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Niger: opportune amnistie?

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Le plan d’amnistie du gouvernement du Niger à l’égard des combattants nigériens de Boko Haram est une bonne idée à cause du contexte particulier du Niger. Ce plan consiste à promettre à ceux qui auront fait défection de leur éviter toute rétribution et, au contraire, de les aider à se « réinsérer » dans la société après une sorte de stage de « déradicalisation ». Ce dernier concept renvoie à une sorte de brumeuse méthodologie dont les pratiques varient suivant les Etats qui les appliquent – dans des circonstances aussi diverses que celles de l’Angleterre, de l’Arabie saoudite et du Nigeria – et qui, à lire la plupart des évaluations, n’aboutissent pas à grand chose de satisfaisant. Au Niger, cependant, la plupart des Boko-haramites ne sont pas des radicaux. Il existe bien un noyau dur de gens adhérant à l’idéologie de la secte terroriste et un noyau plus mou de gens intellectuellement ingénus (et généralement très jeunes) captés par l’intransigeance religieuse du discours des chefs de Boko Haram. Les premiers sont véritablement des « radicaux » en ce sens qu’ils sont passionnément épris des objectifs et convictions politiques de Boko Haram (la radicalité en question, qu’il s’agisse de Boko Haram ou de Daesh, est en effet avant tout politique, et la religion est subordonnée aux convictions politiques comme instrument et comme rhétorique, mais non pas comme conviction). Ceux là ne peuvent pas être déradicalisés, car, comme les politologues le savent bien, il n’y a pas d’exemple que des convictions politiques s’altèrent à travers un simple programme d’experts, sauf exceptions minimes. Même des convictions aussi tièdes que celles qu’on qualifie de « gauche » et « droite » dans les démocraties occidentales résistent mordicus à une propagande médiatique continue et tout azimuts, à plus forte raison ces doctrines idéologiques à température comburante pour lesquelles certains sont prêts à renoncer au confort matériel, aux liens familiaux, et se disciplinent à tuer et à mourir. Le noyau mou peut-être déradicalisé, mais c’est parce qu’il s’était égaré et n’était donc pas vraiment radicalisé. Ses membres, comme je l’ai indiqué tantôt, sont des jeunes gens qui ont pris au sérieux la rhétorique religieuse des discoureurs de BH et se sont romantiquement imaginés enrôlés dans la construction d’une Cité islamique idéale de justice divine et de paix coranique aux accents harmoniques d’une Sharia plénière. Souvent, la jeunesse aime imaginer ce genre de choses, surtout si la réalité aux alentours n’est qu’un conglomérat de déceptions et de frustrations. Mais une fois sur le terrain, la plupart de ceux-ci ont vite réalisé que leur beau rêve les a entraîné dans un vrai cauchemar, sans qu’ils puissent cependant s’en échapper, puisqu’ils se sont mis entre le marteau boko-haramite et l’enclume de la répression gouvernementale. En leur promettant l’amnistie, le gouvernement leur simplifie la vie. A noter que le Nigeria a aussi tenté cette méthode, dès l’époque de « Badluck » Jonathan – sans succès, probablement parce que le Nigeria était l’épicentre du vrai radicalisme et BH, à l’époque, était une puissance contre laquelle le gouvernement si peu fiable du Nigeria ne pouvait pas garantir de protection. Les conditions actuelles se prêtent mieux à cette tactique, en particulier au Niger, pays périphérique dans cette sale guerre. Par ailleurs, de nombreuses personnes, au Niger, ont rejoint BH par opportunisme économique et à travers des liens de famille et d’amitié. Ceux là, qui sont peut-être même la majorité des affiliés nigériens, sont encore plus facilement « détachables » que les membres du noyau mou.

Ce plan d’amnistie suppose aussi une grâce complète, c’est-à-dire le pardon des crimes souvent horribles commis. Pour diverses raisons, cela ne posera pas de véritables problèmes. La raison la plus importante reste le fait que BH n’a sévi que dans la région de Diffa, c’est-à-dire la région d’où sont issus les perpétrateurs. Les communautés locales sont du coup plus disposées à pardonner, parce que les perpétrateurs sont leurs propres parents et ont souvent agi sur la base de problèmes qu’elles vivent et comprennent. Bien entendu, le pardon qui compte en l’occurrence est celui de l’Etat du Niger dont je doute de la capacité à écouter ses populations, mais il y a là, à tout le moins, une sorte de (comme dit la doctrine juridique américaine) « meeting of the minds » fortuite sur le sujet. Je n’oublie pas qu’il y a un ou deux ans, l’Etat du Niger a coffré huit chefs de village de la région, les transférant dans un camp à Niamey avec si peu de gants que certains en sont morts, le tout parce que ces vieillards auraient refusé de « coopérer » avec le gouvernement dont ils doutaient, à juste titre, de la capacité à les protéger.

Cette affaire des chefs de village souligne aussi un changement d’attitude de l’Etat qui dérive simplement du fait que BH est aux abois. Il s’agit en somme d’enfoncer le clou pour mieux fermer le cercueil.

Note à part: la guerre contre BH a révélé que les Nigériens sont capables de sentiment nationaliste, surtout par comparaison avec les Nigérians. Au Nigeria, BH n’a été qu’un autre prétexte pour mettre en exergue la division Nord/Sud du pays de façon particulièrement déplaisante, avec des exploits de mauvaise foi de part et d’autre. Au Niger, en revanche, il y a eu un sentiment d’unité dans la haine à l’égard de « l’ennemi » qui s’est largement exprimée dans le discours populaire à travers tout le pays. Il est intéressant de noter qu’il n’y a pas eu de réaction de ce genre lors des différentes « rébellions » de groupes armés touareg et toubou, ce qui semble provenir du fait que l’opinion publique ne conceptualisait pas les Touareg et les Toubou comme des étrangers, mais semble avoir considéré les adeptes de BH comme des étrangers (peut-être au sens d’aliénés, de « dénationalisés »), y compris des étrangers à la religion musulmane – en dépit du fait qu’il s’agissait bien là de musulmans, et que une portion des adeptes de la secte terroriste était bien constituée de Nigériens.

Nationalisme, cependant, ne veut pas dire patriotisme. Le premier est plus facile que le second. Mais cela, c’est un autre débat.

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