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Littérature à Lima

Publié le

Retour de Lima où j’ai passé deux jours pour une conférence. Je m’attendais à une capitale plus ou moins hispanique ou espagnole, mais elle m’a fait plutôt l’impression de Dakar (en plus propre) ou de Casablanca (aussi en plus propre) peuplé d’Amérindiens. Je ne m’attendais pas à une telle prédominance ethnique des Amérindiens et j’en étais… ravi. Le terme est étrange, mais s’explique du fait qu’au cours de tous mes séjours en Amérique (qui se limitent à l’Amérique du Nord, à la Guyane française, un peu au Brésil) j’avais tiré l’impression que les « natifs » soit étaient épuisés par un alcoolisme nihiliste, soit avaient disparu corps et bien. Et à Lima, j’eus l’impression d’avoir retrouvé Cuzco, moderne, vivante… Très peu de « Blancs », sauf sur les affiches publicitaires et les panneaux politiciens (ce qui, dans les deux cas, en dit long), et absolument pas de Noirs. Ce qui m’a surpris, tout autant que certains des Africains qui étaient là.

Pas eu le temps de développer des impressions, cependant. La chose amusante/intéressante qui s’est produite au cours de ce voyage n’a rien à voir avec le Pérou et tout à voir avec la littérature. Au cours de la semaine précédant le voyage, j’avais regardé sur Youtube la série télévisée en 26 épisodes diffusée par la BBC en 1974, je crois, sur la base des romans Palliser de Trollope, série d’ailleurs baptisée tout simplement « The Pallisers ». Elle se recommande notamment par l’impression qu’elle donne souvent de regarder un documentaire minutieux sur la vie politique à l’époque victorienne, du moins sur les usages politiques. La série est basée sur une série de romans de Trollope dans lesquels apparaissent soit au centre ou seulement de façon marginale le couple Palliser, Plantagenet et Glencora. J’en avais lu trois ou quatre il y a bien longtemps, en traduction française (Peut-on lui pardonner ?, Phineas Finn et Phineas Redux, à tout le moins). Le dernier roman de la série s’intitule The Duke’s Children, et en le cherchant pour téléchargement, j’ai découvert qu’en le publiant en 1880, Trollope avait dû couper, pour des raisons inconnues, 65 000 mots du roman, soit le quart de l’ouvrage. Les raisons sont inconnues, mais il est certain qu’elles n’ont rien de littéraire et auraient plutôt à avoir avec des soucis économiques, car l’excision, sans détruire la cohésion de l’œuvre en a considérablement réduit la qualité, y compris dans un domaine où Trollope excelle, la satire pince sans rire. Le texte intégral a été « restauré » par une équipe de chercheurs américains au bout de dix ans de travail, et le résultat a été publié par une société de livres de luxe, la Folio Society, qui le vend à un prix dissuasif. Bref, je ne lirais pas The Duke’s Children avant quelques années (si l’envie m’en reste, et lorsqu’une édition plus démocratique sera offerte au public). Je découvrais ces choses en allant à Lima. En revenant, je découvre cette fois qu’un livre que j’ai lu étant adolescent, et qui avait eu une influence profonde sur ma sensibilité et ma conscience politique, Le Zéro et l’infini d’Arthur Koestler, n’était en somme qu’un mauvais pastiche de l’original. L’histoire est plus compliquée que celle de Trollope. Koestler avait écrit son livre, sous le titre provisoire de « Roubaschow » (le nom du protagoniste central du récit), dans des conditions dantesques, à Paris, entre deux exils. Au fut et à mesure qu’il l’écrivait en allemand, sa compagne ou épouse anglaise le traduisait en anglais. Mais la traduction était édulcorée, non pas sciemment, mais parce que la traductrice ne connaissait ni ne comprenait la nature réelle du système d’oppression que l’auteur décrivait, et, à l’époque, l’auteur n’était pas assez anglophone pour se rendre compte qu’à travers le choix des mots et des tournures, sa traductrice conférait une patine de civilisation « rule of law » et « habeas corpus » à un monde de terreur judiciaire. Bien entendu, le message de Koestler est quand même passé. Voici comment je décris, quelque part, l’impression que son livre m’avait faite :

 

Ainsi en est-il sans doute de la lecture que je fis du livre de Koestler. Les événements décrits dans ce livre me paraissaient aussi légendaires, aussi délicieux – en dépit de leur horreur – et aussi fertiles en méditations que les récits de Plutarque avaient pu paraître à un écolier de Trêves, en 1589. Je ne pouvais les imaginer survenir dans la réalité très différente où je vivais. Même si la torture était peut-être pratiquée dans notre république (ce qui m’eût étonné), elle ne pouvait être liée, chez nous, aux idéologies grandioses qui transformaient dans cette grise tyrannie européenne, les douleurs pâles, les complaintes austères, la solitude du malheur en marbre historique, en un épisode d’un cycle héroïque. Le style frugal relatant des actions effarantes, le poids tragique de méditations faites d’un ton égal, les noms slaves évoquant dans leurs chuintements et leurs cliquetis les processus fatals de la révolution, tout ceci plaçait la voix de Koestler dans un horizon prophétique d’où la figure même de l’écrivain n’apparaissait que comme une série de gestes prestigieux et de titres nobles : il était socialiste, il s’est suicidé avec sa femme. Je ne savais pas alors que le 25 mai 1941, un certain Harold Strauss écrivait pour le New York Times une revue de l’ouvrage qui, tout en réduisant mes impressions nostalgiques à la banalité des préjugés de son pays, attribuait à l’ouvrage le sens que son auteur recherchait sans doute, et que je ne pouvais voir : « Here, in a splendid novel, is an effective explanation of the riddle of the Moscow treason trials. It is the sort of novel that transcends ordinary limitations, and that may be read as a primary discourse in political philosophy. But this observation should frighten no one from the book, for it is written with such dramatic power, with such warmth of feeling, and with such persuasive simplicity that it is as absorbing as melodrama… The trials were particularly Russian in their garish externals. But at their core they were a clash between programmatic absolutism and humanitarian democracy. » Ce sens était trop évident pour être vrai. Koestler a été considéré comme un renégat par les partisans de l’Union soviétique. M.D. m’apprit que Sartre avait cessé de lui adresser la parole après avoir pris connaissance du contenu du Zéro et l’infini. Mais cette circonstance ne paraissait pas l’émouvoir. Je songeai que M. D. devait comprendre les lois secrètes qui justifiaient Ivanov et Gletkine, et il voyait sans doute quelle position exacte occupait, dans ce récit tragique, Roubachov.

 

 

Donc il n’y a pas eu à se tromper sur ce qu’il voulait dire. Mais la version originale allemande, que Koestler a cherché en vain après la fin de la guerre, avait un langage plus direct et était une forme de littérature plus dérangeante. Koestler avait dû fuir précipitamment l’avancée des troupes allemandes en France : le tapuscrit anglais avait déjà été envoyé à Londres, mais l’original allemand fut laissé en France, si bien que le roman n’était, depuis lors, connu que par sa traduction ! La version française n’est ainsi qu’une traduction d’une traduction. Par on ne sait quel cheminement, l’original allemand s’est retrouvé à Zürich, où il vient d’être retrouvé, par sérendipité, par un chercheur allemand.

Là encore, pour découvrir le « vrai » livre, il faudra que j’attende la publication en allemand, et puis la traduction en anglais ou en français. J’espère bien être au rendez-vous !

 

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