Flux RSS

Du Boardbook: écriture europhone

Publié le

Retrouvé par hasard mon « Boardbook », un « carnet pour soi-même » que je tenais vers la fin des années 1990, avant l’ère des blogs. J’y pêche deux textes voisins faisant réflexion sur l’usage du français par un écrivain africain. Le premier est un petit essai assez direct sur la question, et le second est une fantaisie « retour du futur » (plutôt que « retour vers le futur »), un texte prétendument écrit à une époque où les Africains ne pratiqueraient plus les langues européennes. Ce second essai comprend des calembours en langue zarma. « Sanni Bobo », le nom d’un érudit de l’an 2245, veut dire « Qui parle beaucoup » et « Editions Kosongu » veut dire « Editions bavardages ».

Texte 1

L’état du français que j’admire le plus, c’est celui qui se développe et mue de 1620 à 1780, d’Honoré d’Urfé à Diderot – mais le style que je tâcherai le plus à posséder, si je dois être un écrivain de langue française, est un style qui aurait des vertus contraires à celles de cet état du français: l’énergie et la richesse expressive, le pittoresque aussi. Ce sont les vertus des langues africaines dans leur état actuel. Comme parfois je soupire après le français de la Renaissance. Henri Estienne (1531-1598), fils de l’imprimeur humaniste Robert Estienne, écrivit un De la précellence du langage français dans lequel il pondérait la richesse lexicale de cette langue: « … nostre langage n’est pas seulement fourni de mots dont il faut qu’il se serve ordinairement, pour exprimer ses conceptions; mais ha aussi quelque provision curieuse plus tost que necessaire d’aucuns qui sont plus rares que les autres. Et quant aux necessaires, on peut bien dire qu’il en ha à rechange: veu qu’il ha moyen d’exprimer une mesme chose en plusieurs sortes. » Et citant des exemples, Estienne montre qu’il y a plus de mots, et de plus énergiques, en français qu’en grec, pour désigner l’avare: avare, avaricieux, eschars, taquin, tenant, trop tenant, chiche, vilain, chiche-vilain, pinse-maille, racledenare, serredenier, serremiette, pleurepain. Plus tard, il y aura encore « ladre » (lépreux, comme on dit chez nous du reste pour la main crochue du pingre: girey.) Aujourd’hui, mots courants pour l’avare, il n’y a plus que avare, pingre et radin, les deux derniers appartenant au registre familier. Quant on veut être expressif, on a dans l’usage commun harpagon et rapace. Avaricieux et fesse-mathieu, bien que parfois connus encore, sont vieillis et inusités et tous les autres mots, morts et enterrés depuis belle lurette.

En fait, il y a eu en français, comme dans les autres langues européennes, surtout quand elles ne sont pas, comme l’anglais, fécondées par la géographie, une inflation de ce que Estienne appelle « provision curieuse », de mots intellectuels et aseptisés, et une déflation de mots pittoresques et concrets. Le lexique de ces derniers est du reste presque entièrement passé au registre de l’argot ou du familier (pour avare, tous les mots colorés du même style que ceux cités par Estienne, se retrouvent dans cet étage plébéien du langage: grippe-sou, grigou, rapiat, pisse-vinaigre). Cette évolution suit le développement de la complexité d’une civilisation moderne dominée par le paradigme des sciences (neutralité, précision, froideur – à opposer à la modernité romaine, qui était, pour ainsi dire, « littéraire » et non « scientifique », et qui développa un vocabulaire plutôt de précision morale et judiciaire, un vocabulaire producteur de « textes chauds »). Par exemple, parler de « ladre » ou de « lépreux » à propos d’un avare n’est plus une image pertinente dans un contexte où ce mal (la lèpre) n’existe plus – encore que « ladrerie » continue, je crois, à désigner toute forme d’avarice particulièrement sordide. Un mot figuré peut survivre à l’image à laquelle il renvoie – mais pour ce qui est du ladre, toute une partie de la substance morale qui s’attachait au mot a disparu également. L’avarice était un vice ignoble pour les mentalités prémodernes habitant des sociétés finalement pauvres et économiquement peu productives: elle est aujourd’hui, dans l’opulence industrielle, simplement un faible ridicule. On ne parle plus habituellement de lésine, de ladrerie, qui sont des mots cinglants, on parle de pingrerie, de radinerie, de mesquinerie, qui sont des sourires moqueurs.

En étendant un peu toute cette petite réflexion philologique, on peut supposer qu’étant donné qu’en Afrique, nous sommes dans un contexte prémoderne de pauvreté matérielle et de civilisation non aseptisée, non cérébrale, l’état actuel du français rend cette langue philosophiquement étrangère à nos réalités. L’acquisition d’un style, pour un écrivain africain de langue française, consisterait d’abord, en tout premier lieu, à vaincre cette étrangeté. Ou, comme le fit merveilleusement Hampâté Ba dans ses mémoires, à la transcender. Les écrivains africains, surtout ceux de maintenant, sont ou trop paresseux pour s’atteler à cette tâche ardue, ou trop soucieux de complaire aux éditeurs et au public occidentaux, en ressemblant à des écrivains français tropicalisés, pour tâcher de donner au français une substance morale africaine. Ceux d’avant, ceux de la période coloniale et postindépendance, étaient des gens sérieux et honnêtes desquels on ne pouvait pas attendre une telle recherche. Du reste, la veine africaine de leur écriture battait souvent magnifiquement, semblable à une aura, comme dans Boubou Hama qui est omne africanus, peut-être du fait de son caractère de polygraphe traditionniste, certainement du fait de son caractère de Nigérien, de ressortissant d’une colonie qui fut extrêmement jeune.

Le français pour nous est surtout la langue de Rabelais et de Montaigne, en amont aussi celle de Villon et de Froissart, et en aval celle de Molière et de Saint-Simon. Mais déjà Rousseau, déjà Diderot sont incompréhensibles ou inacceptables pour la civilisation africaine actuelle, non pas dans leurs ratiocinations, mais plus fondamentalement, dans leurs motifs, dans leur sensibilité et leur métaphysique intérieure.

J’ai pu, en effet, constater en Philo cette discrepancy qui fait que les étudiants travaillent sur des textes qu’ils sont capables de pénétrer et d’expliquer, dans leur argumentaire, leurs référents contextuels, etc., mais qui n’ont et ne peuvent absolument pas avoir d’influence sur leur existence quotidienne, leur sensibilité déjà moulée et fermée à certains souffles par l’éducation africaine. Qui ne peuvent donc pas les cultiver en profondeur. M. S., par exemple, fontaine de lumineuses citations kantiennes sur quelque thème qu’on le mette, mais qui traite ses épouses et mène sa vie privée et sociale selon les règles obtuses du paysan de Hamdallaye qu’il est tout entier, sous le vernis de la culture scolaire. C’est pourquoi le prof de Lettres ou de Philo, chez nous, est essentiellement un mauvais antiquaire, un glosateur loquace et assez rustaud, sans esprit de finesse, puisque l’esprit de finesse découle du coeur, une machine à citations, mémoire d’école coranique oblige, qui reproduit souvent à l’égard de l’auteur et du texte l’attitude révérencielle islamonègre. S., à Dakar, chef du département des Lettres anciennes, considère Platon et Socrate comme des prophètes, non pas dans un sens détourné, mais bien dans le sens des nabi coraniques; certain étudiant « kantien » quitta une fois, indigné, une conférence de Catherine Clément, parce que cette dernière avait osé dire que Kant, sur le déclin de l’âge, avait des flatulences, etc., etc., etc. Le sort le plus intéressant à constater est celui réservé à Nietzsche: mais je préfère ne pas m’embarquer dans ce sujet. Voilà bien, en tous les cas, ce qui arrive à vouloir faire ingurgiter à des gens encore plus qu’à demi plongé dans les ombres d’un passé médiéval ou archaïque les plus audacieuses extravagances de la pointe de la modernité et de la postmodernité occidentales. Qu’on se rende bien compte, si l’on veut s’indigner de ce que cette dernière phrase peut avoir d’apparemment péjoratif, de la distance de réalité qu’il y a entre Hamdallaye et Paris ou San Francisco. C’est exactement comme si, par souci d’équité droit-de l’hommiste, on prétendait que le paysan de Vézelay sous le règne de Louis le Gros a la même vision du monde qu’un yuppy new-yorkais. Maintenant, prenez ce paysan de Vézelay sujet de Louis le Gros, ou de Louis le Grand, c’est tout un, faites lui faire une thèse sur Kant dans le français de 1990, et vous avez M. S.

Texte 2

Extrait traduit en français d’un manuel de littérature africaine de l’an 2245 de l’ère chrétienne: « Aussi étonnant que cela puisse paraître maintenant, de la fin du XIX°siècle à la fin du XXI°siècle, les Africains écrivirent dans leur écrasante majorité dans des langues européennes, l’anglais, le français, le portugais et l’espagnol. Presque tous les auteurs qui écrivaient dans ces langues, aujourd’hui comprises, parmi nous, uniquement des spécialistes, les utilisaient exclusivement à cette fin. Mieux, elles étaient desservies par une presse abondante, traitant de tous les sujets. Beaucoup d’Africains capables de lire et d’écrire dans ces langues étaient illettrés dans les langues africaines, ce qui ne leur causait aucun souci particulier. Les travaux de linguistique historique et sociale de l’éminent linguiste Sanni Bobo montrent que cette catégorie d’Africains, qui se faisaient appeler « intellectuels », estimaient, consciemment ou inconsciemment que les langues européennes étaient « supérieures » aux langues africaines. « Comme, dit-il dans son étude sur Les intellectuels allophones de l’Afrique postcoloniale et renaissante, l’acquisition de ces langues leur avait coûté un effort considérable d’études étendues sur plusieurs années dans des conditions souvent difficiles, et qu’elle s’accompagnait tout naturellement de la maîtrise d’une culture intellectuelle et scientifique développée et dominante, ils éprouvaient logiquement des sentiments de respect et d’amour pour ces langues. Cela est d’autant moins étonnant que la possession de ces langues légitimait une position d’élite et permettait d’entrer en contact avec le vaste monde, où elles étaient répandues. » (Edition Kosongu).

Ces langues avaient été introduites en Afrique par la dernière phase de l’expansion des empires européens, la conquête de l’Afrique. En étendant l’autorité de leurs Etats métropolitains sur de vastes portions du continent africain, les Britanniques, les Français, les Portugais, les Belges et les Espagnols avaient aussi, chacun pour sa part, exporté un système scolaire imposant l’apprentissage exclusif ou seulement obligatoire de leur langue. Ils employaient à des tâches subalternes les Africains formés dans ces systèmes scolaires. Ce sont ces « commis » des administrations coloniales qui, grâce à leur maîtrise des langues européennes, découvrirent la littérature européenne et se mirent à l’imiter, en rédigeant, directement dans les langues européennes, des romans, des poèmes, des pièces de théâtre, des essais, tous genres inventés en Europe.

Lorsque les Européens quittèrent l’Afrique peu après la Seconde Guerre mondiale, les Africains essayèrent de maintenir les systèmes politiques coloniaux, transformés en Etats indépendants. Ces nouveaux Etats africains étant des imitations rudimentaires de leurs anciens Etats métropolitains, leur développement reposait essentiellement sur la reproduction de la même classe d’Africains scolarisés dans les langues européennes. Aussi, une littérature dans ces langues continua-t-elle à subsister et même à être prédominante.

Cette littérature était néanmoins authentiquement africaine dans ses thèmes et son allure générale. Inférieure à son modèle, inférieure à la littérature africaine d’époques postérieures, elle parvenait cependant à représenter fidèlement la vie et les sentiments des Africains de l’époque, avec parfois des réussites exceptionnelles hissant certaines oeuvres sur un plan où elles étaient capables de rivaliser avec n’importe quelle réussite d’une autre littérature. Mais elle n’avait pas d’avenir. Les Européens d’aujourd’hui la lisent comme un surgeon exotique de leur vieille littérature, et les Africains, qui n’y ont accès qu’en traduction, y retrouvent le ton de leur littérature actuelle, mais comme attifé d’un habit étrange et pittoresque, en somme en costume-cravate et en souliers de cuir, comme c’était universellement de mode alors. Il y a quelque chose de délicieux à les lire dans le texte original, et rien que pour cela, l’apprentissage des langues européennes devrait être moins confidentiel – d’autant que ces langues ont peu changé depuis lors, incomparablement moins, en tout cas, que les langues africaines.

Il faut faire un effort d’imagination et se rappeler que vers 1980, deux Africains cultivés ne s’abaisseraient pas à converser dans une autre langue que l’anglais ou le français, et que c’est avec des scrupules et une prudence extraordinaires qu’on a commencé à enseigner et à écrire dans des langues autochtones, en s’en tenant le plus souvent aux plus répandues (Cf. Bobo, sur les efforts d’ « alphabétisation par le sommet »). Il faut surtout revoir les films de l’époque, sans doublage! Quand, à Lagos, on voulait commander à boire dans un restaurant (mot, après tout, ancêtre de tous les « restran » des langues africaines), on demandait a glass of wine, of port, a cup of tea, of coffee (en anglais d’aujourd’hui, on écrirait igles o-veyn, o-po’t, icup o-tee, o-covy, mais c’était pratiquement la même prononciation). En lisant la pâte commune de ces oeuvres, en dehors des exceptions de haut vol, nous sentons la férule du modèle occidental scolaire, la discipline étrangère des langues européennes sur les âmes nègres. C’était une littérature un peu pâle, bien trop raisonneuse, bien trop géométrique, guindant le fond exubérant et anarchique de l’âme nègre sur des échasses mièvres, la masquant d’un maquillage naïf qui, parfois, craque un peu sous la tension d’un grand ricanement ou d’une langue tirée… La couleur et la lumière manquent scandaleusement, et nous sentons que cela venait de cette contrainte, de cette contradiction un peu morbide de penser, de sentir selon une éducation morale africaine, et d’exprimer selon une éducation esthétique européenne, et européenne non pas du temps de Shakespeare et de Rabelais, mais du temps des psychologues, des analystes et des orthoépistes.

Bien entendu, nos langues se sont émancipées non sans être au passage fécondées par un apport massif de mots et concepts des langues européennes, d’ingénieux transferts de pans entiers de syntaxe indo-européenne – mais enfin, c’est une chose d’écrire un poème en kanuri de l’an 2245, et une autre de le faire en français de l’an 1980, sans pouvoir recourir, par exemple, à ces si savoureux, si expressifs idéophones.[1]»

[1]A ce sujet cependant, voir Portien Malalèche, dans un ouvrage écrit en créole, sur la littérature française des Antilles, correspondante à la période dont nous venons de parler: nombre d’écrivains francophones des Antilles utilisaient des idéophones. La question, non résolue, est de savoir s’ils les transféraient du créole, ou s’ils les imaginaient. Mais dans ce dernier cas même, ce serait selon des schèmes linguistiques créoles, d’origine évidemment africaine.

Je continuerai à explorer le Boardbook pour d’autres textes, puisqu’il semble être un Blog avant la lettre – même si je ne suis pas complètement d’accord avec ce que j’écrivais et pensais alors…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :