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Promenades bobolaises

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Rien ne me fascine plus dans l’histoire que la civilisation matérielle du temps jadis, c’est-à-dire, en gros, la manière dont les gens, dans les décennies et siècles passés, résolvaient des problèmes de vie pratique et quotidienne. C’est un domaine mal compris non seulement du grand public, mais même des historiens, du moins de ceux parmi les historiens qui font plus dans la vulgate que dans la recherche curieuse – chose qui, il me semble, est une pente plus aisée à prendre par les historiens que par les praticiens d’autres disciplines humaines et sociales. C’est au niveau de la civilisation matérielle qu’il est le plus facile de céder à l’illusion du progrès, en bonne part parce qu’il y a là, effectivement, plus de changements qui attestent d’une résolution plus complète et radicale des problèmes reconnus. Etant adolescent à Maradi, je passais d’heureuses après-midi à lire le magazine Historia qui me charmait des extravagances des monarques européens – et qui me fit un jour songer, en découvrant comment Louis XIV faisait honneur à ses courtisans en les recevant sur sa chaise percée, qu’il était tout de même bien intéressant et amusant que dans cette bourgade endormie de l’un des pays les plus pauvres de la planète, je jouissais, avec un niveau de vie de classe moyenne, de plus de confort ordinaire que le Roi Soleil dans son Versailles, grâce à l’électricité et à la chasse d’eau. Mais dans une large mesure, cette cause précise de sentiment de supériorité est un dérivé d’un événement historiquement unique, la Révolution Industrielle, qui est un bond stratosphérique dans l’ordre de la civilisation matérielle nous mettant hors de pair avec toutes les cultures du passé. Le fait que Louis XIV ait vécu au XVIIème siècle ne lui donnait aucun avantage réel, de ce point de vue, sur les empereurs romains, qui vivaient dans un confort matériel généralement supérieur à celui de leurs collègues européens d’époques ultérieures. Un bourgeois romain disposait, dans sa villa, du chauffage central, qui ne sera plus connu en Europe avant le XIXème siècle : c’est dire, d’ores et déjà, que le progrès du temps n’est pas nécessairement synonyme de progrès dans la civilisation matérielle.

Dans tous les cas, ce qui est certain, c’est que notre ingéniosité à résoudre des problèmes de vie pratique dépend moins de découvertes nouvelles et de l’accumulation de l’expérience passée – aussi cruciaux que soient ces facteurs – que de la nature spécifique des problèmes qui se posent à nous. Après tout, nous ne faisons de découvertes utiles, et nous n’exploitons l’expérience passée que dans la mesure où cela nous permet de résoudre des problèmes. Et les mêmes problèmes d’ordre général se posent toujours de manière particulière au lieu et au temps où nous vivons, si bien que nous pouvons les résoudre de manière plus ingénieuse que nos lointains descendants simplement parce qu’ils se seraient posés à nous avec plus d’acuité et d’urgence.

D’où vient cette petite méditation ? D’une visite au musée Sogossira Sanon de Bobo Dioulasso, où je me trouve depuis trois jours. C’est un petit musée logé dans une ancienne résidence officielle datant de l’époque coloniale, qui a des expositions tournantes (pas de salle assez grande pour une exposition permanente.) Ce mois-ci, l’exposition porte sur la « cohésion sociale » et illustre les cultures burkinabées sur le mariage, la famille, les funérailles, la musique, qui joue un important rôle socio-religieux dans les vieilles cultures animistes du pays. Du reste, le musée illustre uniquement la culture animiste, ce qui n’a rien de surprenant au Burkina où les monothéismes abrahamiques ont moins de prise sur le tissu culturel profond qu’au Niger par exemple (je me demande d’ailleurs si un tel musée serait possible dans le Niger actuel, où l’hégémonie culturelle de l’Islam a considérablement dévalué les cultures autochtones). J’ai été frappé d’une sorte de « thermomètre des règles » utilisé jadis par les femmes pour calculer leur période de règles et déterminer une méthode d’espacement des naissances. En apparence c’est un chapelet, mais dont les billes de couleurs différentes marquent la période des règles, celle sans règles, et celle où les règles approchent. Selon mon guide, les femmes disposaient aussi de moyens symboliques pour faire savoir à leur époux de ne pas les approcher à de certaines périodes. Par exemple, elles déposaient une noix de kola rouge au pied du canari maison. Retrouvé ici aussi une pratique que j’ai connu au Niger, au temps où j’étais enfant à Tillabéri : les femmes, travaillant à leur meulière (au Niger, c’était plutôt en pilant), avaient loisir de créer des dictons qui étaient en fait leur manière de faire savoir ce dont elles se plaignaient dans la conduite des hommes surtout. Ces derniers prenaient toujours le temps d’écouter ces espèces de maximes à la fois malignes et personnelles. Le Burkina est en fait un Niger qui aurait conservé sa culture africaine.

Dans la cours du musée, il y a deux exemples d’architecture traditionnelle, une case peule et une maison Bobo mandaré (le musée a été créé à l’initiative des communautés bobo, sénoufo et peule). La case peule est ce qu’elle : une case. En revanche, la maison bobo est intéressante dans sa conception et – on y vient – dans les problèmes de vie quotidienne qu’elle résout. La porte est gardée par un « fétiche », en l’occurrence une sorte d’outre ornementée posée sur une petite colonne de bois décorée d’une sculpture de lézard. La salle d’entrée est aussi la chambre de la femme et des enfants. Elle est spacieuse mais ne comporte pas le mobilier qu’on lui imagine avoir si elle était habitée. Il y a tout de même quelques tabourets et – me dit mon guide – ceux à quatre pieds étaient destinés au sexe féminin, et ceux à trois pieds au sexe masculin. Ce tabouret à trois pieds est aussi doté d’un manche. Cette salle est percée d’un huis rond au toit qui permet de communiquer avec la terrasse – ce que mon guide appela un « téléphone ». De cette chambre, on passe à la cuisine, conception surprenante pour ceux qui sont habitués aux habitations modernes. La cuisine jouxte une pièce qui sert de remise, et au coin de laquelle se détache une espèce de grosse colonne rectangulaire qui est la base du grenier, dont l’ouverture perce le toit et donne sur la chambre du mari, à l’étage. La remise est en effet flanquée d’un escalier en colimaçon qui fait monter à la chambre du mari. Détail intéressant : elle est percée d’une fenêtre en demi-lune qui signifie que le mur de base, en cet endroit, est construit de façon à être facilement détruit – d’un bon coup d’épaule, précisa le guide. Il s’agissait d’une issue de secours contre d’éventuels assaillants. D’ailleurs le fait que la chambre de l’époux soit située à l’étage obéissait aussi à une logique sécuritaire. Juché là-haut, il pouvait se servir de la terrasse comme d’un mirador pour voir venir les étrangers de loin. La chambre du mari donne sur une première terrasse couverte – contre la pluie – qui donne elle-même sur une terrasse ouverte où la famille dort durant la saison chaude. Une gouttière descend du toit pour canaliser les eaux de pluie, et deux troncs d’arbre creusés de degrés permettent de descendre de la terrasse sans avoir à rentrer dans la maison.

Selon mon guide, le village de Komé aurait encore des habitations de ce genre. Il s’agit d’une demeure paysanne type, dans un pays ouvert, sans sécurité globale, et les problèmes qu’elle résout sont liés à cette situation. Mais du coup, elle a créé un modèle d’habitation qui, par certains côtés, est supérieur à celui des Africains modernes dans une situation similaire. L’idée d’une issue de secours, par exemple, ne paraît plus s’imposer à une époque où les campagnes ne sont pas écumées par des chasseurs d’esclaves – mais quid des incendies ? La perte de la vie de terrasse d’étage, très répandue dans la zone torride lorsqu’on lit les descriptions des « explorateurs » européens du XIXème siècle, me paraît une régression dans nos pays, où, à présent, l’on préfère mijoter dans la touffeur de chambres sans air ou s’équiper de « splits » qui deviennent d’autant moins utiles qu’en période de chaleur, tout le monde utilise le sien et finit par faire sauter le courant.

Le musée est traversé par un ruissellement de la rivière Houet, gorgée de silures, qui se trouvent être les animaux sacrés des Bobolais – comme ils le sont des Songhay. Comme ils ne sont pas mangés, ils pullulent grassement, se faisant seulement gober de temps en temps par des caïmans qu’on voit aussi en ville. En allant déjeuner au restaurant Le Mandé – très propre, bien arrangé et bien tenu – je tombe sur un bouquiniste qui me parle aussi des silures sacrés et du fait qu’on leur devrait la pérennité du Houet et le fait que Bobo soit une ville si bien servie en eaux. Craignant sans doute que je ne fusse sceptique, il essaie de rationnaliser cette explication, mais je ne montre aucune prédisposition à rejeter ces croyances. Il m’a vendu, pour une bouchée de pain, sept livres, dont, en Pléiade, Dostoïevski (volume comprenant Crime et châtiment, Journal de Raskolnikov, Les Carnets de Crime et châtiment, et Souvenirs de la maison des morts), le tome premier des Historiettes de Tallemant des Réaux, et puis, chez d’autres éditeurs, les Mémoires d’un libertin de John Cleland (auteur érotique anglais du XVIIIème siècle dont j’avais lu le Fanny Hill il y a bien longtemps) et L’Hippopotame et le philosophe de Théodore Monod, en sus de quelques autres introuvables.

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