Flux RSS

Un soft-power négligé

Publié le

Une opinion répandue parmi les Blancs que je rencontre ici – tous des intellectuels et des universitaires – est que les Sud-africains ne s’intéressent pas à l’Afrique. Ils le déplorent, et font, là-dessus, des plaisanteries désolées. L’Afrique du Sud a de vagues prétentions de leadership en Afrique, et le montre timidement à l’Union Africaine, ou à travers le NEPAD, mais le sujet ne déchaîne apparemment pas les passions des foules. Difficile pourtant de se prononcer là-dessus. Je n’ai jamais vu autant de cartes d’Afrique sur des t-shirts ou en pendentifs de collier et autres artefacts culturels que depuis que je suis ici. Le logo de la chaîne de télévision que je suis le plus souvent ici, e-tv, est une carte d’Afrique. Kwezi, le superhéros inventé par Loyiso Mkize, un artiste de Capetwown, arbore un de ces fameux t-shirt à carte d’Afrique. Il n’y a que les Noirs américains et les camionneurs d’Afrique de l’Ouest pour fétichiser autant cette carte.

Il y a indéniablement chez les Sudafs un côté « géant » qui ignore les myrmidons à ses pieds, comme le Nigeria en Afrique de l’Ouest, le Brésil en Amérique latine ou les Etats-Unis dans le monde. Mais hier, je causais dans une boutique avec un jeune originaire du Limpopo, dont les propos m’ont tout de même un peu surpris. C’est un garçon boutiquier travaillant dans une échoppe de produits informatiques tenue par un Ibo. Comme je lui demandais comme c’était le Limpopo, il me fit un tableau plutôt moqueur de sa province d’origine. Selon lui, elle serait surtout caractérisée par une chaleur éternelle. « Ah oui, vous n’avez pas la mer », observai-je, avant d’ajouter, « mais vous avez quand même un fleuve » (souvenir des cours de géographie, au primaire, où on nous obligeait à apprendre par cœur les noms des principaux fleuves d’Afrique, je crois du nord au sud, car ça finissait par « le Zambèze et le Limpopo », nom que je trouvais génial). « Oui, nous avons un fleuve, et il a même des affluents, mais il fait si chaud qu’on ne s’en rend pas compte ». Décidément, cette histoire de chaleur… Evidemment, venant du Sahel, je ne pus m’empêcher de lui demander de me citer un chiffre, dans l’intention de m’en moquer ensuite. « Oh, la moyenne est de 40°, mais ça peut monter à 50 ». Je dus ravaler la plaisanterie qui montait vers mes lèvres. « Ah, mais c’est exactement comme chez nous ». « Oui », répondit-il avec un air d’évidence, « c’est une terre d’Africains. Comme chez vous, comme en Mauritanie ». La Mauritanie. Je le regardais un moment en silence : on m’avait tellement abreuvé de blagues sur les Sudafs qui insisteraient pour dire Malawi quand on leur parle du Mali que je ne m’attendais pas à entendre le mot « Mauritanie » tomber de façon aussi opportune de la bouche d’un garçon boutiquier de Braamfontein.

Si les Sudafs s’intéressaient à l’Afrique, ils disposent, avec leur télévision, d’un instrument de soft power splendide. On dit de l’Inde que c’est l’océan des contes. L’Afrique du Sud est l’océan des séries télévisées. Il y en a tellement que j’ai dû me discipliner pour n’en regarder qu’une seule, Scandal !, qui n’est peut-être même pas la plus intéressante, mais qui tombe pile poil à l’heure de mon dîner : 19h30. Ces séries télévisées ne sont pas de la mince affaire. Elles sont très bien écrites alors qu’au vu du nombre de personnages qu’elles brassent, du souci de réalisme et des rebondissements mineurs et majeurs dont elles pullulent, elles devraient créer des frustrations. Ce n’est jamais le cas, avec Scandal ! du moins. La série se déplace dans plusieurs milieux très différents les uns des autres, mais tous connectés par un biais, donnant ainsi un tableau complet de la société sudaf, de haut en bas. Au sommet, il y a une sorte de vendetta pas piquée de hannetons menée par un homme très riche et très rancunier, Hector Thebe, joué par l’acteur Tumisho Masha, qui va incarner Mandela dans une biopic en concoction (sur la période guérilléro de Mandela), contre Lucas Nyathi, un autre richard. Ce dernier ne sait pas que Thebe lui en veut en mort, et Thebe tisse toutes sortes de plans machiavéliques, le dernier en œuvre étant de voler à Lucas son fils, Mangi – qui lui-même est marié à une insupportable péronnelle, si insupportable qu’elle me coupe l’appétit dès qu’elle apparaît. Ladite péronnelle travaille dans un café géré par Quinton, un autre fils de Lucas, issu d’un mariage ou d’une liaison avec une femme blanche, Layla (peut-être s’agit-il d’une arabe blonde ?) Là, elle côtoie, entre autres personnages, la « technicienne de surface » de l’entreprise de Quinton, Zinzile, qui vit dans le township avec son époux, leur fils Scelo, leur fille Lindiwe, et leur fille adoptive Omphile, et nous sommes introduits dans le township à travers Zinzile et sa famille. L’arc sur lequel j’ai commencé à regarder la série concernait les tourments de Lindiwe face à l’arrivée de Omphile, une jeune fille douce, intelligente, travailleuse qui lui tape royalement sur les nerfs car elle semble tellement parfaite qu’elle s’est convaincue que tout le monde la préfère. Dans son agitation sentimentale, elle finit par développer une coupable attirance pour un ami de Scelo, une sorte de bon à rien de quartier du nom de Kabza, et un élément de suspense devient : va-t-elle coucher avec Kabza en dépit des conseils de sa meilleure amie et de Omphile ? Il y a, comme cela quatre ou cinq histoires dextrement filées côte à côte dans presque chaque épisode – si bien que bien qu’un épisode ne dure que 30 mn, on a, à chaque fois, l’impression d’avoir passé une heure ou deux à regarder la télévision. Et les arcs actuels sont sans doute des développements récents : le personnage d’Hector Thebe est apparu seulement en octobre dernier et la série en est à son épisode 2683 ou 2684. Je viens d’ailleurs de découvrir que Yizo Yizo, une série dont j’avais entendu parler en 2005 et qui avait débuté en 2004, passe encore douze ans plus tard. Il s’agit d’une série dure et rêche, comme Gold Diggers, qui vient de s’achever sur e-tv, et qui n’était pas pour les âmes tendres, puisqu’elle nous plongeait dans un monde de criminalité violente, de misère et de sentiments malmenés, que ne viennent colorer d’humanité que l’intense solidarité familiale – quoique tragique – des principaux protagonistes. Certaines autres histoires illustrent, ou semblent illustrer les croyances animistes des Sudafs, mais contrairement à ce qui se passe au Nigeria, l’Afrique du Sud dispose d’une sorte d’association des prêtres animistes, la Traditional Healers Association, qui n’hésite pas à monter au créneau et à protester chaque fois qu’elle a l’impression que ces croyances sont travesties, notamment à travers des évocations de cérémonies de magie noire.

La variété des thèmes, la qualité de l’écriture, la qualité du jeu des acteurs, tout ceci fait de cet « océan des séries télévisées » une richesse culturelle de ce pays qui peut conquérir le reste de l’Afrique sub-saharienne, avec plus d’aisance et de mérite que les universels films nigérians. Il est possible, d’ailleurs, qu’ils soient regardés dans les pays d’Afrique australe et de l’est. Mais contrairement aux Nigérians et aux Ghanéens, qui – Afrique de l’Ouest oblige – sous-titrent ou doublent leurs films en français, les Sudafs ne produisent qu’en anglais et dans les langues locales – un mélange très réaliste des deux, d’ailleurs, amenant à utiliser un sous-titrage permanent en anglais comme pratique standard.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :