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En lisant C. A. D.

Publié le

Je tombe ce matin, retour d’Allemagne (je reviens sous peu sur ce bref voyage), sur des notes de lecture anciennes qui se sont égarées dans des considérations que je trouve intéressantes au vu des temps… Elles sont plutôt méandreuses, mais assez cohérentes pour former un billet de blog relativement potable.

Chaque fois que je lis Cheikh Anta Diop, je suis étonné de voir à quel point il me rappelle Voltaire. Pas dans le style, ni dans les idées, mais dans la forme et la force particulières de son œuvre, dans sa source génésique. Comme Voltaire, Diop était avant tout un intellectuel militant. Et si cette sorte de similarité ou de parenté peut surprendre, c’est probablement une mesure du triomphe de Voltaire. Diop n’est pas tolérable. Bien que l’université de Dakar ait pris son nom, elle évite son œuvre comme la peste, et le laisse entièrement aux mains d’une secte étroite et irritée de nationalistes africains qui l’ont transformée en objet de culte. Tel eût pu être le sort de Voltaire s’il n’y avait pas eu de révolution française et de déboulonnage de l’autorité temporelle de l’Eglise catholique en France. Le militantisme de Voltaire était voué à la défense et illustration d’une certaine forme de rationalisme tutélaire et foncièrement séculier, celui de Diop, à la défense et illustration de l’âme nègre, ici aussi non sans accents anti-religieux, et pour des raisons logiquement similaires. Tous deux ont produit une œuvre logorrhéique, couvrant tous les domaines du savoir « humaniste » considérés par eux comme légitimes, mais toujours avec un moule méthodologique purement historique ; œuvre tendue vers un objectif ultime, qui est d’affirmer et de réaffirmer les dogmes de leur foi – rationaliste dans un cas, négriste dans l’autre.

Je crois que j’ai découvert cette parenté surprenante lorsque je me suis rendu compte que Voltaire et Diop suscitaient la même réaction intellectuelle chez moi, une identique impatience devant des démonstrations pressées et impérieuses, le même sentiment d’être emporté à toute allure dans des directions multiples, mais avec la même impression de monotonie dans les destinations finales. Je ne parle pas ici du Voltaire des contes ou du Dictionnaire philosophique – mais de celui qu’on lit moins ou pas du tout, de celui qui a nourri l’ambition inouïe (et irréalisée) de composer une « histoire universelle » de quelque chose qui serait la carrière de la raison. (Le résultat le moins inachevé de l’effort est L’Essai sur les mœurs dont le titre initial était « Nouveau plan d’une histoire de l’esprit humain », et qui devait inclure toutes les recherches historiques de Voltaire, y compris celles qui ont finalement abouti à des ouvrages séparés, comme Le Siècle de Louis XIV) et d’une foultitude d’autres ouvrages de ce genre qui le font ressembler à un intarissable blogueur avant la lettre et qui sont bien plus volumineux que sa production célèbre et glorieuse.

Diop, pour revenir à lui, est donc d’une lecture assez difficile, mais qui gagne à être faite par les surprises qu’elle réserve. Je ne connais pas un autre auteur africain qui se réfère aussi librement, et avec un esprit aussi mordant, aux totems de sa tribu, par exemple. Négriste avant tout, il rue dans les brancards contre tout ce qui lui paraît entacher sa passion, jusque et y compris les dévotions islamiques de sa famille. C’est un aspect de Diop sur lequel ses thuriféraires proclamés, qui, dans les pays sahéliens, sont généralement musulmans, essaient de fermer pudiquement les yeux – comme ces professeurs de philosophie africains qui sautent les pages racistes de Hegel, ou encore les traducteurs per usum delphini des classiques gréco-latins qui laissaient dans la langue d’origine les nombreux passage de « bougrerie » de leurs auteurs chéris. Diop, d’ailleurs, a de commun avec Voltaire cette qualité que ses obsessions lui permettent de voir tous les aspects d’une question tels qu’ils se rapportent auxdites obsessions, ces dernières servant ensuite de critère ultime de jugement. Il concède donc volontiers aux musulmans que leur religion a pu servir de « fondement mystique au nationalisme africain » leur permettant d’opposer aux entreprises des Européens une résistance parfois farouche : il se montre ainsi très lyrique sur le Mahdi et le massacre intégral qu’il fit de 10 000 hommes commandés par l’envahisseur anglais Hicks Pacha ; mais c’est pour ensuite montrer qu’il préférait, à cet égard, Samory : ce dernier, assure-t-il, « a su cristalliser la résistance nationale de la quasi-totalité de l’ouest africain sur une base strictement laïque sans le secours d’aucune croyance, idée ou force étrangère pour galvaniser ses troupes. (…) Il a fait de la résistance nationale de « type Vercingétorix », du type le plus pur ». Selon lui, cela était dû – en bonne part – au fait que Samory a grandi dans une condition populaire, donc plus proche de la culture africaine. Et on comprend qu’il développe ensuite cette critique sans concession du caractère aliénant de la culture islamique : « L’Islam, contrairement au Christianisme (actuel) ne fait aucune part au passé traditionnel. L’Occident chrétien d’aujourd’hui se reconnaît fièrement dans l’Antiquité classique païenne et s’évertue à sauvegarder les œuvres de cette époque. On ne saurait rien trouver de semblable dans les pays islamisés. L’équivalent du passé païen occidental doit être étouffé, renié, oublié définitivement. Un musée de La Mecque avec les reliques de l’époque sabéenne serait pure idolâtrie, une initiative impensable du point de vue musulman. Ce sont de telles raisons qui expliquent aujourd’hui que les Noirs de Khartoum éprouvent une honte à se rattacher au passé antique de Méroé. Les ruines de cette époque, les 84 pyramides encore debout de la capitale ancienne, le temple de Semna, l’écriture méroïtique, les restes des observatoires astronomiques, les vestiges de l’industrie métallurgique qui faisaient du Soudan le Birmingham de l’Antiquité, tout cela est devenu sans intérêt parce qu’entaché d’une tradition païenne qu’un bon musulman ne saurait évoquer ». Plus loin, il s’en prend avec une ironie bien voltairienne cette fois à ce qu’il qualifie de « chériferie », c’est-à-dire « la tendance irrésistible de la plupart des grands chefs musulmans d’Afrique Noire à se rattacher par n’importe quelle acrobatie à l’arbre généalogique de Mahomet. » Il y a un effet pervers de cette tendance que Diop ne relève pas : comme l’histoire, dans cette partie de l’Afrique, a été écrite par des auteurs musulmans, ces derniers se sont livrés aux même acrobaties avec des conséquences curieuses. Ils diront toujours : « Le fondateur de l’Etat [du Ghana, du Mali, du Songhay, de Daoura, de Kano, de Katsina, etc.] était un voyageur arabe, parfois juif [cas de Katsina], mais tous les rois furent noirs. » On retrouve cette affirmation de façon textuelle au début du Tarikh es-Soudan : l’Etat songhay aurait été fondé par un voyageur yéménite, nous dit As-Sadi, mais ensuite, par un tour de passe-passe qu’il n’explique pas, tous les souverains subséquents se trouvèrent être des Noirs. Chez Sadi, d’ailleurs, le procédé est transparent : l’idée est de dire que l’Etat songhay fut fondé par un musulman, l’acte fondateur étant symbolisé par le fait que le voyageur yéménite aurait harponné un énorme poisson ayant un anneau dans le nez que les Songhay adoraient comme leur divinité. Le problème c’est que Sadi, manifestement, avait recueilli des traditions non islamiques, ne voulait pas les rejeter totalement, mais ne souhaitait pas trop s’y étendre non plus – car il ajoute aussitôt que, dans tous les cas, les souverains songhay ne devinrent pas musulmans après ces événements, et le poisson lui-même reparut un peu plus loin, ce qui indique qu’il n’avait pas succombé aux assauts du Yéménite. Au sujet de ce dernier, Sadi se voit contraint d’ajouter qu’il n’était pas sûr que lui-même ait en fait été musulman. Donc toutes ces acrobaties avaient pour but de donner l’impression que l’Etat songhay était né musulman, sans pour autant l’affirmer, puisque les traditions songhay disent le contraire. L’intéressant, c’est que les traducteurs et historiens occidentaux ont, eux, pris Sadi au pied de le lettre et ont cru à ce Yéménite, mais pour des raisons racistes (ils seraient choqués de m’entendre dire cela, mais c’est évident) : pour eux, le Yéménite est la preuve que l’Etat songhay a été fondé par un homme de race blanche, un Berbère ou un Touareg. Le premier traducteur du Tarikh, Houdas, est plus circonspect : il a, lui, remarqué que Sadi précise bien que les premiers souverains songhay étaient noirs. Comme, cependant, il a choisi de croire en l’histoire du Yéménite, il suppose que ledit yéménite était un esclave noir qui avait fui l’Arabie !

En d’autres termes : l’imagination islamique de Sadi a donné à l’Etat songhay des origines pseudo arabo-islamiques, et l’imagination raciste des historiens occidentaux s’est emparé de cela pour lui donner des origines « blanches ». Dans un cas comme dans l’autre, les Noirs sont exclus de leur propre histoire. On comprend donc la fureur « écrasons l’infâme » de Diop.

Dans la plupart des traditions non islamiques de fondation des Etats du Sahel, les animaux semblent jouer un rôle plus important que des Yéménites ou des Juifs. En particulier, les serpents. En dehors des Songhay et de leur poisson – qui a survécu jusqu’à nos jours d’ailleurs, puisque les Songhay sont censés éviter de manger le silure, qui est manifestement le serpent « à anneau dans le nez » dont parlait Sadi – le serpent est, en effet, l’incarnation principale du génie fondateur dans la région (l’exception songhay provient sans doute du fait que ce peuple est essentiellement fluvial). Certains historiens musulmans essaient de l’intégrer à leurs récits, mais surtout lorsqu’il s’agit d’historiens de village, plus proches des traditions populaires que des croyances (islamiques) des élites. En fait, chez ces historiens de village, la patine islamique est donnée au début du récit puis disparaît complètement au bout d’un temps, remplacée par la substance africaine. Je parlais l’autre jour du rôle du serpent dans ces vieux récits à un ami nigérien de tendance islamiste : il me rapporta alors que sa mère lui avait parlé du pacte fondateur de la gloire de sa famille – qui fait partie de l’aristocratie traditionnelle de Zinder – entre un ancêtre et un serpent. Mais il était visiblement mal à l’aise, car il avait commencé à tourner en dérision les traditions africaines dont je parlais, et venait de se rendre compte qu’elles existaient chez lui et suscitaient la révérence de sa propre mère. Il changea de sujet – ce à quoi je m’attendais d’ailleurs.

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