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Posé à un ami américain, analyste sagace et très cultivé, la question que je me posais dans le postage précédent – en particulier : que feraient les électeurs de Trump une fois qu’ils auront découvert qu’il ne sera pas leur sauveur ? Est-il possible d’imaginer des scénarios de violence ? A son avis non. En substance, m’a-t-il, on n’en sait pas encore, à cette heure, assez sur les paramètres de la réussite de Trump pour tirer des conclusions sur le long terme, mais un détail empirique – que j’ignorais – milite en défaveur de cette idée. Selon lui, le soutien de Trump, bien que relevant effectivement d’un « whitelash », proviendrait essentiellement de la classe moyenne blanche déclinante, non pas de la classe ouvrière blanche. Cette dernière a voté pour Trump quand elle était républicaine de sensibilité et s’est abstenue quand elle était démocrate de sensibilité. C’est-à-dire qu’elle a voté pour Obama par le passé, mais non pour Clinton cette année. Mon ami me dit avoir du mal à voir des gens de classe moyenne, même déclinante, se répandre dans les rues. Néanmoins, il est d’accord avec le fond de l’analyse effectuée dans le postage précédent et m’a aiguillé sur cet essai qui explique beaucoup mieux la situation que je ne l’ai fait, tout en posant la même problématique de fond – à partir d’une analyse historique sur la manière dont le Parti Démocrate a perdu son idéologie radicale-démocrate (« populiste ») dans le contexte de crise politique et économique des années 60-70 (guerre du Vietnam, déclin économique de la « stagflation »). Durant cette époque, le Parti Démocrate a acquis son rôle de champion de l’humanisme, qu’il était loin d’être auparavant et qui le distingue aujourd’hui si noblement des Républicains, mais l’auteur de l’essai pense qu’il n’a d’avenir que s’il parvient à récupérer aussi sa tradition de démocratie radicale – c’est-à-dire d’une époque où les ténors du parti pensaient qu’il y avait une incompatibilité terminale entre démocratie et capitalisme monopolistique, que les grandes entreprises étaient un « public trust » (un bien public délégué) et non une propriété privée et que l’Etat devait « décentraliser » l’économie pour empêcher des concentrations de pouvoir économiques que l’on considérait à l’époque comme étant une caractéristique de… l’Europe ayant mené, entre autres choses, à l’hitlérisme. La réglementation de l’économie, dans cette optique, était une façon de garantir le libre jeu de la compétition, équivalent de la démocratie dans le monde des affaires – alors qu’aujourd’hui, le mot « réglementation » est devenue une injure et on suppose qu’il s’agit non pas d’un moyen vers une fin, mais simplement d’une manie perverse de politiciens mal éclairés.

L’essai est long, mais il vaut la peine d’être lu, surtout étant donné l’influence de ces évolutions américaines sur le reste du monde. Soit dit en passant, l’essai me fait comprendre pourquoi, dans l’essai de Mencken sur le caractère américain cité dans le billet précédent, le grand journaliste démocrate (mais fort raciste et misogyne !) expliquait avec son éloquence mordante et argumentée que les Américains ne haïssaient rien plus que les grandes fortunes, disant, par exemple qu’« un Carnegie anglais aurait reçu un siège à la Chambre des Lords depuis vingt ans ; un Rockefeller français aurait arboré le grand cordon de la Légion d’Honneur avant même d’avoir recours à un toupet ; un Morgan allemand n’aurait jamais échappé à l’Aigle Rouge et au Conseil Privé. Mais aux Etats-Unis, une grande fortune est la barrière la plus efficace aux dignités et positions publiques, et même au respect privé. Nos Ryan et nos Harriman ne sont pas des idoles, mais des cibles : la meilleure manière de se faire un nom en politique est de s’en prendre à eux avec succès, ou, faute de cela, au moins avec sauvagerie. Et nos philanthropes spectaculaires, nos Rockefeller, Carnegie et Sage, ne recueillent que moquerie pour leur peine. (…) L’immoralité de la richesse est, au vrai, l’une des doctrines fondamentales du peuple américain depuis qu’il s’est donné une opinion publique établie. Toute l’histoire de notre vie politique… a été l’histoire d’une guerre incessante contre l’opulence. » Il avait raison (je le pensais encore en lisant, il y a deux ans, une biographie de John Davison Rockefeller Sr., fondateur de la fortune Rockefeller, un homme que les Américains de son époque adoraient détester, qui, en sa qualité de cible, donna naissance à la féroce tradition américaine du journalisme d’investigation dite « muckraking », littéralement, « fouillage d’ordure » ou, comme diraient les Français, « fouille-merde », et dont la société Standard Oil fut cassée en 90 compagnies différentes par un arrêt de la Cour Suprême en 1911 en vertu de la lutte contre les monopoles.)

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