisons des hommes, non pas en tant qu’acteurs dominants (ce qui est la manière féministe de les voir), mais en tant qu’acteurs tout court, avec leurs intérêts et leurs vulnérabilités.

Je pensais à ces choses dans le bus qui m’a amené à Maradi (où je suis depuis hier). Etait assis à côté de moi un Touareg enturbanné, employé de la compagnie de bus, très serviable, le genre de personnes toujours prêtes à aider les enfants à monter dans le véhicule et à partager son snack. Au sortir de Niamey, une agente de la compagnie de bus monta pour vérifier s’il y avait de la place pour des voyageurs venus attendre le passage du bus, se comportant de manière dynamique et polie, tenant manifestement à aider ses clients. Je la regardai avec admiration et le Touareg commença une phrase que – la croyant approbatrice – j’approuvai déjà d’un hochement de tête. Mais voilà ce qui sortit de ses lèvres : « Ah, le monde est gâté, maintenant les femmes font le travail des hommes ! » Quelle que soit la raison qui l’avait ainsi fait parler, elle montre que le féminisme est une approche utile de la question féminine. Mais le fait que cette femme pouvait faire ce prétendu « travail d’homme » (que dirait cet homme s’il avait vu les femmes garagistes de Johannesburg !) montre aussi que l’on doit s’intéresser à d’autres forces que celles qui dégradent les femmes. Je songeai aussi qu’il y a bien de chances pour que cette femme si professionnelle pourrait devenir un personnage déplorable si elle se retrouvait derrière un bureau d’agence de la Nigélec.

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  1. Un ami qui revenait de Niamey avait relate la même experience. La femme au guichet d’un service publique était au téléphone tous le temps que lui, impatiemment attendait à ce qu’elle finisse sa conversation qui n’avait rien à voir avec le travail. A un moment, il lui fut un signe comme quoi, il voudrait un service. Furieuse, elle lui dit « tu ne vois pas que je suis au téléphone ? elle ajouta en Zerma, « De ni si batou ni ma sobey » (si tu ne peux pas attendre tu t’en vas). Il n’en revenait pas à ceux qu’il venait d’entendre. Il était obligé d’attendre comme elle l’avait suggéré. Tout ce temps il songeât aux « Customer Services » de New York ou les firmes se battent pour plaire au client.
    Sur une autre note, un des ingrédients de la médiocrité produite en matière de qualité des services par le cocktail sexe féminin et secteur public versus le privé peut être le manque de salaire. Une femme qui « travaille » sans paye est méchante.
    Ce qui m’a personnellement touché dans le comportement de la population à Niamey c’est le fait que les gens ne font pas les lignes dans les services, genre first-come first-served comme on voit partout dans le reste du monde. A Niamey, c’est plutôt first hand first served, donc il faut bousculer pour être servi. Exemple vécu personnellement à l’EcoBank a mainte reprises bien que le CEO de la firme est Harvard Educated.

    Réponse
    • Ha, pour la culture de la queue, encore heureux si vous ne vous faites pas rabrouer lorsque vous voulez l’appliquer. Mon constat, c’est que les Nigériens ont tendance à l’organiser suivant deux principes: l’âge et le statut social apparent (« bor hanney »). En Afrique du Sud, j’ai été frappé de voir les gens faire la queue pour entrer dans l’équivalent des « faba »: c’est un legs de la culture anglaise.

      Réponse

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