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Lutte pour la pauvreté

Publié le

Retour à Niamey, ville que, pour une fois, je trouve changée par rapport à mon dernier séjour, qui ne remonte qu’à quelques mois – mais un changement purement négatif. Le gouvernement a détruit une part essentielle du secteur des services de la ville. Une décision étrange a été prise – je ne sais dans quelles perverses conditions – de démolir tous les commerces et établissements de service jouxtant des établissements publics (bureaux et services, écoles publiques, etc.) Il ne s’agira pas des quelques rares établissements de « standing » appartenant à quelque membre de l’élite simili-bourgeoise du pays, mais de la foultitude des commerces de rang intermédiaire, ni de luxe, ni brinquebalants non plus. C’est navrant. Ces commerces représentent ce qu’il y a de dynamique dans la société nigérienne, qui est assez atone en règle générale. C’est un effort de se sortir de la bourbasse en offrant des services qui ont un bon ratio qualité/prix par rapport aux conditions objectives du pays. Seuls peut-être 1% ou moins de la population nigérienne peut fréquenter des commerces de standard européen, la plupart appartenant d’ailleurs à des étrangers (Syro-libanais) ou, comme je l’ai indiqué, à l’élite friquée. Pour des gens comme moi, ni riches ni miséreux, les commerces de rang intermédiaire sont indispensables. Je m’en suis rendu tout de suite compte au centre ville lorsque mes pas m’ont porté machinalement vers des boutiques connues, et où je n’ai trouvé partout que des trottoirs craquelés et des murs nus contre lesquels on avait déjà – comportement de broussard caractéristique des Nigériens en ville – commencé à pisser et même à « étronner ». Il y a, me dit-on, des endroits (notamment à l’université) où des murs se sont effondrés car ils n’étaient soutenus que par les murs des établissements démolis. Cela me paraît symbolique d’une réalité que les imbéciles profonds qui ont pris cette décision ont ignoré dans la béatitude de leur arrogance : que ce secteur de l’économie urbaine soutient bien de choses dans ce pays, y compris bien de choses tenant à l’Etat.

L’implacabilité avec laquelle cela s’est fait est par ailleurs étrange. Par exemple, la démolition a été ordonnée avant la fête de la Tabaski, alors que les cibles, mises au courant, avaient sollicité un moratoire pour faire des affaires, soutenir les dépenses de la fête la plus coûteuse du calendrier local, et voir venir. Même un gouvernement colonial aurait cédé à une telle requête. L’opération a été lancée à minuit, par le gouverneur de Niamey, en fin août dernier, ce qui fait un peu « nuit et brouillard » – et le langage utilisé (« libérer l’espace public des kiosques anarchiques ») fait novlangue.

Sur un plan plus général, deux remarques. Les tensions ethno-régionalistes ne se remarquent au Niger que parce qu’elles sont rares. Cela veut dire que ce pays se définit plus par ses classes sociales que par ses catégories ethniques – et apparemment, cela a toujours été le cas. L’historien hollandais Klaas van Walraven a sorti, il y a trois ans, une étude mahousse sur les bisbilles du Sawaba et du PPN-RDA, deux partis politiques qui se sont affrontés au Niger grosso modo entre 1956 et 1969 (après 1959, le Sawaba était devenu une organisation politique clandestine). Certains, au Niger, s’imaginent que le Sawaba était un parti haoussa et le PPN un parti zarma, mais van Walraven prouve abondamment que cette vision des choses est fausse et correspond plus à des sentiments ou ressentiments qui se sont développés plus tard qu’à la réalité de l’époque. Plus certainement, le Sawaba était un parti de « petit peuple », c’est-à-dire de cette classe intermédiaire remuante et ambitieuse qui se plaçait entre la majorité paysanne et la mince couche de l’élite simili-embourgeoisée, ayant un pied en campagne et un pied en ville. La coloration ethno-régionale était fortuite. Le Sawaba était un parti national, ayant des fiefs et des fidèles de Téra (bastion sawabiste de l’extrême ouest songhay) à Bosso (bastion sawabiste de l’extrême est kanouri), tout simplement parce que cette classe remuante existait partout où il y avait des villes. Et si le PPN-RDA s’est trouvé longtemps confiné dans l’ouest du pays (à dominante zarma), ce fut de la faute du Sawaba. Van Walraven, qui déteste le PPN et ses dirigeants, ne cache pas que ces derniers ont bien essayé de s’implanter à l’est mais en ont à chaque fois été chassés manu militari par le Sawaba du temps où il contrôlait le pouvoir gouvernemental (1956-58). En fait, le Sawaba aurait aussi voulu éradiquer le PPN de l’ouest, mais comme ses dirigeants (Diori, Boubou Hama, Diamballa Maïga) en étaient ressortissants, la tâche était plus difficile. Dans tous les cas, selon van Walraven, le PPN représentait les intérêts des élites. Je n’en suis pas complètement convaincu, mais sa caractérisation du Sawaba est absolument convaincante, d’autant plus que – contrairement à son approche du PPN – elle repose sur des données empiriques extraordinairement riches. Or ce petit peuple ambitieux du Sawaba, qui représentait le meilleur espoir du pays au vu de la démission de l’élite, c’est son successeur actuel que le gouvernement PNDS a attaqué à Niamey. S’il n’est pas sûr que le PPN représentait étroitement l’élite post et néocoloniale, le PNDS semble ainsi mettre bas le masque et révéler sa véritable identité de parti élitiste et anti-populaire – d’autant plus que son action ne relève d’aucune rationalité économique défendable et semble procéder plus purement d’un mépris et d’une malveillance de classe. A noter cependant que je qualifie cette élite nigérienne de « simili-bourgeoise », car il ne s’agit pas d’une vraie bourgeoisie, avec la conscience longue et la culture subtile (même dans la méchanceté) d’une bourgeoisie. Il s’agit plutôt d’une classe de parvenus, avec toute la vulgarité et la brutalité que cela suppose.

L’autre fait se rapporte au fait que le régime politique du Niger n’est pas démocratique – au moins dans le sens où un gouvernement démocratique songe toujours aux répercussions électorales de ses actes et tient compte de l’opinion publique dans ses actions. L’espèce de brutalité pratiquement mécanique du gouvernement nigérien souligne le caractère autoritaire du régime. Il n’y a pas eu de processus politique, de campagne d’explication et de consultation, d’un accord permettant de poser des conditions civilisées aux cibles du gouvernement, peut-être des compensations sinon financières, au moins en termes d’opportunités. Tout se passe comme si le PNDS ne craignait pas l’échéance électorale, et la reddition de comptes que cela implique. « Pourquoi en aurait-il peur », me dit quelqu’un devant qui je fis cette remarque, « les Nigériens ne croient plus aux élections ». C’est un résultat direct de la foutaise de la dernière présidentielle – et la manière dont le PNDS a traité son rival du Loumana rappelle la manière dont le PPN a étouffé la démocratie au Niger en 1959 en forçant Djibo Bakary à l’exil (même si, bien entendu, Hama Amadou n’a ni la vertu politique, ni l’idéalisme doctrinaire de Bakary). Parce que le « S » du PNDS renvoie au socialisme, van Walraven a cru que le PNDS était un successeur putatif du Sawaba : il est plus clairement un successeur du PPN (dont le second « P » renvoie au progressisme).

Par ailleurs, les Nigériens ne semblent pas être un peuple ayant l’étoffe de se battre pour ses droits. Lorsque les sawabistes sont revenus en armes pour soulever le peuple, ce dernier s’est rangé du côté du pouvoir sans rechigner. Il ne me semble pas que le démolissage en règle du secteur intermédiaire que l’on a vu à Niamey aurait pu avoir lieu à Ouagadougou par exemple. Il faut remarquer, de plus, que le gouvernement ne s’est pas attaqué aux commerces mobiles, encombrants et complètement irréguliers (et qu’il faut d’ailleurs laisser vivre, aussi, je ne prêche rien contre eux) – mais à ceux qui existent dans du bâti et sont soumis à l’impôt. Comme ceux qui sont ainsi tombés sous les coups de leurs ennemis de classe n’ont pas d’autre source de subsistance, ils vont soit tomber dans le groupe des petits commerces mobiles (où la provende est plus dure à trouver), soit émigrer. Dans un pays où l’opportunité est déjà si terriblement rare, le gouvernement s’efforce de détruire le peu auquel certains s’accrochent pour non pas s’enrichir – comme le font les membres de l’élite au pouvoir – mais pour simplement vivre. Le gouvernement ne fait rien pour ces gens, et ils auraient pu au moins s’attendre à ce qu’il ne fasse rien contre eux. Mais c’était trop demander.

Un de mes bons amis explique qu’au Niger, les élites vivent de la pauvreté. Les milliards pleuvent sur le pays parce qu’il a tellement de pauvres gens et de miséreux qui justifient toute cette aide qui fait pousser les ONG et les programmes de lutte contre la pauvreté sponsorisés par les pays riches et qui sont effectivement (et ironiquement) l’une des principales bases matérielles de la simili-bourgeoisie. Du coup, tout se passe comme si le gouvernement cherchait à accroître la source de cette manne, à faire plus de pauvres pour recevoir plus de milliards. Il y a quelque chose de sinistrement exact ici, sinon dans les intentions – qui relèvent simplement de l’incompétence, de l’irresponsabilité et du mépris de classe – en tout cas dans les conséquences.

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