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De quoi Trump est-il le nom

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Il y a deux semaines environ, Michael Moore avait prédit la victoire de Trump. Il n’avait pas simplement dit qu’il y avait risque, possibilité, probabilité d’une victoire de Trump, mais que cette victoire était mathématiquement inéluctable, politiquement inévitable. Il donna cinq raisons à cela : (1) la désindustrialisation destructrice du rêve américain pour les membres des classes moyennes et laborieuses, notamment dans le Midwest où se trouvent les « battleground states » les plus décisifs. Dans la présidentielle américaines, certains Etats sont d’avance acquis aux Démocrates, comme la Californie, ou aux Républicains, comme le Texas. L’élection se décide donc dans les « Etats de confrontation », et Moore était certain que Trump avait une sérieuse longueur d’avance sur Clinton dans ces endroits parce qu’il avait su se montrer sensible à leur malheur, tandis que Clinton était le symbole même du système qui les avait mis au ban de la vie. Ils allaient donc, dit-il, se servir de Trump comme d’un cocktail Molotov. Les populations de ce qu’il appelle le « Rust Belt », la Ceinture de la Rouille (comme on parle de « Bible Belt » pour les Etats du centre-sud où la religion est d’une importance primordiale), frustrés et en colère depuis des décennies, ont besoin de « choquer  le système », de « secouer le système ». (2) L’ultime effort du mâle blanc, qui sent que le pouvoir lui échappe et qui, après avoir subi huit ans sous le commandement d’un Noir, n’est pas prêt à se laisser donner des ordres pendant huit ans encore par une bonne femme, à laquelle succéderait un gay, puis un transgenre, et bientôt, avec les droits accordés aux animaux, on se retrouvera avec un hamster intronisé à la Maison Blanche. « This has to stop ! » (3) Le cas Hillary, une femme d’une impopularité sans remède, qui, aux yeux de 70% des électeurs, est malhonnête et n’inspire pas confiance, sentiment que Trump a capté et exploité en ne se référant jamais à elle dans ses discours de campagne que par la formule « crooked Hillary », « la véreuse Hillary ». Elle représente le vieux style politique, basé sur l’obsession de se faire élire ou réélire, quitte à « flip-floper » sur toutes les questions, aujourd’hui pour, demain contre, suivant le vent des sondages et des scrutins. En dépit de tout le blabla de la presse sur la question féminine, Moore relève le fait têtu que les femmes jeunes sont parmi ses plus féroces critiques, indifférentes au fait que la carrière de Hillary Clinton a été importante dans les gains de droits qui ont amélioré leur propre sort. L’impact de cette impopularité, c’est que personne ne ressent de l’excitation à aller voter pour elle comme ce fut le cas pour Obama lors de la présidentielle précédente, ou pour Bernie Sanders lors des primaires démocrates. Elle ne suscitait pas l’enthousiasme et comme, du point de vue de Moore, le facteur décisif de l’élection 2016 était la capacité à faire sortir les gens de chez eux et à les amener à se bouger le cul pour aller voter, Clinton se trouvait considérablement désavantagée. (4) Le syndrome de l’électeur déprimé de Sanders – Bernie Sanders étant le compétiteur malheureux de Clinton aux primaires démocrates, un candidat aimé en particulier des jeunes et tenant, à gauche, un discours similaire à celui de Trump sur le malheur économique. Moore, qui se compte lui-même parmi les supporters de Sanders – il avait juré de ne plus jamais voter pour Clinton depuis qu’elle avait apporté son soutien à la guerre contre l’Irak, promesse qu’il se trouvait à présent disposé à briser pour faire barrage à Trump – expliqua qu’en dépit des craintes du camp démocrate, ces derniers allaient voter pour Clinton. Mais ils feraient le minimum syndical. Ils n’allaient pas entraîner d’autres électeurs avec eux, ni se porter volontaires dix heures par jour au cours du mois précédant l’élection pour animer la campagne comme ce fut le cas avec Obama, ni parler d’un ton de voix convaincu et excité à propos du vote pour Hillary. La plupart de ces électeurs sont des « millenials » (des jeunes nés dans les années 1990), et pour les accrocher, Hillary aurait dû faire quelque chose de vraiment branché, par exemple choisir un vice-président femme – au lieu de quoi, ce fut un homme blanc terne et sans intérêt. (5) L’effet Jesse Ventura, de ce lutteur professionnel élu gouverneur du Minnesota dans les années 1990. Les gens, nous dit Moore, voteront aussi pour Trump simplement parce qu’ils le peuvent, pour exprimer leur liberté et leur ras-le-bol d’un système malade en lui jouant un sale tour.

A cause de toutes ces raisons, nous assura Moore, il n’y avait absolument aucune chance concrète pour Hillary Clinton de gagner, et ceux qui croyaient le contraire ne faisaient que fermer les yeux devant une réalité déplaisante mais têtue. Les médias ont totalement ignoré cette analyse, bien entendu. Et les présentateurs et commentateurs télé ont tous dû vivre une nuit éprouvante au cours de laquelle une surprise croissante se lisait sur leur face, au fur et à mesure des avancées de Trump dans les résultats qui tombaient, les forçant à se débrouiller de façon embarrassante pour réinterpréter les sondages qui avaient donné Hillary Clinton vainqueur. Cela, même à Fox News, la chaîne des fachos.

Mais avant d’épiloguer, il faut s’assurer des données empiriques autant qu’elles sont disponibles, et dire ce qui s’est passé.

Un premier détail important, c’est que suivant les résultats complets – si je ne m’abuse – Clinton a « en réalité » gagné l’élection – je veux dire par là que dans tout autre système démocratique occidental, où le principe représentatif est direct, Clinton aurait gagné. Elle a recueilli un petit peu plus de voix que Trump (59,80 millions contre 59,59 millions). Cependant, à cause du système du collège électoral, qui traduit le vote individuel en vote effectué par des grands électeurs dont le nombre varie suivant la population des Etats, elle a largement perdu le vote final. Il suffit d’avoir 270 votes de grands électeurs pour remporter la présidentielle, même si l’on n’a pas remporté le soi-disant vote populaire, c’est-à-dire le scrutin direct, utilisé dans toutes les autres démocraties représentatives pour déterminer le gagnant de la présidentielle. Trump a recueilli 276 votes de grands électeurs. La divergence entre vote populaire et vote du collège électoral ne s’est produite que quatre fois dans l’histoire américaine – la dernière fois, en 2000, avec la victoire bizarre de Bush sur Gore. Ceci serait donc la cinquième fois.

Bien entendu, du point de vue des gens qui croyaient en la victoire de Clinton, il reste tout de même étonnant que Trump ait recueilli assez de vote populaire pour n’être distancé par Clinton que de 200 000 voix en gros. Et le fait est qu’il l’a remporté dans les « battleground states » !

En ce qui concerne l’électorat même de Trump, quelqu’un a parlé de « whitelash » (jeu de mot sur « backlash », i.e., « retour de bâton », pour parler d’une sorte de « revanche des Blancs »). Il semble qu’il y ait plus qu’un peu de cela. Suivant les données préliminaires, les électeurs de Trump sont surtout blancs (58%), surtout des hommes (53% – mais il a eu 42% de femmes et l’écart avec Clinton, bien que très large, n’est pas significativement plus large que lors de l’élection de 2000, par exemple), surtout des gens sans diplôme universitaire (67% de Blancs sans diplôme universitaire, écart beaucoup plus large avec le candidat démocrate qu’en 2008 et 2012), mais aussi les Blancs avec diplôme universitaire (49% pour Trump contre 45% pour Clinton). Les vieux ont aussi largement plébiscité Trump (53%, contre 45% pour Clinton). Par rapport à Obama, Clinton a été affaiblie par un enthousiasme moindre des jeunes et des Noirs, bien qu’elle ait largement surclassé Trump auprès de ces électorats. Il semble que Clinton a perdu six millions de votants potentiels par rapport à Obama 2012, tandis que Trump n’en a perdu que un million par rapport à Romney 2012. C’est ce à quoi Moore faisait allusion en craignant « l’effet Hillary ». La presse s’est focalisée sur le fait que l’establishment républicain n’aimait pas Trump (tandis que l’establishment démocrate adorait Clinton, au point, soupçonne-t-on, d’avoir saboté le challenge de Bernie Sanders). Mais elle a négligé le fait que la base démocrate n’aimait pas beaucoup Clinton tandis que la base républicaine adorait Trump – comme l’ont montrés de façon répétée les résultats des primaires républicaines. Or, c’est la base qui vote. Ergo, encore une fois la presse a révélé son visage élitiste.

Le monde politico-médiatique se refusait à prendre Trump au sérieux et surtout, ne voulait pas croire en sa victoire, en particulier chez les libéro-démocrates. C’était une profession de foi en négatif. Cela faisait plus d’un mois que, dans les dépêches quotidiennes que je reçois du New York Times, je sautais systématiquement tout article ayant le nom « Trump » dans son titre – ce qui allégeait en l’occurrence considérablement ma lecture, étant donné l’obsession du journal pour le magnat à la face orange. Pourquoi cette mienne attitude ? Parce que j’en étais arrivé à trouver suprêmement irritant le biais puéril, le souci maniaque de trouver la petite bête et l’obsession de souligner et mettre en italique et en polices écarlates (tout ceci au figuré bien entendu) la moindre incartade de Trump. Je ne voyais pas à quoi cela rimait d’ailleurs, dans la mesure où la plupart des lecteurs du NYT sont des libéro-démocrates ou en tout cas des gens peu susceptibles d’entretenir des sentiments amènes à l’égard de l’intolérable baderne. Mais surtout, cela me mettait mal à l’aise par le manque de probité que cela indiquait. Lorsque vous êtes aussi décidé à ne voir que le mauvais côté de quelqu’un et à ne mettre en épingle que ce qui vous déplaît, vous risquez de vous aveugler vous-même. Je ne demandais qu’à être convaincu de la mauvaiseté de Trump, mais certainement pas de cette manière insistante et vulgaire qui me rappelait les raisons pour lesquelles je ne lis pas la presse politique nigérienne (c’est-à-dire la presse nigérienne tout court, puisque ladite presse ne traite que de politique politicienne). Cela me faisait aussi un peu pitié – je crois que c’est bien le mot – car je ne pouvais m’empêcher de songer : « Et si Trump gagnait ? Qu’est-ce qu’ils vont souffrir… » Car dans ces pseudo-analyses dégoulinantes de subjectivité, le cœur s’était mis à nu, et pouvait être frappé au vif si les choses tournaient de travers.

Mon exaspération provenait aussi d’une certaine impatience à l’égard de l’idéologie libérale-démocrate, qui place ses postulats humanistes au dessus d’une perception intelligente des ambiguïtés et des duretés du réel. Cette idéologie a été bien exprimée par Clinton lorsqu’elle a dit, dans un discours adressé à de riches donateurs, que la moitié des supporters de Trump relevait d’un « basket of deplorables », comme qui dirait, « un lot de tristes sires ». Détaillant ce qu’elle voulait dire par cette pittoresque trouvaille langagière, elle ajouta, « Vous savez, les racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes – et tant et plus. » Ce n’est certainement pas en se moquant et en insultant ces gens qu’on changera leurs idées et leurs sentiments, car arriver à ce résultat nécessite un niveau de réalisme (et non de moralisme) et d’empathie que les libéro-démocrates, qui éprouvent littéralement un haut-le-cœur face à des dispositions d’esprit aussi dégueulasses (« gross » distent-ils), ne peuvent s’obliger à cultiver. Ils éprouvent peut-être en effet plus d’empathie à l’égard d’un hamster que d’un thuriféraire du KKK – ce que je peux d’ailleurs comprendre, mais là n’est pas la question. Dans la lutte des idées, c’est un handicap de réduire une population ayant un certain poids politique à des clichés négatifs. Sans compter que l’accent mis sur les droits de l’homme, ici comme dans les pays pauvres, se fait – je ne sais d’ailleurs trop pourquoi – au détriment de tout engagement sérieux et déterminé (et pas seulement rhétorique et cosmétique) pour une transformation des conditions sociales matérielles. Ainsi, les libéro-démocrates voient bien que la plupart de ces « racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes » sont aussi des prolos, mais ils se refusent à en tirer les évidentes conséquences. Cet essai en dit vraiment long sur cette question particulière.

La presse que je lis, qui est essentiellement libérale-démocrate (faute d’une presse radicale-démocrate qui me conviendrait mieux mais qui n’existe pas), se focalise encore ce matin sur l’idée que les électeurs américains auraient « trahi » la cause humaniste libérale en jetant le masque derrière lequel se cacheraient d’indécrottables racistes et misogynes. Comme je le soulignerai plus loin, c’est tout de même un peu facile, même s’il ne fait pas de doute que ces sentiments alarmants ont joué un rôle certain dans la victoire de Trump. A côté de ces accusations, il y a bien sûr la critique des dévastations du néolibéralisme, critique qui devient de plus en plus de rigueur, mais encore une fois, les libéro-démocrates se refusent à tirer les conséquences analytiques du rapport entre l’anti-humanisme des prolos et le malheur économique. Ils soulignent l’existence de ces rapports, ils vont même jusqu’à avouer que Hillary Clinton fait partie de la clique politicienne qui a intronisé le néolibéralisme dans nos vies, mais au final, leur désir dominant est de vitupérer contre l’anti-humanisme des prolos, non pas contre le néolibéralisme et ceux qui nous l’infligent.

Et ceci nous amène aux raisons profondes de la victoire de Trump, plus profondes et enracinées, en tout cas, que les circonstances électorales particulières de l’an 2016 ou l’anti-humanisme d’une frange de l’électorat américain.

En décembre 2010, j’étais invité en résidence à la rupine université de Princeton, et je devais me rendre au Nigéria au début de l’hiver. L’institut qui m’accueillait envoya une luxueuse limousine me chercher à mon domicile pour me transporter à l’aéroport de Newark. Je louais un deux-pièces attenant à une grande belle maison dans un quartier bourgeois de cette localité bourgeoise. Le deux-pièces appartenait aux propriétaires de la maison, et y était d’ailleurs architecturalement intégré, tout en étant indépendant. Bref, du point de vue du chauffeur de la limousine, je sortais de cette maison à l’allure quelque peu palatiale pour monter dans son véhicule, usant ainsi des coûteux services de la société de location de limousine afin de me rendre à Newark, qui était tout de même à environ une heure de route. Il me crut friqué. Il me fit la conversation sur un train bien étrange. En gros, il me félicitait d’être riche et se plaignit amèrement du nombre de tire-au-flanc et d’immigrés en situation irrégulière qui étaient en train de sucer les Etats-Unis comme autant de virulentes sangsues. Il m’assura que le Parti Démocrate facilitait l’entrée du territoire aux Mexicains, qui mettraient ensuite leurs enfants dans les écoles du pays, créant d’insolubles problèmes de massification scolaire, tandis que les parents profiteraient de façon parasitique de l’assistance sociale américaine qu’ils mettraient en crise. Je lui demandai pourquoi, à son avis, les démocrates se livraient à de telles turpitudes. Il me répondit que c’était pour garder le pouvoir en faisant voter les Mexicains. J’objectai en lui faisant remarquer la contradiction de son propos : si les Mexicains étaient en situation irrégulière, comment pouvaient-ils voter ? Il me répondit que le Parti Démocrate leur donnait des faux papiers. Je lui demandai s’il y avait des preuves de ce fait. Il me dit qu’il ne savait pas, mais qu’il en était convaincu.

Chauffeur de limousine – Blanc, soit dit en passant, et qui n’était manifestement pas gêné que je fusse noir, du moment que j’étais « riche ».

Une année auparavant, en décembre 2009, je me trouvais de passage à Accra, au Ghana. J’avais pris une chambre dans une auberge neuve dénommée « Hotel Obama ». Un matin, au petit-déj, je lisais un petit livre intitulé Anti-capitalism quand je vis un homme blanc d’un certain âge entrer dans le restaurant. Je sentis tout de suite qu’il était américain, et une sorte de réflexe bizarre de « ne pas offenser » me poussa à fermer et dissimuler le livre – car, de mon point de vue, le capitalisme est une religion aux Etats-Unis, et il faut éviter d’offenser le sentiment religieux des gens. Mais le monsieur avait dû entrevoir le titre du livre, car il me demanda la permission de s’asseoir à ma table et entrepris ensuite de me convaincre des vertus du capitalisme. Il me dit que les Etats-Unis n’étaient riches que grâce au capitalisme, ce qui leur permettait de venir en aide à des pays comme le Ghana. Que Barack Obama était un « socialiste » qui, si on le laissait faire, allait transformer les Etats-Unis en un pays du tiers-monde. Peut-être pour souligner qu’il ne parlait pas ainsi par racisme, il ajouta qu’il ne considérait pas qu’Obama était un mauvais bougre, mais il se faisait manipuler par des gens ayant à cœur de détruire le capitalisme aux Etats-Unis.

Je résume son propos, et j’eus du mal à m’extirper de ses pattes, car – tel un évangélisateur qu’il était au fond – il ne voulait apparemment pas me laisser partir avant d’être certain de m’avoir convaincu. Seulement ses arguments, développés en trop de mots pour la faible substance qu’ils contenaient – et certainement rien d’empiriquement probant – me frappaient surtout par leur simplisme, leur manque complet de sophistication intellectuelle. Par contre, ils reflétaient une conviction tranquille et inébranlable, encore une fois, quelque chose qui relevait du sentiment religieux, de la foi, en somme, de l’idéologie. Contrairement au chauffeur que je rencontrerai un an plus tard, ce monsieur appartenait à la classe moyenne, mais il avait un point de vue identique sur le monde.

La manière dont je raconte ces deux rencontres ne rend pas bien compte de l’impression qu’elles m’avaient faites. J’en ai ensuite parlé à quelques uns de mes amis libéro-démocrates américains. Leur réaction fut caractéristique. A leurs yeux, ces personnes étaient tout simplement des aberrations qui ne valaient pas la peine qu’on s’y intéresse. Je leur fis remarquer que, d’un point de vue purement sociologique, c’était significatif de trouver la même vision des choses chez deux personnes appartenant à des classes sociales différentes, un membre des classes laborieuses n’ayant sans doute pas fait de longues études, et un membre des classes moyennes ayant manifestement un diplôme de l’enseignement supérieur. Sans avoir besoin de faire des sondages statistiques, soulignais-je, on se rend par là compte de la force de pénétration sociologique de cette vision commune des choses. Mais ce mien argument ne recueillit qu’un regard incompréhensif de la part de mes amis. Ils ne trouvaient pas nécessaire de se donner la peine de prendre au sérieux de telles inepties. Je voyais bien d’où venait leur rejet, qui relevait d’une forme de dégoût. Ils faisaient la moue dès que j’essayais d’analyser les idées de ces gens car pour eux, ce genre d’idées cohabite avec de répugnants sentiments de type racisme et autre. Même les étrangers d’opinion libérale-démocrate pensaient avoir tout compris sur cette question. Une Française à qui j’essayais d’exposer mes analyses un jour à Durban, en 2010, me coupa brutalement en arguant que toutes ces idées sortaient des officines de Fox News. Je protestais contre une simplification aussi baroque, fondée sur l’idée que se font les Français de la bêtise congénitale des Américains, mais elle noya mes objections dans le flot impérieux de ses certitudes sur Fox News. Seulement, le fait est que j’avais perçu, à travers ces deux expériences isolées, qu’il y avait là plus que de l’anti-humanisme ou de la propagande facho, ou que si anti-humanisme ou propagande facho il y avait, ces choses étaient clairement dérivées de circonstances historiques et sociologiques qu’il fallait étudier et comprendre au lieu de s’outrager et de se boucher le nez.

En 2004, l’historien et journaliste Thomas Frank, avait essayé de se colleter avec cette épineuse question dans un livre intitulé What’s the Matter with Kansas ? How Conservatives Won the Heart of America. Frank partit d’une observation empirique, à savoir le passage radical du climat politique du Kansas du populisme de gauche au populisme de droite alors que la sociologie de l’Etat, largement dominée par les classes laborieuses, n’avait pas (semble-t-il) évolué. Les habitants du Kansas votent aujourd’hui systématiquement pour des candidats républicains aux élections gubernatoriales. Or, comme le fait remarquer Frank, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, les Républicains mettent toujours et systématiquement en œuvre des politiques économiques défavorables aux classes laborieuses. Ils réduisent les impôts au bénéfice des milieux d’affaire, soutiennent le patronat, mettent en place des mécanismes qui promeuvent l’emprise des entreprises monopolistique sur des pans entiers de l’économie locale et votent des lois qui empêchent le développement du syndicalisme, permettant ainsi aux entrepreneurs capitalistes d’imposer des conditions draconiennes aux travailleurs. C’est la politique dite du « conservatisme fiscal », qui prône la réduction des impôts et des dépenses gouvernementales, le maintien de la dette publique à un taux minimal, le libre échange, la déréglementation de l’économie et la prime à la privatisation. Concrètement, cela veut dire que l’on s’attend à ce que tous les services nécessaires à l’existence humaine soient autant que possible fournis par le secteur privé à prix coûtant et suivant les lois du marché, qui comprennent non seulement la loi « naturelle » de l’offre et de la demande mais aussi – on l’omet souvent – l’impératif plus artificiel du profit, c’est-à-dire d’un gain que l’on obtient au détriment d’un tiers. Ces services comprennent non seulement l’offre de biens pour lesquels la logique du choix et du calcul raisonné s’impose (acquérir une voiture, acheter une boîte de caviar ou un sac de pomme de terre, construire une maison, offrir une bague de diamant, utiliser le courant 24h sur 24 ou de manière plus économique) mais aussi des prestations qui ne souffrent pas le choix, par exemple recevoir des soins médicaux, avec comme seule alternative la mort. Un gouvernement fiscalement conservateur, réduisant au maximum les dépenses publiques, n’offrira donc pas (soit directement, soit à travers des subventions et des règlementations) de couverture santé et autres prestations sociales. Les seuls services qu’il offrira relèveront du maintien de l’ordre et de l’administration de la justice. En théorie, les réductions d’impôt et autres faveurs accordées aux investisseurs créeraient alors des emplois qui permettraient aux individus d’avoir le revenu leur permettant de se servir sur le marché sans rien attendre de l’Etat.

Par exemple, depuis 2010, le Kansas a deux fois élu au poste du gouverneur un politicien républicain du nom de Sam Brownback. Brownback a promis la création de 25 000 emplois dans l’Etat sur la base d’une politique de conservatisme fiscal. Mais alors que les entreprises ont profité des réductions d’impôt pour augmenter vertigineusement leur profit, seulement 6000 emplois ont été créés au cours de la période donnée. En attendant, comme l’Etat s’est privé de revenus fiscaux, il a dû réduire davantage les dépenses publiques pour éviter de s’endetter – chose que le conservatisme fiscal considère comme un péché sans rémission. Brownback fit donc des coupes claires dans le budget de l’éducation et des assurances maladie et vieillesse, forçant notamment les écoles primaires à réduire leur personnel, supprimer des programmes d’enseignement, parfois raccourcir la semaine de travail, massifier les classes et se contenter de bâtiments en mauvais état. Ce niveau de sous-allocation était une violation de la constitution qui déclencha l’intervention de la Cour Suprême de l’Etat pour forcer le gouverneur à réviser à la hausse le financement de l’éducation publique – mais cela n’empêcha nullement les électeurs du Kansas de réélire Brownback. Depuis lors, l’individu a fait voter des lois pour mettre la pression sur les juges qui l’embêtaient et a développé une politique d’incitation au développement des écoles privées (y compris la scolarisation par Internet, l’école à la maison avec les parents comme enseignants – « home schooling » –,les instructeurs personnels) et confessionnelles au détriment des écoles publiques, considérées comme un fardeau inutile pour l’Etat. Ce comportement est idéologique. Les politiciens républicains estiment que l’Etat est trop lourd et doit être allégé autant que possible, la meilleure manière d’y arriver étant de le priver au maximum de revenus. Comme l’a dit énergiquement Grover Norquist, fondateur de « Americans for Tax Reforms », une organisation qui s’oppose systématiquement à toute augmentation d’impôts, il s’agit de priver à tel point l’Etat de revenus qu’il « se rétrécira à la taille d’un objet que je peux évacuer à travers le trou de ma baignoire ».

On voit ce que les entrepreneurs capitalistes ont à gagner dans ce système, mais il paraît tout aussi évident que les classes moyennes et laborieuses y perdent. Les membres de ces classes ne sont pas certains d’avoir une situation, d’autant plus que le libre échange – qui est un des éléments de cette idéologie – favorise la délocalisation des emplois dans des régions du monde plus favorables à l’augmentation du profit à travers des bas salaires. Dans le même temps, ils auront de moins en moins accès aux services – biens de consommation courante, éducation, santé – permettant de mener une existence décente, puisque ces derniers dépendent de plus en plus des lois du marché.

D’où la question : pourquoi ces gens n’arrêtent-ils pas de voter pour des candidats républicains ?

Avant de traiter cette question, il faut rappeler deux petits détails : primo, le conservatisme fiscal, aussi connu sous le nom de « tricke down economy », i.e., « l’économie du ruissellement » (comme quoi, la richesse va « ruisseler » des capitalistes à travers les créations d’emploi) s’est imposé sous la présidence Reagan (années 1980), et a largement été appliqué dans les pays du Sud frappés par la crise de la dette. Les programmes d’ajustement structurel sont une variante du conservatisme fiscal, et des pays comme le Niger ont connu le sort du Kansas dès les années 1990. Deuxio : les gens du parti démocrate n’opposent rien à cette idéologie et adhèrent avec enthousiasme à certains de ses aspects, en particulier le libre échange, ce qui les met dans une posture on ne peut plus incohérente par rapport à leurs prétentions à la civilisation et à l’humanisme. Comme, dans le contexte des règles et opportunités connues sous le nom de « mondialisation » le libre échange détruit les emplois dans les pays où cela nuit aux taux de profit visés par le capitalisme financiarisé (typiquement, les pays du Nord, où l’emploi coûte plus cher, à qualifications égales), les démocrates n’ont rien à offrir aux classes laborieuses. Du coup, ils développent un palliatif, une doctrine de l’aide publique qui est en porte-à-faux avec l’idéal américain de travailler pour bâtir soi-même son « rêve américain ». C’est l’une des raisons – peut-être la raison principale – de la résistance curieuse des Américains à la loi de couverture médicale Obamacare : nous ne voulons pas de l’aide, nous voulons des jobs. Cela, et l’impression que la politique d’aide publique mène forcément à l’augmentation des impôts et à une inflation du pouvoir de l’Etat, dont les services feraient concurrence à ceux du marché et constitueraient une entrave à la libre-entreprise (i.e., au développement des petites entreprises) tout aussi détestable que celle des grandes entreprises monopolistiques. C’est cela que les Américains bon teint de ce type qualifient de « socialisme », et c’est bien ce que ce monsieur de l’Hôtel Obama, à Accra, m’avait expliqué.

Il faut bien comprendre ce point. Pour décrire le paradoxe du Kansas, Frank Thomas écrit (je traduis) : « Il n’y a pas si longtemps, le Kansas aurait répondu à la situation actuelle en faisant payer les salauds. Cela aurait été une certitude politique, aussi prévisible que ce qui se produit lorsqu’une allumette touche une flaque d’essence. Si les entreprises entubent les fermiers et les travailleurs – si elles mettent en œuvre des stratégies monopolistiques allant au delà des imaginations les plus folles des populistes – si elles dépouillent les actionnaires et jetaient de façon nonchalante de milliers de gens au chômage – vous pouviez être parfaitement certain de ce qui allait se produire. Mais ces jours-ci, non. A présent, la gravitation du mécontentement ne tire que dans une seule direction : à droite, toujours plus à droite, à droite toute. Privez les habitants du Kansas d’aujourd’hui de la sécurité de l’emploi, et ils s’enregistrent au Parti Républicain. Evincez les de leurs terres, et dès demain, vous les verrez manifester devant les centres d’avortement. Gaspillez leurs épargnes de toute une vie dans les séances de manucure pédicure d’un PDG, et il y a bien des chances pour qu’ils rejoignent la John Birch Society [association anti-communiste et luttant pour la limitation des pouvoirs de l’Etat]. Mais demandez leur ce qu’ils pensent des remèdes jadis employés par leurs aïeux (syndicats, groupes antitrust, propriété publique), et c’est comme si vous évoquiez l’époque des preux chevaliers ».

Cela veut dire que les gens du Kansas, et une bonne partie des Américains – en particulier Blancs et pauvres – ont plus peur, aujourd’hui, de l’Etat que du capitalisme monopolistique, qui était jadis leur bête noire. Selon Frank, ces Américains désirent, en réalité, une éducation publique de qualité et une meilleure couverture médicale, mais ils se laisseraient appâter par les Républicains parce que ces derniers mettraient l’accent sur les questions sociales et culturelles qui fâchent : les immigrés, l’avortement, le mariage gay, la religion, la question raciale. Sur tous ces thèmes, les Démocrates partent perdants auprès de la vaste majorité des Blancs des classes laborieuses (qui restent tout de même une petite majorité de l’électorat US). Ce sont des questions de civilisation plus que d’intérêt de classe, et ce que Frank trouve étrange, c’est la persistance avec laquelle ces questions de civilisation l’emportent, devant l’urne électorale, sur les intérêts plus matériels comme le revenu et la protection sociale. Selon lui, l’astuce des Républicains pour arriver à ce résultat aurait été de transformer les médias, dominés par l’opinion libérale (démocrate), en une sorte d’épouvantail mû par la « haine » des Etats-Unis et le désir élitiste de se servir du pouvoir de l’Etat (fédéral) pour promouvoir des causes « politiquement correctes » au détriment, en particulier, de l’homme blanc hétérosexuel et judéo-chrétien, accusé d’être phallocrate, raciste, homophobe et, plus récemment, (bien après la parution du livre de Frank) islamophobe. Cet être réagit donc en victime et ne se voit nullement – comme l’insinuent ou le déclarent volontiers les libéraux raffinés (voir Hillary Clinton et son fameux propos sur le « basket of deplorables ») – comme une bête stupide et dangereuse.

Ce n’est pas mal vu. En dehors de l’homophobie, qui n’est pas la tasse de thé de Trump (bien New Yorkais en cela), l’homme à la face orange semble être un représentant achevé de cette « victime » pantelante de l’arrogance libérale-humaniste. Les questions de civilisation, et, en l’occurrence, la « barbarie » des ploucs des « flyover states » (« les Etats qu’on survole » en allant de la Côte Est à la Côte Ouest) ont un poids certain dans cette histoire, expliquant notamment la prédominance des candidats républicains dans les élections locales et parlementaires où les sensibilités desdits ploucs s’expriment le mieux. Mais l’explication est incomplète. Frank, et d’autres analystes, ne prennent pas vraiment au sérieux la phobie de l’Etat de ces gens, et en particulier le fait qu’ils en sont arrivés à croire qu’il est plus important de brider l’Etat que les entreprises monopolistiques – ni les liens qui pourraient exister entre les questions de civilisation et le problème des conditions sociales matérielles.

J’avais évoqué plus haut le fait que le conservatisme fiscal et les programmes d’ajustement structurel relevaient de la même matrice doctrinaire. Aux Etats-Unis, le conservatisme fiscal a été progressivement appliqué au niveau des Etats au cours des années 1980, en rencontrant de moins en moins de résistance de la part des Démocrates parce que, à partir de la présidence Clinton, ces derniers se sont mis à compter sur le capitalisme financiarisé pour pallier aux problèmes sociaux résultant de la désindustrialisation des Etats-Unis. Les Etats évitaient toute croissance de la dette publique à travers des politiques d’austérité, mais comme les emplois industriels disparaissaient à travers la délocalisation et la mondialisation (mouvement rendu possible par la financiarisation), les particuliers étaient obligés non seulement de trouver plusieurs boulots à la fois, mais aussi de s’endetter pour avoir accès au « rêve américain ». Wall Street – la finance – sut aussi traire cette opportunité en vendant du crédit à tout va, y compris dans l’immobilier (d’où la crise de 2008). En même temps que la désindustrialisation privait les gens – surtout les hommes blancs des classes laborieuses – d’emplois qualifiés (un processus analysé dans plusieurs documentaires de Michael Moore), la main d’œuvre agricole et le domaine des services à la base, qui requiert de faibles qualifications, étaient de plus en plus peuplés par les immigrés, y compris, de façon très visible, les Mexicains.

Ce genre de chocs prolongés change les gens et la société.

Dans nos pays, en Afrique, la paupérisation induite par l’ajustement structurel a aussi soufflé sur les braises de sentiments dangereux et déplorables. On sait fort bien, par exemple, tout ce que l’idéologie xénophobe de l’ivoirité doit au malheur économique des gens du Sud ivoirien, ou comment les islamo-conservateurs ont su exploiter la déshérence économique dans les pays du Sahel dans les années 1980-90, du Nord Nigéria au Sénégal en passant par le Niger et le Mali (sur ce dernier pays, voir les travaux probants de Benjamin Soares). La paupérisation, ce n’est pas seulement l’appauvrissement des gens, c’est surtout l’acceptation par les décideurs que la pauvreté est une fatalité. Comme je l’ai indiqué plus haut, tandis que le Parti Républicain embrasse cette idée, le Parti Démocrate ne s’y oppose pas, offrant seulement un palliatif qui revient à utiliser l’Etat pour faire la charité. C’est l’équivalent des « stratégies de réduction de la pauvreté » développées dans les pays du Sud, qui sont un renoncement à l’idée de « développement économique ». (A ce niveau international, le FMI est le Parti Républicain, la Banque mondiale est le Parti Démocrate). On voudrait que la réponse à ce genre de dilemme soit toujours quelque chose de progressiste et d’émancipateur, comme voulait l’être le marxisme par exemple. Mais les libéro-démocrates ont, de mèche avec les libéro-conservateurs (la « droite »), discrédité aux yeux du public le message marxiste, en s’imaginant qu’ils allaient ainsi domestiqué les masses. Le résultat, c’est que ces dernières se sont tournées vers des idéaux plus pervers, qu’il s’agisse d’une sorte de Shari’a orthonormée comme chez les intégristes du monde musulman, ou des fantasmes racistes et anti-immigrés des Blancs paupérisés en Occident.

Par exemple, au Kansas : le paradoxe dont fait état Frank Thomas devient moins paradoxal lorsqu’on s’aperçoit que les classes laborieuses dont il parle ne sont plus les mêmes que celles qui savaient défendre leurs intérêts bec et ongle avant les années 1980. Avant, ces classes laborieuses étaient constituées d’ouvriers et de fermiers. Au cours des années 1980, la plupart des usines de Kansas-City ont fermé – ainsi l’usine General Motor Chevy, l’usine Western Electric, les complexes manufacturiers Gleaner Combine et Independent, la fabrique de lampes Locust, etc. Avec les usines, les petits commerces se sont mis à péricliter, car la baisse des revenus ne permettait pas de maintenir le chaland. L’économie fut alors prise d’assaut par les services : les banques vendant du crédit, les emplois non qualifiés dans le petit tertiaire (la compagnie de location de véhicules de déménagement U-Haul a pris la place de la fabrique des lampes Locust à Kansas City, par exemple), et les grandes surfaces comme Wal-Mart, promettant de vendre à très bas prix (en recrutant la main d’œuvre paupérisée sur la base de salaires horaires minimes et d’interdiction de se syndicaliser) tout en détruisant le petit commerce local. Au bout de vingt-trente ans de ce traitement, les fiers ouvriers et petits propriétaires terriens du Kansas ont cédé la place à des hilotes du capitalisme financiarisé dans un contexte où tous les services civilisateurs, en particulier l’éducation, sont soumis à une dégradation continue.

Le résultat est-il vraiment étonnant ?

Trump et Sanders ont compris ce problème – l’un depuis la débectante planète de l’anti-humanisme et l’autre à partir d’un point de vue progressiste, qui est d’un humanisme plus profond et de plus authentique aloi que le moralisme hautain des libéro-démocrates.

En un portrait apparemment sévère de l’Américain, Henry Louis Mencken écrivait il y a un peu plus d’un siècle, en juin 1913, que (je traduis) « l’habitude de dramatiser, de romantiser, de sentimentaliser » était le trait de caractère principal du « Yankee », « une manière de raisonner presqu’entièrement par émotions, de façon abrupte, irrationnelle, extravagante, même lorsque le problème à résoudre est intrinsèquement dépourvu de caractère émotionnel, comme un théorème de géométrie. » « En somme », continua-t-il, « l’Américain pense avec ses terminaisons nerveuses, son foie et ses glandes lacrymales, ne se servant de sa cervelle que pour réviser et regretter. Alors qu’il est un membre de la démocratie la plus populeuse jamais vue sur terre, il pousse les tours et les faiblesses de la démocratie à des extrêmes sans exemple dans l’histoire. Alors qu’il est une unité au sein de la multitude la plus large qui ait jamais été rassemblée par l’entente et l’accord réciproques, sa psychologie est, à franchement parler, la psychologie outrancière et grotesque de la populace. (…) Il n’y a pas d’homme dans toute la Chrétienté qui mette autant les joliesses de la poésie au dessus de la sobriété de la prose, ou qui voie autant la froide logique avec une suspicion aussi bilieuse, ou qui se laisse berner aussi facilement ou systématiquement par des appels sans fards à ses préjugés, ses superstitions, et ses puériles vanités. » Ceci aussi Trump l’a compris – mais Bernie Sanders aussi bien. Pas le Parti Démocrate, cependant, pas la machine Clinton. Et le cas Sanders indique que cette excitabilité américaine si éloquemment dépeinte par Mencken – et de façon si convaincante, sinon véridique – peut s’investir dans des causes progressives et positives. Le reproche majeur fait sans cesse à Clinton, c’était le côté trop froid et trop logique de son discours, le fait qu’elle ne suscitait pas l’enthousiasme en tant que personne. Etant donné qu’elle a apparemment remporté le vote populaire, on peut se dire qu’avec une température émotionnelle plus élevée et mieux ajustée, elle aurait certainement battu Trump malgré le collège électoral. Les libéro-démocrates qui préfèrent croire qu’elle a été battue simplement parce qu’elle est une femme aiment se retrancher dans leurs rêvasseries humanistes dans lesquels on préfère aussi oublier que le fait d’être une femme ne suffit pas à garantir un usage décent du pouvoir – comme Clinton elle-même l’a montré au cours de sa carrière, sans qu’on dusse évoquer la sempiternelle Mme Tchatcher.

Par ailleurs, ce que les gens comme le chauffeur de Princeton ou certains électeurs de Trump admirent, ce n’est pas sa richesse crasse. Ça, c’est ce que les libéro-démocrates, décidés à ne pas comprendre ces « inepties », veulent croire. Trump a bien saisi leur motif : ce qu’ils admirent, c’est l’effort, l’intelligence pratique (« smart »), la roublardise même, le fait de savoir et de pouvoir se débrouiller pour arriver là où on est. C’est pour cela que Trump insistait sur sa fortune et sur ses talents en affaires, qui lui auraient valu cette fortune. Il ne s’est jamais présenté comme un héritier (qu’il est), mais comme un « go-getter » (quelqu’un qui se bouge le cul pour obtenir ce qu’il veut). John Kerry aussi est riche, mais les gens le lui ont reproché lors de sa candidature à la présidentielle de 2004, parce qu’à leur yeux, les choses lui étaient tombées toutes cuites dans la bouche. Laminés par des processus dont ils ne comprennent pas bien les origines, ces gens – en particulier ces hommes blancs déchus – se voient comme des victimes qu’on entrave de toute part, le premier obstacle étant l’Etat qui leur prend leurs maigres sous pour le redistribuer dans des structures d’aide qui arrosent les parasites (immigrés et glandeurs) alors que l’élite se goberge entre DC et Wall Street. Il y a là beaucoup de préjugés et de superstitions, comme dirait Mencken, mais aussi, beaucoup de souffrances.

En réalité, Trump appartient au même monde, à la même élite que Clinton ou Kerry – il connaît fort bien les Clinton et a une fois financé une campagne de Hillary. Mais cela ne fait rien à l’affaire : l’homme blanc déchu cherche un champion et a souvent eu tendance à le trouver chez des gens brut de décoffrage, qui lui parlent directement du monde qui s’effondre autour de lui. Il y a déjà eu un premier essai avec George W. Bush en 2000 (pas en 2004), dont le discours de « conservatisme compassionnel » était une manière plus décente que celle de Trump de lui dire, « tu souffres, on va créer les conditions pour que tu t’en sortes sans te faire dépendre de l’aide de l’Etat. » Ce projet bushien, qui insistait aussi sur un nouvel isolationnisme américain (un certain refus de la mondialisation promue par l’administration Clinton), a été torpillé par les attentats de 2001 et la montée en puissance subséquente du complexe militaro-industriel. Par la suite, les candidats républicains – McCain, Romney – n’ont pas su l’adapter à leur tempérament particulier, ni montrer qu’ils étaient indépendants de l’axe DC-Wall Street que l’homme blanc déchu critique peut-être plus férocement même que l’immigration ou les glandeurs présumés.

Bref, l’élection de Trump est en grande partie due à des erreurs évidentes du Parti Démocrate, notamment à la manière dont il a préféré Clinton à Sanders. Mais c’est aussi et surtout une question posée aux démocraties occidentales – car Trump arrive après le Brexit et peut-être avant Marine Le Pen. Est-ce que les élites de ces démocraties sont enfin prêtes à démanteler le système producteur de malheur économique et de dégradation de la civilisation humaniste qu’elles ont mises en place il y a trente-cinq ans, ou est-ce qu’elles vont simplement tâcher de l’adapter aux nouvelles donnes, que ça passe ou que ça casse ?

A cet égard, j’ai du mal à croire que Trump va leur faire assez peur pour induire un changement quelconque. C’est un mouvement qui l’a amené au pouvoir, mais c’est le Parti Républicain qui va gouverner, et on sait comment gouverne le Parti Républicain. Pour reprendre Mencken, les électeurs de Trump pourraient bientôt se trouver en proie à la « révision et au regret ». En d’autres termes, son élection n’est pas une révolution, c’est juste un bras d’honneur. Du moins, telle est mon impression actuelle.

L’autre impression plutôt triste porte sur le gaspillage qui a été fait de l’opportunité Bernie Sanders. Lundi passé, j’ai eu ici un petit clash avec une collègue américaine sur cette question (avant la proclamation des résultats donc). Selon elle, Clinton était la meilleure option pour les Etats-Unis. Je lui demandai : « Tu veux dire, pour cette consultation électorale, ou sur l’échiquier politique américain d’une manière générale ? » « Sur l’échiquier politique », répondit-elle. « That’s bad ! », m’exclamai-je et elle comprit au vol ce que je voulais dire par là, car elle me répondit du tac au tac : « Bernie Sanders avait des idées irréalistes. » Je rétorquai à mon tour : « Mais une présidence n’exprime pas que des idées, elle exprime aussi un changement de culture. » Je voulais dire par là que la culture du Parti Démocrate devait changer, et en particulier, être déclintonisée, devenir plus radicale-démocrate et moins libérale-démocrate. Mais je m’aperçus que ma collègue était si angoissée par les nouvelles qu’elle recevait des élections – avec la montée des scores de Trump – que je ne pouvais pas parler de déclintonisation à ce moment précis.

Si pourtant le parti avançait dans cette direction à l’avenir, sa défaite aurait au moins servi à quelque chose. Le problème, à cet égard, c’est que le malheur économique révèle aussi la laideur des gens. En dépit du beau message de Jésus Christ, la misère et la déchéance n’anoblissent pas nécessairement – elles mettent plutôt souvent en évidence la mocheté de votre caractère (je sais, je sais, le Christ parlait de « pauvreté », ce qui est autre chose). La déchéance de l’homme blanc révèle son caractère moralement déplorable et politiquement dangereux, et le risque, c’est que la réponse de la gauche dominante – libérale-démocrate – soit toujours plus de moralisme, focalisation qui détournera les énergies de la cible la plus importante et mènera à une confrontation d’autant plus insoluble que la clef du problème se trouve ailleurs.

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