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Vade retro Dalila…

Publié le

Juste avant de quitter Johannesburg, j’étais parti dire au revoir à un boutiquier ibo avec lequel j’avais développé une amitié occasionnelle. Il était au fond de son échoppe, en train de se faire arranger ses dreadlocks. Comme cela faisait plusieurs mois que je ne l’avais pas vu, et que d’habitude lesdits dreadlocks étaient noués, je fus surpris de voir sa coiffure et fis des remarques là-dessus. Là-dessus, il me fit une petite conférence assez intéressante sur les cheveux comme marqueur d’une identité africaine. Intéressante à cause de ses échos. Selon lui, les Africains, traditionnellement, ne se coupent les cheveux que pour des raisons rituelles. En règle ordinaire, les Africains ne touchent pas aux cheveux et les laissent croître naturellement et librement. La pratique de se coiffer serait une importation, voire une imposition de la culture occidentale. Je lui demandai s’il était « rasta » mais that was not the point, et il éluda cette question comme étant inintéressante.

Je rapporte ceci, disais-je, à cause d’échos qui résonnent à partir d’autres rencontres. J’avais entendu exactement le même discours dans un avion entre Jacksonville (Floride) et New York, en 2008, de la part d’un caribéen assis à côté de moi. Un jeune homme un brin rondouillard, propre sur lui, arborant de magnifiques dreadlocks. Je ne me rappelle plus de ce qui nous avait mis sur le sujet, mais je me souviens tout à fait de l’étonnement que j’avais ressenti en l’écoutant, en me rendant compte que les dreadlocks signalaient un attachement à une véritable forme de culture religieuse, aussi organisée, intense et pleine que le christianisme ou le bouddhisme, mais apparemment inconnue des spécialistes. Il ne s’agissait pas du rastafarianisme qui n’est qu’une version folklorique de la chose, mais d’un véritable système de croyance dans lequel l’Afrique sub-saharienne joue le rôle de La Mecque ou de Jérusalem, et qui repose sur une philosophie très cohérente, et une dogmatique aussi contraignante que celle de toute autre religion. J’avais jeté à l’époque là-dessus des notes que je ne retrouve pas. Ce jeune homme – teint café au lait, air très doux, m’expliquant ces choses avec des phrases d’ailleurs empreintes d’humour, l’humour qui vient d’une croyance solide et tranquille – se moqua à un moment des Noirs américains qui se tressent des dreadlocks hip, et à cet instant, devant son mépris un rien outragé pour cette sorte de profanation, je reconnus même la pointe d’intolérance qui existe nécessairement chez celui qui croit en une vérité religieuse. Un an plus tard, en décembre 2009, j’allais au bord de la mer avec un jeune ghanéen qui était serveur dans l’hôtel où j’étais descendu. Lui aussi avait des dreadlocks. A un moment donné, notre conversation roula sur la religion. Il me dit qu’il ne savait pas quelle était la sienne, mais qu’il était attiré par la religion des Jamaïcains, des Caribéens. « Le rastafarianisme », fis-je ? Il ne rejeta pas le terme, mais je sentis aussi qu’il ne le trouvait pas très adéquat. Il insista sur l’aspect plus naturel et plus africain de cette religion. Il était bien moins politique que le Ibo de Johannesburg, et moins théologique que le Caribéen rencontré dans l’avion, peut-être du fait de son caractère de néophyte, mais il était évident qu’il s’agissait du même sentiment religieux, et il en avait même quelques connaissances principielles. Ce qui me surprend – encore en écoutant l’Ibo de Johannesburg – c’est comment ces connaissances se transmettent à l’identique, des Caraïbes au Ghana et au Golfe de Guinée. (Surprise venant de ce que personne, à ma connaissance, n’a étudié la question). D’ailleurs on les retrouve aussi chez certains Baye Fall du Sénégal, qui ne sont peut-être pas tellement des Baye Fall. J’ai lu quelque part que ces Baye Fall parlent le wolof le plus « pur », ce qui veut dire, je suppose, le plus roots. Dernier détail, en travaillant sur mon livre, je suis tombé à plusieurs reprises sur des observations sur la manière dont les Bambara et Malinkés rejetaient l’Islam dans les années 1860, à cause de l’oppression des Foutankés de Elhadj Omar Tall. Toujours revenait le fait que pour montrer leur hostilité à la religion orientale, les hommes se laissaient pousser de longs cheveux et fumaient le tabac – choses qui, apparemment, étaient à leurs yeux des marqueurs d’une religion toute africaine. David Robinson rapporte une rencontre curieuse, à Saint-Louis, vers la fin du 19ème siècle, entre un fils d’Omar Tall et un des anciens résistants mandingues au djihadiste foutanké, le premier tête rasée et chapelet au cou, le second tout en cheveux, fumant une pipe. Les deux hommes ne se serrèrent pas la main et leur échange se limita à ceci : le prince Tall demanda au chevelu d’arrêter de fumer, l’odeur du tabac l’incommodant ; et l’ancien vercingétorix animiste répondit du tic au tac à la tête rasée d’arrêter d’égrener son chapelet, le bruit que cela faisait le dérangeant. L’administrateur français – qui nota ce petit épisode dans ses rapports – s’empressa d’intervenir pour empêcher les choses de prendre une tournure plus âcre.

Ces résistants mandingues se sont islamisés depuis lors, portant eux aussi le chapelet au cou mais ayant adopté un Islam fort hétérodoxe, mêlé de croyances locales, faisant oecuméniquement recours à des symboles chrétiens, se faisant appeler « soufi » (« sagesse spirituelle »), et cultivant les cheveux longs.

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Feu Soufi Adama Yalcouyé

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  1. Très bon article, je vécu la même expérience avec mes amis Trinis comme on les appelle a Brooklyn, ils sont de TNT (Trinidad and Tobago). Lorsque tu leur dis TNT, ils répondent: « To De Bone » qui veut dire dans leur jargon jusqu’à l’os. Alors il ya un qui m’avait demandé si tout les africains ont des dread locks. Question à laquelle j’ai répondu que tout mon temps vécu au Niger je n’ai connu qu’un seul Dreadlock/ rasta ( faisant allusion à Adams Junior) . Il n ‘en parvenait pas. Lui qui toute sa vie pensa que l’Afrique est remplie de dreads. Je lui ai fait savoir que nous au Niger on pense que les dreadlocks viennent de la Jamaïque.

    Réponse
    • Waw, c’est vachement intéressant. Il faudra vraiment étudier cette affaire! Allez zou, dans le registre de mes prochains projets.

      Réponse
      • Yes for sure, vous savez c’est m’a vraiment choqué ? C’est lorsque j’ai entendu les Trinis utiliser un mot peul dans leur discussion. Il s’agît du lot  » Soukougna » qui veut dire sorcier ou Tcherkaw en Zerma. Et lorsque j’ai voulu savoir d’avantage ils me font savoir que c’est pas de l’anglais donc je pourrais pas comprendre car c’est dans leur jargon. Notant bien que la définition est la même autant plus ils expliquent que Soukougna c’est un homme ou femme qui enlève sa peau pendant la nuit puit envole dans le noir pour aller sucer le sand des humains… its crazy d’autant plus que même au Niger les autres ethnies ne connaissent pas ce mot.

      • Fascinant! Et seuls des Africains peuvent détecter ce genre de détails. J’aimerais bien en savoir plus sur cette communauté, d’autant plus que je serai aux USA en février. Merci de m’envoyer vos contacts à dkalmatan at gmail.com

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