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Au delà de « l’exception française »

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Cet essai d’opinion publié dans le New York Times par un sociologue du nom de Farhad Khosrokhavar est typique du fait de poser une question intéressante pour y apporter une réponse sans intérêt. La question que l’on se pose tous après le massacre de Nice est de savoir pourquoi la France est frappée plus que n’importe quel autre pays européen par ce genre d’évènements. La réponse, en résumé, du sociologue: son assimilationisme marche moins bien que le multiculturalisme des Anglais et l’indifférentisme des Allemands; sa laïcité criarde offense les musulmans; elle semble ne s’en prendre qu’aux pays musulmans comme la Libye, la Syrie, le Mali (je ne comprends pas bien pourquoi tant de commentateurs incluent le Mali dans cette liste: comme certains billets de ce blog l’indiquent, je suis très critique de la politique française au Mali, mais certainement pas en considération de l’idée que la France s’y serait prise à un « pays musulman », ce qui, au vu des faits, est un reproche absurde et ridicule); et il y a des problèmes économiques. Bien sûr, ce billet dans le NYT n’est qu’un petit potage de « gauche » offert aux lecteurs du quotidien pour une lecture rapide et ne peut prétendre constituer une explication de « l’exception française ». Il n’empêche, il est intéressant en ce que c’est une « explication » que, sous des formes diverses, j’entends souvent autour de moi, ce qui, me semble-t-il, implique qu’elle relève plus d’un réflexe explicatif (connoté gauche) que d’un véritable effort de réflexion. Elle a d’ailleurs un certain caractère « bateau » et me rappelle un peu comment, en 2007, on attribuait la « rébellion touarègue » au Niger aux défaillances du Niger comparé au Mali, décrit comme un vertueux praticien d’une bonne politique touarègue jusqu’à ce qu’en 2011, ce soit le Mali qui soit attaqué par des « rebelles touareg », après quoi, le Niger, tout d’un coup, apparut comme l’exemple positif de l’attitude à avoir avec les Touareg: de même, si demain la Grande-Bretagne subissait des massacres à la française, on commencera sans doute à blâmer le multiculturalisme, etc.

Mais au-delà de son caractère bateau, cette façon d’expliquer ne tient pas compte d’un certain nombre d’objections à caractère empirique. Si, en gros, la France est plus exposée au « djihadisme » (il faudrait trouver un autre terme, mais je l’utilise pour distinguer ce type de terrorisme et éviter le terme « islamiste » qui me paraît convenir encore moins en l’occurrence) parce que son modèle de relation aux « immigrés » marche moins bien que celui des Britanniques et des Allemands – et à supposer que ce concept d’immigrés soit un concept valide dans cette tentative d’explication – pourquoi n’agissent ainsi pratiquement que des jeunes hommes d’origine nord africaine? En d’autres termes, pourquoi y a-t-il aussi une « exception nord africaine »? Et est-ce que la différence entre la France et les autres pays européens n’est-elle pas plutôt qu’il y a une plus grande population d’origine nord africaine dans ce pays qu’ailleurs? (En l’occurrence, une meilleure comparaison aurait été non pas avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne, mais avec la Belgique et les Pays-Bas, qui ont aussi une importante population d’origine nord africaine, quoique bien moins que la France).

Evidemment, cette question est difficile et a un côté tabou, à gauche. Mais ne pas la poser serait ne regarder le problème que par un seul bout de la lorgnette. Un détail par rapport à cela – qui apparaît dans le texte de Farhad Khosrokhavar – c’est que s’il y a autant de Nord Africains en France, c’est parce que la France a colonisé l’Afrique du Nord, avec comme implication qu’elle a créé en son sein une population d’humiliés et d’offensés, surtout étant donné la manière sanglante dont la région a été décolonisée. Là encore, il y a une exagération en forme d’angle mort. L’exagération, c’est que c’est uniquement l’Algérie qui a été décolonisée de la manière décrite par le sociologue (parce que l’Algérie était une colonie de peuplement et, nonobstant le satisfecit hâtif décerné par comparaison à l’Angleterre, partout où il y a colonie de peuplement, la décolonisation a été sanglante ou  même inachevée: Kenya, Rhodésie/Zimbabwe, Afrique du Sud encore de nos jours de maintes façons). Les « djihadistes » sont originaires des trois pays du Maghreb, et pas seulement d’Algérie. Je crois qu’au delà de la décolonisation, il faut aussi examiner ce qui est arrivé à la culture de ces pays dans la période post-indépendance, et comment cette culture s’est réfractée dans la communauté d’origine nord africaine en France. Ce qui se passe en France aujourd’hui est horrible, mais le « body count » reste inférieur à ce qui s’est passé en Algérie dans les années 1990. Pour beaucoup d’Algériens, il y a, dans ces horreurs françaises, une impression de « déjà vu », bien que les méthodes soient nouvelles. Croit-on vraiment que la colonisation a plus d’impact sur le mental de jeunes gens « radicalisés » nés dans les années 1980/90 que cette histoire-là, qui reste totalement négligée dans les schèmes explicatifs? Vue du Sahel, la perspective est très différente. Le Mali est tombé dans le malheur politique après avoir laissé s’installer dans ses régions nord des « djihadistes » nord africains (essentiellement Algériens et Tunisiens) en une conséquence directe de la guerre civile algérienne des années 1990. « L’exception française » me paraît être plus un chapitre de cette histoire qu’un quelconque résultat de défaillances propres à l’Etat ou à la société françaises.

D’une certaine façon, ce genre d’explication me gêne aussi par son eurocentricité. C’est un peu l’idée que l’histoire est toujours nécessairement centrée sur ce que font et sont les Européens, et les autres ne font que réagir. Et si le héros de cette histoire, ce n’est pas la France, mais bien l’Afrique du Nord? Et si ces Nord Africains agissaient comme acteurs autonomes de l’histoire – frappant naturellement dans les endroits où ils le peuvent le plus facilement? Et si la véritable comparaison pertinente était, dans ce cas, plutôt dans un groupe de pays centré autour de l’Afrique du Nord, qui comprendrait le Maghreb en son centre, et en périphérie, le Sahel au sud, la France, la Belgique et les Pays-Bas au nord? On verrait alors apparaître des schèmes explicatifs alternatifs qui valent le détour, à mon avis. Dans cette géographie maghrébocentrée, les pays vulnérables aux attaques « djihadistes » semblent être ceux du nord, ceux du sud et la Tunisie, tandis que la cible principale des « djihadistes » semblent être les Occidentaux. Je n’ai, pour l’instant, pas de théorie explicative pourpensée et développée à offrir, mais le tableau empirique centré sur le Maghreb me paraît en tout cas mieux rendre compte de ce que nous observons qu’un miroir narcissique ensanglanté offert à la seule France, isolée dans son statut paradoxal de « victime coupable ». Je ne dis pas, d’ailleurs, que le schème explicatif francocentré soit erroné de part en part: simplement, qu’il ne fait pas vraiment sens en lui-même, mettant trop l’accent sur des éléments d’explication plutôt faibles (assimilationisme, etc.) et ignorant complètement des éléments d’explication potentiellement plus robustes.

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