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Washington Square & Kebab 7th Street

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Fini d’écrire mon livre, qui est sur le bureau de l’éditeur – et cette longue plongée monacale dans un sujet quelque peu harassant, requérant plus d’activité analytique que sentimentale m’a laissé littéralement affamé de littérature. Ce qui explique que m’étant rendu dimanche à Zoo Lake (un étang plus qu’à moitié putride dans un très beau parc où les Johannesburgeois aiment à faire du pique-nique, avec, de l’autre côté de l’avenue, le zoo de la ville, où je me suis aussi aventuré), étant tombé sur un bouquiniste et, ayant soudain eu envie de lire quelque chose au milieu des palmipèdes (étonnamment silencieux pour ce genre d’oiseaux généralement braillards) qui batifolent au bord de l’étang, j’ai acheté Washington Square de Henry James, que j’ai lu en trois jours (c’est un récit plus qu’un roman) un peu comme on fait une beuverie.

Il est très difficile de trouver de la littérature locale en Afrique du Sud. Depuis mon arrivée ici, les universités sont dans une crise aiguë, qui a commencé il y a un peu plus d’un an, et qui est due en partie au refus de l’Etat de soutenir l’enseignement supérieur, mais aussi à une lutte plus idéologique/culturelle pour la « décolonisation » de l’éducation. Le premier épisode de cette crise, « Rhodes must fall », relève de cette lutte idéologique (tandis que le second épisode, « Fees must fall », est une lutte contre la transformation de l’université en entreprise jugée sur rendement, processus en cours sous égide néolibérale dans les pays anglophones et un peu partout dans le monde).

Cette lutte de décolonisation me paraît légitime étant donné les conditions existantes, et j’en fis de nouveau la remarque en constatant que si l’étal d’un bouquiniste, à Ouagadougou ou Niamey, offrira certes toujours des classiques français, l’élément africain y est généralement prépondérant, pour la simple et bonne raison que les livres africains sont au programme des écoles – au point où les bouquinistes, ou « librairies par terre » comme on les appelle à Niamey, suppléent à la défaillance des maisons d’édition et de distribution en revendant des photocopies des oeuvres au programme ingénieusement présentées avec leur couverture d’origine. Rien de tout cela chez les bouquinistes de Johannesburg dont j’ai examiné les cageots ou les étals avec beaucoup d’attention. Rien, non plus, dans les luxueuses librairies universitaires que j’ai visités. Quantité de livres sur l’Afrique, certes, mais au niveau des humanités (littérature, philosophie, etc.), c’est la portion congrue, face à l’écrasante domination de la littérature anglaise et de ses consœurs européennes. Nous sommes dans une université du monde occidental transposée en pays africain, ce qui est, d’ailleurs, une définition de bien de choses en Afrique du Sud.

Le plus curieux, c’est l’effet que cela a sur la population africaine du pays. Ici, comme si on n’était pas en Afrique, les Noirs sont appelés « Africains », vestige de la nomenclature de l’Apartheid, bien que les jeunes générations, ceux qu’on appelle les « Born Free », préfèrent le terme « Black » (« Blek », avec l’accent sudaf). Mais c’est souvent ceux qui sont le moins « africains », d’une certaine manière, qui revendiquent le plus l’Afrique. Comme je l’ai toujours fait remarquer à ceux qui me traitaient d’« aliéné » au lycée (parce que je lisais des gens comme Henry James), ce n’était pas le paysan de la cambrousse de Zabouré qui s’angoisserait autant de son identité africaine! Quoi qu’il en soit, le rapport des Sudafs « Blek » ou « Africains » à l’Afrique paraît aussi compliqué que celui des Africains-Américains ou des Antillais, en dépit du fait qu’eux du moins ont des racines africaines aussi directes que les Zambiens ou les Ghanéens. C’est assez incongru – c’est le mot qui me vient à l’esprit.

Par exemple, j’ai reçu la visite de deux amis ouest-africains – un Sénégalais de Paris et un Ivoirien d’Abidjan. Comme ils voulaient faire du Joburg by Night, on s’est rendu dans un bar-boîte de la Seventh Street, l’endroit où on est censé s’amuser ici. C’est une rue assez brève, mais bordée de part et d’autre de restaurants, cafés, bars-dancing, etc. Détail: la séparation raciale est rigoureuse. Même les restaurants ne font pas dans la mixité. C’est comme un kebab : viande, légume, viande, légume. Forcément, on s’est retrouvé dans un bar-dancing « blek ». Où on s’est ennuyé ferme. Le Sénégalais de Paris était en vacances et, dans son esprit, il fuyait la grisaille européenne pour s’éclater « en Afrique » ; et l’Ivoirien, en vacances également, était un habitué des ambiances « on n’a qu’à devenir fou » de la Rue Princesse et autres fuligineux endroits abidjanais ; et les voilà devant se contenter pour tout potage de musique black US, quintessenciée occidentale quand on est en Afrique. Connaissant les Sudafs, je n’étais pas surpris, mais je voyais mes deux compagnons de goguette aussi marris que désappointés. Au bout d’une heure de ce traitement, le Sénégalais finit par demander à notre serveuse s’ils allaient finir par mettre de la musique locale. Cette dernière nous assura que cela viendrait. « Qu’elle dit », fis-je, sceptique. Et je leur révélai que même les chauffeurs de minibus taxi – les équivalents locaux des « Cars Rapides » de Dakar et des « Woro woro » d’Abidjan – lavent leur véhicule en écoutant de la musique occidentale. Quand j’ai découvert cela un matin très tôt en faisant du footing, je me suis rendu compte de l’étendue du désastre. Car censément, ces gens sont l’équivalent du paysan de la cambrousse de Zabouré ou de Potou.

Et pourtant, cette musique bantoue sudaf existe, et elle est puissante. Mais on ne l’entend jamais dans la rue, sauf à des occasions politiques. Dès qu’ils doivent se battre, que ce soit dans une grève ou, justement, lors des manifs estudiantines qui ont failli faire faire naufrage à l’année académique en septembre et octobre, les « blek » mobilisent le folklore musical local et se remettent aux danses tribales, parfois en sortant tout le costume traditionnel et les peintures corporelles qui vont avec. Comme si, ici, l’Afrique était, avant tout, une notion politique – au lieu d’être culturelle. Cela me rappelle ces manifestations d’étudiants noirs américains où chaque étudiant porte un t-shirt frappé du drapeau d’un pays africain — choses qu’on ne verrait pas en Afrique même.

Nous quittâmes le bar-dancing au bout de deux heures sans jamais entendre une note de musique africaine. Sur ce point au moins, il n’y avait pas de kebab.

Washington Square m’a plu, soit dit en passant. James, semble-t-il, n’en était pas très fier, mais il y a au moins résolu assez bien un problème que le roman ne résout généralement pas très bien – celui de faire parler plusieurs personnages à la fois dans un seul récit. Le théâtre fonctionne sur ce principe – et d’ailleurs Washington Square a été très bien adapté au théâtre, ironiquement pour James qui s’est toujours cassé la gueule sur la scène. Gide, dans Les Faux Monnayeurs, a réussi à faire parler deux personnages à la fois, l’écrivain Edouard et le jeune forte-tête Bernard. Mais Les Faux Monnayeurs n’est pas vraiment un roman. Mes essais de fiction sont, pour l’instant, entravés par le fait que je voudrais faire parler au moins trois personnages à la fois. James en fait parler quatre, sans qu’on s’en aperçoive. Je devrais relire Washington Square.

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