Flux RSS

Aux origines de « Boko Haram », l’Angleterre…

Publié le

L’histoire de la colonisation ne cessera jamais de nous étonner. En faisant les recherches pour mon livre, je me suis, par exemple, rendu compte que les Anglais furent, à n’en pas douter, les premiers « boko haramites », les premiers à décider qu’au Nord Nigeria, l’éducation occidentale était illicite. Evidemment, leurs raisons pour ce faire étaient différentes de celles de la Jama’at Ahl as Sunna Lid Dawati wal Jihad (« Assemblée des Gens de la Tradition Prophétique, de l’Appel Islamique et du Jihad », populairement connue comme Boko Haram), mais au fond, pas tant que ça.

Les Anglais ont conquis le califat de Sokoto en 1902-03. Il s’agissait d’une sorte d’empire confédéral qui s’étendait sur toute la partie haoussa du Nord Nigeria, une partie du sud-ouest yorouba et la région de l’Adamaoua (est du Nigeria, nord du Cameroun). Le califat de Sokoto avait été établi par un djihad un siècle plus tôt et la base de son gouvernement était la Sharia, même si une bonne partie de sa population – en particulier dans les campagnes et dans la frange sud – était animiste. La conquête anglaise fut assez brutale. Le Sarkin Musulmi (« roi des musulmans », titre haoussa du sultan de Sokoto) Muhammadu Attahiru I fut tué sans que cela ait été vraiment nécessaire et pendant plusieurs années, une répression féroce s’abattit sur les mahdistes, des musulmans aux croyances millénaristes dont la résistance à la « conquête chrétienne » (c’est ainsi qu’on voyait la colonisation parmi les musulmans) s’enracinait aussi dans des conflits sociaux locaux et des pratiques magiques/animistes. Néanmoins, un pacte de soumission fut rapidement conclu avec les émirs, qui s’engagèrent à obéir au pouvoir colonial tandis que ce dernier promettait de respecter la loi religieuse et la culture islamique de Sokoto. Cette dernière promesse fut, du point de vue anglais, plus ou moins respectée : plus au point de vue de la culture, comme je vais l’indiquer tout à l’heure, et un peu moins tout de même au point de vue de la loi. La doctrine coloniale anglaise était ambiguë (la française aussi, d’ailleurs, en dépit du label apparemment plutôt simple d’assimilationnisme qui lui est trompeusement assigné). L’idée, en gros, était que les peuples devaient se développer suivant leur propre loi et leur propre culture, mais en conformité avec les principes supérieurs de la civilisation. Comme l’Angleterre, qui s’était, elle aussi, développée suivant sa propre loi et sa propre culture, était plus avancée en matière de civilisation, elle avait le droit et la responsabilité de mettre sous sa tutelle les peuples moins avancés, les guidant dans cette voie de progrès humaniste et matériel tout en respectant leur personnalité propre. Pour les Européens de l’époque – et je ne suis pas sûr que cela ait tellement changé de nos jours – l’humanité évoluait suivant des étapes, des niveau de culture et de civilisation, et les musulmans étaient plus avancés que les animistes (« païens ») mais moins que les Européens. Par exemple, en matière de système juridique, l’Empire britannique accordait la parité avec son propre droit au droit d’origine française des Canadiens français et au droit d’origine hollandaise des Afrikaners d’Afrique du Sud, mais la Sharia était considérée comme inférieure au droit d’origine européenne tout en étant tenue pour supérieure au droit coutumier des Ibo, Ibibio, Ijaw, Yorouba et autres populations animistes du sud nigérian.

Je ne vais pas entrer dans les détails car ce n’est pas le sujet qui m’intéresse ici, mais il convient de noter que pour mettre la Sharia en conformité avec les principes de la civilisation, les Anglais interférèrent aussi bien avec ses règles de droit qu’avec ses procédures de décision, si bien qu’alors qu’ils étaient persuadés qu’ils avaient agi avec autant de prudence que de décence – éliminant les aspects « barbares » de la Sharia tout en préservant ses aspects « civilisés » – ils suscitèrent en réalité un sentiment général chez les musulmans d’agression contre leur loi religieuse qui l’avait dénaturée. Il faut bien comprendre que contrairement aux Français, les Anglais avaient établi des tribunaux islamiques qui étaient intégrés au fonctionnement du droit colonial. Cela était le résultat non seulement de leur doctrine coloniale, mais aussi au fait que le califat de Sokoto, contrairement aux zones plus ou moins islamisées du Sahel occupées par les Français, avait un gouvernement de la Sharia, comparable, par exemple, à celui des Ottomans. On peut ainsi contraster le Nord Nigeria avec le Sud Niger. Les deux régions ont en gros la même population, largement haoussa avec des communautés peules ici et là. Mais les Haoussa du Niger n’étaient nulle part gouvernés par la Sharia. Cette dernière était active dans la ville de Zinder, capitale d’un sultanat dérivant de l’Empire du Bornou, lui-même gouverné par la Sharia, mais en général, la loi musulmane coexistait avec des coutumes et traditions locales, lesquelles restèrent hégémoniques jusqu’à l’arrivée des Français. Ces derniers, tout comme les Anglais, avaient initialement plus de respect pour la Sharia que pour les « sauvages » coutumes des « nègres », et ils ont d’abord tendu à avoir recours à la jurisprudence islamique pour réguler la société « indigène ». Mais ce recours, qui a induit un processus d’islamisation des coutumes haoussa du Niger, n’a jamais abouti, comme au Nord Nigeria, à l’établissement de tribunaux islamiques (dits « area courts » dans la terminologie coloniale britannique, utilisée d’ailleurs jusqu’en 1999, lorsque les « area courts » sont devenues des « Sharia courts »). En apparence paradoxalement, cela a créé moins de problèmes au Niger qu’au Nigeria. En effet, les tribunaux islamiques nord nigérians ont maintenu et même renforcé (les Anglais l’ont étendu géographiquement et socialement et ont fait relever de son ressort de nombreuses questions qui, auparavant, n’étaient pas traitées par les Kadis) le système juridique de Sokoto. Mais en même temps, ils l’ont dénaturé aux yeux des orthodoxes, créant ainsi un ressentiment qui n’aurait probablement pas eu lieu d’être s’il n’y avait pas eu de tribunaux islamiques du tout.

Comme on le verra plus loin, ces détails sont importants pour le chemin qui mène à Boko Haram, mais la question la plus cruciale fut celle de la culture, c’est-à-dire, concrètement, de l’éducation.

Suivant la doctrine coloniale générale (anglaise, française, américaine), les peuples non européens sous domination coloniale étaient des espèces de pupilles du maître colonial. En incipit à son ouvrage The Dual Mandate In British Tropical Africa (1922) qui développe la doctrine coloniale anglaise en Afrique sub-saharienne, Frederick Lugard, le conquérant du Nord Nigeria et le fondateur du Nigeria en tant que colonie unifiée (« amalgamated »), a mis ces trois citations on ne peut plus parlantes – je traduis : « Ce sera la haute tâche de tous mes Gouvernements de superviser et d’aider au développement de ces pays… pour le bénéfice de leurs habitants et le contentement général de l’humanité » – Sa Majesté le Roi ; « Le bien-être et le développement de peuples qui ne sont pas encore en mesure de se diriger eux-mêmes constitue une mission sacrée de Civilisation » – Pacte de la Société des Nations, article 22 ; « Nous développons de nouveaux territoires en tant qu’agents de la Civilisation, du Commerce du Monde » – Joseph Chamberlain. Afin que cette mission de développement, de civilisation et d’intégration au commerce international puisse s’accomplir de façon optimale, les peuples sous tutelle devaient se montrer dociles et reconnaissants, ce qui, au grand chagrin des colonisateurs, n’étaient pas toujours le cas.

Bien entendu, et avant d’en venir au cœur de la question, un détail doit être souligné ici, qui jouera un rôle crucial dans l’approche « culturelle » anglaise au Nord Nigeria. Le but premier et dernier du colonialisme n’était pas le développement économique et la civilisation des peuples colonisés, mais l’expansion d’une forme de capitalisme monopolistique à bases mercantiles qui fut la force initiale ayant poussé les Européens hors de leur continent aux temps de Vasco de Gama et Christophe Colomb. Lorsque Lugard et sa force expéditionnaire s’en prirent aux émirats de Sokoto en 1902, ces derniers crurent être victimes d’une croisade chrétienne et ne comprirent pas qu’ils avaient, en face d’eux, un soldat du capitalisme, non du christianisme. La docilité des peuples sous tutelle était surtout nécessaire pour les opérations des capitalistes mercantiles et industriels anglais, qui furent d’ailleurs directement à l’origine de la conquête du Nigeria, notamment sous l’impulsion de George Goldie, le Cecil Rhodes local, qui, en 1894, avait acheté les services de Lugard – à l’époque une sorte de mercenaire impérialiste – pour monter la West African Frontier Force, le premier corps d’armée utilisé pour mettre en forme la domination britannique sur le Bas Niger. Cette docilité était nécessaire à la mobilisation d’un travail à bas prix, voire parfois forcé, à l’imposition de la monnaie coloniale et à la mise en place d’un système de production utile pour les besoins de l’économie de la métropole, tout en générant des bas coûts afin d’assurer de larges profits. La docilité ne pouvait être obtenue qu’à travers l’éducation. Et c’est à partir de ce point que les choses commencent à devenir intéressantes.

Les premiers contacts de l’Angleterre avec le Nigeria étaient on ne peut plus bénins. Tout au long de la première moitié du 19ème siècle, le gouvernement anglais, décidé à éradiquer la traite négrière et à promouvoir à sa place le « commerce légitime » (en matières premières agricoles), faisait croiser sa flotte dans le Golfe de Guinée – l’épicentre du trafic négrier atlantique, côté Afrique – et avait nommé un consul à Lagos et un vice-consul à Badagry pour surveiller la situation. Cette politique était soutenue par deux types d’acteurs, les commerçants britanniques (et autres, i.e., européens, afro-brésiliens, affranchis de Sierra Leone) et les missionnaires anti-esclavagistes. Il n’était pas alors question d’occuper l’intérieur du Golfe de Guinée. Pour la Grande-Bretagne, seul comptait alors son empire indien et l’Afrique tropicale ne présentait pas d’intérêt économique assez important pour justifier la subordination politique. Néanmoins, grâce à la croisade anti-esclavagiste de la Royal Navy, l’Angleterre était devenue une puissance prépondérante dans le Golfe de Guinée, ce qui permit aux missionnaires de s’avancer dans les terres et d’ouvrir des écoles. Au fil des décennies, les enjeux évoluèrent, poussant finalement l’Angleterre à initier la conquête du Nigeria en s’emparant manu militari de Lagos en 1861 et en prenant progressivement en main les pays constituant le sud actuel du Nigeria, sur une période d’une vingtaine d’années. Mais déjà à cette époque, la scolarisation des sud nigérians avait produit des effets qui, pour le gouvernement colonial, étaient largement déplaisants. Les Africains non-chrétiens (ou déchristianisés) aiment imaginer que la colonisation de l’Afrique était une alliance de la Bible et du fusil. Les choses étaient plus compliquées que cela et les objectifs des églises missionnaires ne correspondaient pas toujours avec ceux du gouvernement colonial ou des commerçants européens. Cela était frappant dans le domaine français, où la marine (l’agence coloniale par excellence) est longtemps restée un repaire d’anticléricaux fanatiques. Quoi qu’il en soit, les administrateurs coloniaux britanniques au Nigeria développèrent rapidement des sentiments négatifs vis-à-vis de l’éducation missionnaire qui était, de leur point de vue, une source d’indiscipline et d’insubordination. Il faut se rappeler, à cet égard, que dès les années 1860, la famille Ransome-Kuti – connue aujourd’hui surtout pour avoir produit le musicien Fela Kuti – avait commencé à générer des empêcheurs de coloniser en rond, la plupart du temps Bible en main et paroisses à la traîne. Dans un autre contexte, la christianisation des Xhosa en Afrique du Sud (par contraste avec les Zulu, restés plus longtemps attachés à leurs coutumes ancestrales) explique en bonne part le nombre disproportionné de Xhosa dans la lutte contre l’Apartheid (Nelson Mandela, notamment, était Xhosa).

La critique de l’éducation missionnaire par l’administration coloniale avait plusieurs rationalisations. D’abord elle créerait des déracinés, des gens « dénationalisés et désorganisés » (gouverneur Girouard) au comportement indigne. Lugard comparera ainsi défavorablement les chrétiens du Sud avec les musulmans du Nord, soumis, quant à eux, à l’influence « civilisatrice indéniable » de l’Islam qui encourage « l’abstinence vis-à-vis des substances intoxicantes, des standards plus élevés de vie décente, une meilleure organisation sociale et une cohésion tribale dotée d’un code de justice bien défini. » Mais surtout, l’éducation missionnaire produirait des esprits rebelles, des « gens impatients et vains » aux dires de Lugard, rejetant « toute autorité, locale ou étrangère » et imbus « d’une amertume qui prend le masque du patriotisme racial et de la défense de droits injustement déniés ». Si c’était trop tard pour contrôler les choses au Sud, le gouvernement colonial était décidé à préserver le Nord de cette calamité, tout en reconnaissant que le Nord avait besoin d’un système éducatif moderne, ne serait-ce que pour procurer des commis aux commerces européens et à l’administration. Le problème que se posa alors le gouvernement colonial en ce qui concerne le Nord Nigeria était le suivant : comment impartir une éducation de style moderne aux habitants du Nord tout en évitant qu’ils ne développent l’esprit chagrin et rebelle que l’école missionnaire avait créé au Sud ?

On peut résumer la politique suivie en deux approches : la mise en place d’un système éducatif jugé adapté à la culture des nordistes, et le frein opposé à l’introduction et à l’expansion des écoles missionnaires dans la région. Comme les Anglais s’étaient convaincus que la société nordiste était par essence une société hiérarchisée et religieuse, les deux valeurs cardinales à promouvoir furent la déférence sociale et la moralité religieuse, deux valeurs qui, comme par hasard, pouvaient être facilement mises au service du système de gouvernement dit « indirect » mis en place au Nord.

Il faut bien comprendre la nature de ce prétendu gouvernement indirect. On présente le gouvernement indirect comme la méthode de gouverner en collaboration avec les chefs locaux et à travers les institutions indigènes, et on suppose qu’elle ne fut mise en œuvre que par les Anglais. Mais en réalité, dans les colonies d’exploitation, le gouvernement n’a jamais été vraiment direct, puisque les métropoles – qu’il s’agisse de la France ou de la Grande-Bretagne – rechignaient à débourser les fonds nécessaires à la mise en place d’une administration moderne en bonne et due forme, ce qui ne cadrait pas avec l’objectif final d’exploitation. Dans la mesure où une colonie dégageait des surplus budgétaires, elle pouvait normalement s’offrir une administration régulière de style moderne, mais nous verrons plus loin que ce n’était pas nécessairement ce qui se passait sur le terrain, et en règle générale, l’administration formelle des colonies était on ne peut plus étriquée. Dans ces conditions, le gouvernement se faisait largement par voie intermédiaire. Dans le domaine français, tous les commandants de cercle étaient européens, mais les cercles étaient de vastes circonscriptions gouvernées à travers les autorités indigènes. La spécificité du Nord Nigeria n’était donc pas le gouvernement indirect. C’était même plutôt le fait inverse, c’est-à-dire le fait qu’il s’agissait du gouvernement le plus direct qui pouvait être possible dans des conditions où l’administration par voie intermédiaire était considérée comme une nécessité pratique. Dès la période de la conquête (1902-03), les Anglais – en l’occurrence Lugard et son épouse Flora Shaw qui l’accompagna dans son équipée et en tira un livre intitulé A Tropical Dependency (1905) – s’étaient montrés impressionnés par l’administration de Sokoto, héritée des Etats haoussa conquis par les djihadistes, et qui comportait des caractéristiques modernes comme la centralisation et la spécialisation. Cette admiration était révélatrice du fait qu’ils avaient découvert des homologies entre l’administration de Sokoto et celle du Colonial Office, homologies qui rendaient possibles une intégration des deux administrations. En d’autres termes, les émirats devinrent un segment de l’administration coloniale, et non pas seulement un instrument de gouvernement indirect (caractérisation qui s’applique mieux à la relation entre le gouvernement colonial du Sénégal et les confréries soufies). Comme le reconnurent d’ailleurs franchement maint administrateurs britanniques, les émirs étaient des assistants du résident. Comme des fonctionnaires, ils étaient nommés et pouvaient être cassés. Ils devaient obéir aux ordres du gouverneur sous peine de perdre leur poste car, comme le rappelait hautement Lugard, la souveraineté anglaise dérivait du droit de conquête. Ils n’avaient pas le droit de nommer leurs propres agents sans en référer au résident ou au gouverneur, qui pouvaient rejeter la proposition. Bien que les émirats aient été dotés chacun d’un trésor, ils ne pouvaient pas décider des impôts à lever et n’étaient pas libres de monter un budget. Ils ne pouvaient engager aucune dépense sans l’autorisation du gouverneur, et les dépenses étaient exécutées par le résident. Les Anglais encouragèrent les émirs à cultiver la pompe aulique, avec des grands habits de cour, un entourage prestigieux orné de titres anciens, des rituels et des cérémonies royaux – toutes choses qui étaient censées maintenir l’illusion qu’ils restaient les chefs des populations haoussa et kanouri du Nord, alors même que le résident et le gouverneur tiraient les ficelles en coulisse.

Cette illusion devait aussi être maintenues à travers l’éducation. Rappelons-nous du problème que les Anglais voulaient résoudre au Nord Nigeria : comment impartir une éducation de style moderne aux habitants du Nord tout en évitant qu’ils ne développent l’esprit chagrin et rebelle que l’école missionnaire avait créé au Sud ? La réponse vint en 1910, lorsque quatre écoles publiques de type différent furent fondées à Kano et dans les alentours. Une première école était destinée à instruire les fils de chef ; une deuxième à former les enseignants (« mallamai », le mot haoussa pour « marabouts », « savants religieux ») ; une troisième à fournir une instruction primaire aux classes populaires (« talakawa ») et une quatrième réservée aux enfants des sudistes qui travaillaient pour l’administration coloniale et vivaient dans des quartiers séparés, à Sabon Gari. Ces écoles étaient conçues comme un prolongement de l’école coranique. La religion y tenait une grande place, et le haoussa était la langue d’enseignement, l’anglais n’étant introduit, de façon limitée, que dans l’école destinée aux enseignants, laquelle, en se développant, devait aussi former des commis employables dans l’administration coloniale (« ma’aykata », i.e., employés) où la connaissance de l’anglais était nécessaire. Les écoles devaient inculquer la déférence sociale aussi bien que religieuse. Par exemple, les élèves saluaient leur maître en faisant la génuflexion traditionnelle et le programme des cours était scandé par les heures de la prière. Au début des années 1920, une école de la Sharia fut ouverte à Katsina avant d’être plus tard transférée à Kano. Ce sera l’alma mater de Sheikh Abubakar Gumi, l’homme dont la pensée est indirectement mais de façon très reconnaissable à l’origine de l’idéologie de « Boko Haram ». Pour mettre en place le programme d’enseignement de cette école, les Anglais firent appel à des érudits du Soudan, une colonie où les musulmans n’agitaient pas, comme les Egyptiens, des idées politiques dangereuses pour le statu quo. Le cas de l’école des talakawa est aussi significatif dans la mesure où en étaient exclues les matières politiquement dangereuses, celles qui, du point de vue colonial, avaient « gâté » les sudistes, à savoir la littérature et toute instruction donnant accès à la « culture générale », où comme disent les Anglais « liberal education ». Les talakawa étaient censés limiter leurs ambitions aux métiers manuels et agricoles.

Entre parenthèses, certains aspects de cette politique n’étaient pas limités au Nord Nigeria. Durant la même période, les Français essayaient, eux aussi, de confiner l’horizon mental de leurs sujets pour, selon eux, mieux ajuster leurs possibilités à la réalité de leur sort – et dès les années 1900, ils avaient été férocement attaqués notamment par des ressortissants des quatre communes sénégalaises de droit français qui les accusèrent de vouloir « abrutir » les Africains en leur offrant une instruction au rabais (il apparaît souvent, quand on lit l’histoire de la colonisation, que ce sont les Africains qui réclamaient des Européens qu’ils remplissent leur mission civilisatrice, tandis que ces derniers traînaient des pieds et trouvaient des prétextes pour se défausser – ce qui ne les empêchait nullement de faire là-dessus des discours ronflants destinés à légitimer leur domination). Il est évident que, sans le dire de cette façon bien entendu, les Anglais cherchaient à « abrutir » les nordistes, au moins ceux des classes populaires. Même cela était fait à minima. Comme le gouvernement colonial entravait les efforts des missionnaires d’ouvrir des écoles au Nord, l’offre éducative moderne était en gros limitée au secteur public et devait être financée par les trésors des émirs. Mais ces derniers, comme je l’ai noté plus haut, étaient contrôlés par les Anglais, qui ne considéraient pas l’éducation moderne (« boko ») comme une priorité. Pour se rendre compte jusqu’à quel point, il faut détailler les relations qu’ils avaient à ce sujet avec les émirs.

tmp3541_thumb3

Lugard, au centre, avec une brochette d’émirs et dignitaires nigérians au zoo de Londres dans les années 1930.

Il y a des réputations qui paraissent si vraies que même lorsque leur fausseté à été démontrée, on continue à les tenir pour vraies. Il en est ainsi, dans une certaine mesure, des émirs du Nord Nigeria. On aime à les considérer comme des personnages réactionnaires aux attitudes ultra-conservatrices, confites dans une religiosité intolérante et hostiles en particulier aux notions modernes d’égalité des conditions et des genres. Mais quand on passe de ce qu’on aime croire à ce qui existe effectivement, on est bien forcé de réviser ce jugement. Les émirs étaient – et restent – avant tout des hommes de pouvoir. Dans la mesure où des actions dérivant de certains principes modernes pouvaient menacer directement leur pouvoir – aussi étriqué qu’il puisse paraître sous la férule coloniale – ils étaient prêts à combattre ces actions. Mais pas nécessairement les principes eux-mêmes. On le voit bien dans leurs relations avec les missionnaires. Pour beaucoup de missionnaires, l’œuvre de christianisation devait s’accompagner d’une œuvre d’émancipation et de lutte contre l’oppression. Il ne faut pas oublier qu’ils étaient venus à l’origine dans le cadre de la lutte contre la traite des esclaves, lutte qui s’origine dans leur milieu, nullement dans les milieux gouvernementaux. Dans cette perspective, les missionnaires avaient piètre opinion des émirs, qu’ils considéraient comme des esclavagistes et des parasites suçant le sang du paysan haoussa. Il est exact que l’économie de Sokoto reposait largement sur l’esclavage et que les émirs s’adonnaient allègrement aux raids esclavagistes avant la conquête coloniale. La chose était tellement inscrite dans leur mentalité qu’après avoir conquis l’émirat de Kontagora, Lugard dit à son émir qu’il le laisserait à son poste s’il abjurait l’esclavagisme. L’émir refusa, déclarant farouchement – et de façon plutôt glaçante – qu’il mourrait avec un esclave dans sa bouche, comme le chat avec une souris – et il fut dûment déposé. Pour beaucoup de missionnaires, les émirs restaient encore cette déplorable engeance, ce qui, au fort de la colonisation, ne correspondait plus guère à la réalité. Ils se montraient donc très critiques à leur égard et étaient disposés à inculquer aux talakawa des notions de leurs « droits » qui saperaient l’autorité émirale. Naturellement, les émirs, du coup, se montrèrent hostiles à ces missionnaires et s’opposèrent fermement à leur arrivée dans leur zone de juridiction, ce qui n’était pas pour déplaire au gouvernement colonial qui redoutait que ces visées pédagogico-politiques ne finissent par créer au Nord la même classe de nationalistes trublions qu’au Sud. Mais d’un autre côté, les émirs n’étaient pas nécessairement antichrétiens et surtout, ils n’étaient pas opposés à l’éducation moderne.

emir-katsina-hyde-park

L’Emir Dikko de Katsina, admirant un feu optique près de Hyde Park… Peut-être songeant à installer de telles choses à Katsina. C’est lui qui, le premier, réclama une école pour les filles.

En fait, dès le début, les émirs demandèrent aux Anglais de développer l’éducation moderne, les exhortèrent à introduire l’anglais dans les écoles publiques et se montrèrent prêts à prendre l’initiative pour promouvoir la chose. Ils persistèrent dans cette attitude jusqu’à la fin de la période coloniale, et ce furent les Anglais qui résistèrent et se montrèrent résolus non seulement à ne pas développer l’éducation moderne, mais aussi à la maintenir aussi près des traditions (telles qu’ils se représentaient lesdites traditions) que possible. Par exemple, en 1917, le Sultan de Sokoto, désireux d’attirer plus de talakawa des campagnes au niveau de l’établissement scolaire de sa capitale, décida de construire un logement pour les accueillir. La chose devant coûter la modique somme de 69£, et l’émir demanda au résident d’ordonnancer la dépense. Ce dernier en référa au lieutenant-gouverneur du Nord Nigeria qui rejeta la proposition. Surpris et choqué, le résident fit valoir que la dépense était utile et modeste, au vu des revenus de l’émirat qui se montaient, cette année là, à 40 000£. Il rappela au lieutenant-gouverneur que l’émirat contribuait chaque année à hauteur de 8000£ au Fond de la Guerre institué en 1914. Le lieutenant-gouverneur mit fin à la discussion en soulignant que « Sokoto n’était pas une entité indépendante dotée de l’autonomie financière mais une province du Nigeria ». Il faut noter, à cet égard, que les impôts rendaient tellement bien au Nord que les émirats disposaient chaque année de larges surplus budgétaires, alors même que le Nigeria était la plupart du temps déficitaire. Mais le gouvernement ne permettait pas aux émirs d’investir ces surplus dans le développement économique et social – encore une fois en dépit des propos ronflants sur le bien-être des peuples sous tutelle. Au lieu de quoi, l’argent était déposé dans des banques anglaises, contribuant ainsi au financement des opérations des capitalistes monopolistes qui exploitaient le pays. On voit, avec les 69£ refusés aux élèves pauvres du district de Sokoto, jusqu’où ces restrictions pouvaient aller !

D’ailleurs, lorsque les Anglais refusaient la création de nouvelles écoles publiques, c’était toujours pour des raisons budgétaires – mais ils étaient parfois obligés de céder à la persistance des émirs, qui, dans certains cas, proposèrent de transférer une partie de leurs émoluments et de ceux de leurs agents au projet. En une occasion, l’émir de Kano, Abdallah Bayéro, fut tellement irrité qu’il finit par ouvrir à ses frais une école dans son palais – école qui fut plus tard prise en main par le Département de l’éducation de la colonie. Ce sont les émirs aussi qui réclamèrent l’ouverture d’écoles pour filles, certains allant même jusqu’à s’activer pour trouver, en Angleterre, des institutrices pour ces écoles. Ils tenaient aussi à ce que les fils de talakawa aillent à l’école et n’étaient pas favorables à l’obsession des Anglais pour la hiérarchie sociale. En 1938-39, un grand nombre d’émirs critiquèrent la proposition anglaise de créer une « école des princes », un équivalent local d’Eton, où les enfants de la noblesse recevraient une éducation supérieure à celle des pauvres. L’émir Abdullah Kadiri d’Illorin se montra particulièrement hostile, pour deux raisons qui paraissent on ne peut plus logiques : selon lui, les fils de chefs auraient une meilleure formation morale s’ils fréquentaient les mêmes établissements que les fils de pauvres, et, par ailleurs, ces derniers étant majoritaires, il était immoral de les désavantager par rapport aux premiers. Sir Theodore Adams, le commissaire en chef des provinces Nord, souligna que si les fils de chefs ne recevaient pas une meilleure instruction que ceux des talakawa, ces derniers finiraient par s’emparer des rênes du pouvoir en accédant aux postes de responsabilité dans l’administration. La proposition divisa les émirs : ceux de l’Adamawa, d’Argungu, de Katsina, de Zaria et d’Illorin la rejetèrent absolument tandis que ceux de Kano et Gwandu, ainsi que le sultan de Sokoto et le Shehu du Bornou la soutinrent. Devant cette division, les Anglais préférèrent renoncer.

Soit dit en passant, il est intéressant de constater qu’à bien des égards, les Anglais étaient beaucoup moins progressistes que les émirs, dont ils n’arrêtaient pourtant pas de se gausser comme étant des personnages arriérés. Dans The British in Northern Nigeria (1968) de Robert Heussler, un livre généralement favorable à l’administration coloniale, nous voyons un résident colonial anglais forcer l’émir de Hadéjia à annuler la nomination d’un homme à un poste de responsabilité dans son entourage sous prétexte que l’homme en question était d’origine servile et allait être reconnu comme tel par les chefs de canton (« district heads ») et la population d’une manière générale. L’émir expliqua « que les temps avaient changé, qu’il y avait à présent des vues plus éclairées sur ces questions, et que l’homme était le plus capable des candidats », mais le résident maintint sa décision.

Pour en revenir à la question des émirs et de l’éducation, il est aussi significatif de voir que dès lors que les missionnaires ne menaçaient pas leur autorité politique, les émirs ne se faisaient pas scrupule de les accueillir sur leurs terres, et même parfois de les inviter. Ils étaient parfaitement au courant du fait que dans les écoles missionnaires, les textes de lecture étaient souvent des traductions haoussa d’extraits de la Bible, mais ils étaient persuadés qu’aucun musulman bien instruit de sa religion ne l’abandonnerait pour le christianisme et ne jugeaient pas ces écoles chrétiennes dangereuses du point de vue religieux. En fait, jusqu’au bout, le véritable adversaire des écoles missionnaires chrétiennes, ce fut le gouvernement colonial, non les autorités islamiques.

Pourquoi les émirs tenaient-ils tant à l’introduction et au développement de l’éducation moderne au Nord Nigeria ? Je crois que la principale raison tenait au fait qu’ils se voyaient comme les « chefs naturels » du Nord et avaient une perspective différente de la colonisation – différente de celle des Anglais. Pour les Anglais, la colonisation était une œuvre de longue haleine reposant sur la subordination des peuples sous tutelle et la sagesse active du colonisateur. Il faut se rappeler qu’à la veille de la Seconde guerre mondiale, l’administration coloniale était l’une des branches les plus bondées et les plus assurées de son avenir de la fonction publique britannique et des milliers de jeunes gens s’y engageaient en envisageant d’y poursuivre une longue carrière couronnée par une retraite bien méritée. La tutelle coloniale n’était certes pas éternelle, mais pour les Anglais, sa fin se perdait dans les brumes d’un lointain futur, peut-être les années 2050. Pour les Nigérians en revanche la colonisation apparaissait comme un processus dynamique avançant à grande vitesse, tout simplement parce que de leur point de vue, l’événement était cataclysmique – « le monde s’effondre », dit Chinua Achebe – et n’en finissait pas de faire bouger les choses. Les nordistes, qui venaient d’être brusquement attelés aux gens du Sud, qui avaient jusque là été pour eux de parfaits étrangers, virent une conséquence que les Anglais ne voulaient pas considérer : si le Nigeria devait être gouverné comme une colonie unitaire, alors forcement il serait dominé par les sudistes, qui avaient de meilleurs qualifications modernes que les nordistes. Cet écart angoissait les nordistes et en particulier leurs « chefs naturels », surtout lorsqu’ils envisageaient une indépendance de la colonie, chose qui, dans leur esprit, était beaucoup plus proche que les Anglais n’aimaient à le supposer.

Malheureusement pour les nordistes, la crainte anglaise d’un progrès « incontrôlé » (par eux) de l’éducation moderne au Nord produisit des résultats déprimants. A la fin des années 1940, le Nord Nigeria qui avait 50% de la population de la colonie ne comptait que 2,5% des élèves au niveau de l’enseignement secondaire. Il n’excipait que d’un seul et unique diplômé universitaire, un Peul instruit dans un établissement missionnaire que l’émir de Zaria avait invité dans ses terres, et qui était devenu chrétien. Dans la population en âge d’instruction primaire en 1952, 2% seulement étaient alphabétisés en écriture latine – le marqueur de l’instruction moderne – au Nord, contre 18% à l’Ouest (dominante yorouba) et 16% à l’Est (dominante ibo). A l’intérieur même du Nord, ces statistiques varient de 3,3% dans le Middle Belt à dominante chrétienne à 1,4% dans le grand Nord à dominante musulmane. Il est aisé, dans ces conditions, de blâmer l’Islam, mais la politique éducative n’était pas décidée par les autorités musulmanes.

Par ailleurs, cette divergence statistique recouvre une distinction plus grave : le fait que le contenu de l’enseignement développé au Nord était si radicalement différent de celui délivré au Sud – ce qui équivalait à fabriquer deux nations sous la houlette du même Etat, une recette imparable pour des déchirements sans fin, surtout si les deux nations sont de force à peu près égale (on ne parle pas ici du Canada ou du Cameroun).

Le Nord n’a jamais été en mesure de rattraper son retard en matière éducative, ce qui l’a condamné à demander de la discrimination positive et à être beaucoup plus dépendant du pouvoir d’Etat que le Sud. Surtout, cette histoire a créé une pathologie par rapport à l’éducation moderne qui est au principe de l’insurrection de « Boko Haram ». Les émirs ont, même aujourd’hui, conservé une attitude progressiste par rapport à ces conséquences pestilentielles des bévues britanniques de l’ère coloniale. Certes, pas tous. Il faut se rappeler de leur identité foncière d’hommes de pouvoir, c’est-à-dire de politiciens, cédant parfois à la tentation de l’opportunisme, comme ce fut le cas de feu Ado Bayéro, émir de Kano. Mais l’opposant le plus résolu à l’idéologie du salafisme radical au Nord Nigeria d’aujourd’hui n’est autre que son successeur, Muhammadu Sanusi II. Intellectuel brillant ayant fait ses études primaires à l’école de la mission catholique Sainte Anne de Kakuri, à Kaduna, Sanusi, qui est économiste de formation (il fut gouverneur de la Banque centrale du Nigeria de 2009 à 2014, année où il est devenu émir) s’est fait notamment le pourfendeur de la « Shariacratie » comme il appelle l’adoption de la Sharia dite « intégrale » dans le système législatif des Etats du Nord. Dans les années 2000, il s’est longtemps verbalement colleté avec feu Jafar Adam, le successeur de Sheikh Gumi comme leader idéologique des Salafis radicaux du Nord, et un ancien maître de Yusuf Muhammad, le fondateur de « Boko Haram ». Tandis que Jafar accusait Sanusi d’être un « laïciste occidentalisé », ce dernier taxa son adversaire d’avoir été endoctriné par le « fanatisme wahhabite » faute d’avoir un pied assuré dans les raffinements de la culture islamique – détail qui renvoie à la différence entre le patricien cultivé qu’est Sanusi et le plébéien obnubilé qu’il accusait Jafar d’être. Comme on sait, Jafar Adam a rejeté l’extrémisme virulent de son ancien disciple Yusuf Muhammad, qui l’a probablement fait assassiner en 2007. L’attentat de la Grande Mosquée de Kano, en novembre 2014, qui a fait 120 morts et plus de 260 blessés, visait le nouvel émir qui, aux yeux de « Boko Haram », était pire que Jafar. En effet, un mois plus tard, Abubakar Shekau, le chef de la secte terroriste, accusa Sanusi de dévier de l’Islam et asséna qu’il finirait par le tuer. Ce dernier n’a pas altéré sa position de « musulman laïc » comme a jadis dénommé, lui et ses semblables, le doctrinaire salafiste ou pseudo-salafiste Ibrahim Ado-Kurawa (je dis « pseudo » car depuis que Sanusi est devenu émir, Ado-Kurawa, saisi d’accès d’extravagant snobisme kanawi, se répand en éloges ampoulés à son égard).

sanusi

Muhammadu Sanusi II en coiffe émirale. Un musulman laïc…

L’histoire est racontée avec plus de détails et de ramifications dans le livre à paraître.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :