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Les Terminator de l’état de nature

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Les Etats sont conçus pour interagir avec des Etats. C’est avec un Etat qu’un Etat est capable de coopérer, et c’est avec un Etat qu’il est capable de faire la guerre. Un Etat puissant et bien armé est équipé pour conquérir et dominer un pays doté d’un Etat plus faible et moins bien armé, ou une société ne possédant pas un Etat. Mais que peut un Etat contre des individus qui l’attaquent, pour ainsi dire, dans ses soubassements, qui s’en prennent non pas directement à lui – à ses forces, à ses institutions, à ses représentants – mais à ceux qui, vivant sur son territoire, sont censés jouir de sa protection, et dont l’existence et la sécurité légitiment et justifient l’Etat ? Ses instruments d’action et de réaction – les fameuses forces de défense et de sécurité, y compris les services de renseignement – ne sont pas adaptés à une telle menace, dont la teneur rappelle ce qui est décrit par le philosophe Hobbes dans sa théorie de l’état de nature. L’Etat gère « l’état civil », un univers où les droits, les intérêts et les passions s’ordonnent par rapport à l’ordre établi. Même lorsque les intérêts et les passions sont criminels – c’est-à-dire violent les lois en vigueur – ils peuvent être sujets au contrôle de l’appareil sécuritaire par cela seul qu’ils relèvent de besoins et de désirs émanant de l’état civil, de la vie en commun. Une organisation criminelle trafiquant de la drogue peut être prise à partie de maintes façons par l’appareil sécuritaire parce qu’elle opère à travers une matrice de comportement aux paramètres connus et structurés, celle du marché – un marché illicite en l’occurrence. Le réseau est assez stable et est déterminé par des paramètres assez structurés – canaux de l’offre, lieux d’expression de la demande, par exemple – pour qu’une surveillance efficace soit en mesure de le reconstituer et de le transformer en cible. C’est cette méthodologie que l’appareil de sécurité français a voulu appliquer aux « réseaux terroristes », de façon d’autant plus compréhensible que, par le passé, elle a enregistré des succès. Les terroristes qui ont commis des attentats en France et ailleurs, jusqu’à une époque récente, relevaient de réseaux militants et, d’une certaine façon, en dépit de tout ce qu’on a pu dire en termes de « guerre asymétrique », opéraient comme des Etats, avec une hiérarchie, une structure, une panoplie limitée de mode opératoire, des cibles privilégiées soulignant que l’ennemi avait une forme bien définie, souvent gouvernementale, parfois restreinte à une partie spécifique de la société civile (les Juifs, en ce qui concerne les terroristes dits islamistes). Le phénomène actuel est différent. Certes, il est possible de concevoir que les tueurs sont des militants, donc, en quelque façon, des agents d’une force structurée engagée dans une sorte de guerre contre la France. Mais à mon avis, les choses sont compliquées que cela.

Il y a quelques années, je me souviens avoir vu une glaçante vidéo sur Youtube, apparemment prise par des « djihadistes » potentiels qui se promenaient dans un marché de noël en Flandre ou aux Pays-Bas (je ne me rappelle plus exactement). Les personnages en question conversaient tranquillement de la manière dont ils pourraient se mettre à massacrer les « infidèles » parmi lesquels ils se trouvaient, et qu’ils croisaient en échangeant des commentaires d’autant plus effroyables qu’ils étaient dits d’un ton badin. C’était bien avant Daech qui n’est qu’un drapeau récemment découvert par des individus qui, réellement, se sont mis dans l’état de nature vis-à-vis des sociétés dans lesquelles ils vivent. L’état de guerre est, en lui-même, une chute dans l’état de nature, puisque la guerre suspend les lois de l’état civil, c’est-à-dire les droits et les obligations qui nous tiennent les uns aux autres au nom de l’humanité. Dans la guerre, ces droits et ces obligations sont suspendus entre les ennemis, et le monsieur qui, dans la vie civile, est un facteur ou un chauffeur de bus aux occupations paternes doit se transformer en une sorte de tueur mécanique. Ce qui se passe avec le terrorisme, ce genre de terrorisme, c’est que cet état de nature de la guerre naît et s’étend comme un chancre dans l’état civil, non pas parce que les droits et obligations de l’humanité sont suspendus, mais parce que certains ont décidé de se retrancher de l’humanité. Pour bien saisir le poids de cette assertion, il faut voir, par exemple, que le tueur de Nice avait peut-être, dans la foule, des gens qui étaient ses amis ou ses parents – mais aux yeux de celui qui a décidé de ne plus être qu’une machine à tuer, un « terminator », ces liens sont dissous.

Le mot « humanité » n’est pas une synecdoque pour France. Le massacre de Nice n’en est qu’un, ces derniers mois, parmi plusieurs autres événements du même genre qui ont frappé des gens ordinaires des Etats-Unis au Bangladesh en passant par la Turquie et l’Irak. Même la transformation d’un véhicule en arme de mort n’est pas chose nouvelle, s’étant produite dans des lieux aussi divers que le Canada ou l’Arabie Saoudite. Et ce qui s’est passé à Nice peut se passer, aujourd’hui, non pas seulement « n’importe où en France », comme le disent les Français, mais n’importe où dans le monde. Peu avant que je ne quitte l’Afrique du Sud, les journaux bourdonnaient d’un tuyau des services américains sur un attentat en préparation contre les centres commerciaux du pays, et bien que le gouvernement sud-africain se soit offusqué de la manière publique dont l’ambassade américaine avait communiqué l’information, il y a quelques jours, des « djihadistes » qui s’apprêtaient à partir pour la Syrie ont été arrêtés en Afrique du Sud. Et les services sud-africains reconnaissent l’existence, dans le pays, d’« autoradicalisés » qui pourraient décider de frapper les « infidèles » (dont forcément des musulmans) du milieu environnant. Un journal local que j’avais lu à ce sujet a démontré à quel point l’Afrique du Sud était peu préparée à se prémunir contre de telles actions. Les Ivoiriens, qui ne sont pas mêlés aux « guerres » de Daech et de ses terminators des quatre points cardinaux, se sont pourtant retrouvés à compter des corps sur une plage.

Bien que telle soit la nature du phénomène, l’Etat français – comme tous les Etats – va réagir comme un Etat. Et les massacres continueront, dans leur planétaire ubiquité, touchant toujours plus de cibles inattendues et « sidérant » notre compréhension du monde façonnée par la vie dans l’état civil.

 

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