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Il y a, disais-je, une exception nigérienne qui tend à la malédiction. Cela est confirmé par les diverses consultations électorales et autres qui ont eu lieu, ou qui sont sont actuellement en cours dans des pays qui sont les « pairs » du Niger, soit francophones et ouest-africains. Le contraste le plus fascinant est certainement avec le Bénin, où l’élection présidentielle se poursuit dans une normalité reposante, alors même que les détails objectifs auraient pu faire craindre le pire. La réalité de ce qui se passe au Bénin est la suivante : le président Yayi Boni, qui n’a rien de vertueux, qui, paraît-il, avait une certaine dose de volonté de « bien faire » mais entachée de manque de cran et, bien entendu, incapable de lutter contre la corruption et la gabegie (l’eût-il voulu), s’était retrouvé, au cours de ses mandats, pris au piège des manigances de son sponsor financier, le roi du coton, Patrice Talon. Les rapports entre Boni et Talon s’étaient tissés sur un malentendu fondamental : Boni pensait que Talon, en homme d’affaire richissime, n’était intéressé que par l’augmentation de sa colossale fortune, et était une sorte d’équivalent béninois de Dangote au Nigeria ou des Gupta en Afrique du Sud – quelqu’un qui voulait faire du « crony capitalism », du capitalisme de copinage. Et c’était peut-être le cas, mais chemin faisant, les choses ont évolué et Boni s’est persuadé, apparemment à juste titre, que Talon abusait de sa position et voulait en fait le réduire à l’état de « marionnette ». Comme l’a révélé la candidature de Talon à la présidence béninoise, les milliards ne suffisent pas au grand cotonnier, il lui faut aussi le pouvoir politique. Cela ne pouvait que mener au clash, qui a éclaté à l’occasion d’une étrange affaire de tentative d’assassinat de Boni par Talon. Les circonstances indiquent que Talon a bien essayé de faire empoisonner Boni, et a ensuite essayé de se tirer d’affaires en corrompant la justice et la police. Il a finalement dû s’enfuir en France où la justice se montrera indulgente à son égard pour des motifs qui ne l’ont nullement innocenté d’ailleurs : en fait, la procédure a repris côté français en janvier dernier, du fait de la chute de ces motifs. Dans l’intervalle, il y a eu une résolution politique, en mai 2014, procurée par les pressions conjointes de deux poids lourds du monde francophone, François Hollande et Abdou Diouf, ce que Boni ne cachera d’ailleurs pas, dans un discours prononcé pour « pardonner » à Talon. Cela a permis à Talon de refaire surface dans son pays et d’y briguer la fonction présidentielle. Boni, qui en est à son dernier mandat et n’a pas cherché à modifier la constitution pour s’accrocher au pouvoir, a convaincu un outsider, Lionel Zinsou, de se présenter sous son parrainage. Il a jeté tout son poids derrière Zinsou, mais ce dernier fait « candidat parachuté » et ne peut donc espérer gagner sans coup férir.

Cette histoire a beaucoup de côtés décents, y compris le fait que, bien que victime d’un crime grave (s’il est avéré, et, pour l’instant, rien ne l’infirme), Boni a accepté de calmer le jeu et de laisser la justice suivre son cours de façon indépendante, puisque hors de son pays. Même à l’intérieur de son pays, il n’a pas pu amener la justice à condamner Talon : au contraire, c’est ce dernier qui, de façon rocambolesque, a réussi à court-circuiter le processus judiciaire et à mettre l’état de droit dans sa poche, littéralement. Une fois son assassin présumé revenu au pays, Boni n’a rien fait, en termes de basses manœuvres et d’actes de despotisme, pour l’empêcher de briguer la magistrature suprême. Il s’est contenté de lui susciter un compétiteur viable, même si parachuté. Si viable, en tout cas, qu’il est au second tour. Cette partie très équilibrée a permis de conduire des élections normales avec débat télévisé entre candidats à la clef, ce luxe d’une « démocratie mature ».

Maintenant, comparez avec le Niger.

Ici, le président Issoufou, décidé dès le départ à rempiler, que ça passe ou que ça casse, a aussitôt braqué toutes les armes dont il disposait, du fait de sa position de « magistrat suprême », pour dégommer la seule personnalité dont il était persuadé qu’elle pouvait l’empêcher d’atteindre au but. Il s’est trouvé que cette personnalité était l’allié sans lequel il ne serait pas arrivé au pouvoir, et elle avait donc une place dans les institutions de l’Etat, au perchoir de l’Assemblée nationale. Après s’être ingénié en vain pour dévisser Hama de son siège, Issoufou a trouvé la parade avec un coup fourré, en sortant de dessous son boubou ces accusations curieuses dont la justice nigérienne se fait une spécialité lorsqu’elle est aux ordres – ce qui lui arrive plus souvent qu’à son tour : « supposition d’enfants ». Ce qui est d’ailleurs intéressant dans cette affaire, c’est que Hama n’est même pas l’accusé direct. Il est censé être complice de son épouse, qui aurait été directement impliquée dans une affaire de « trafics de bébé », c’est-à-dire d’adoption d’enfant moyennant finance, ce qui ne semble pas vraiment être le crime du siècle, surtout si on le compare avec ce dont est accusé Talon. Sur la base légère et spécieuse de ce délit présumé, Hama a pu être chassé de la présidence de l’Assemblée, puis judiciairement harcelé, au point de prendre le large en France comme Talon. Mais contrairement à ce dernier, il n’y a pas bénéficié des mêmes appuis et pressions de la part de Hollande et Diouf – et pour cause, le chef de l’Etat français, soutien indéfectible de Issoufou, ira même jusqu’à le débarrasser d’un ambassadeur de France au Niger qui donnait l’alerte sur les dérapages autoritaires de plus en plus inquiétants du président.

Hama a, cependant, été capable de manœuvrer avec assez de finesse pour revenir au Niger au moment psychologique et prendre l’aspect redoutable du grain de sable dans la machine à réélire le président Issoufou, machin qui faisait alors des dégâts dans le landernau politique nigérien : arrestations à gauche et à droite, pour un oui ou pour un non, de gradés de l’armée, d’opposants politiques, même d’une chanteuse très populaire, bien connue pour ses accointances avec Hama, et qui s’était rendue coupable de chanter pour son candidat ! Ces arrestations fiévreuses, angoissées et paranoïaques sont toutes décidées sur des motifs judiciaires qui paraissent taillés sur mesure et pour le moins ubuesque – et qui sont d’ailleurs parfaitement réversibles. Je parlais dans un précédent billet du « phénomène Yacouba Ibrahim ». Eh bien, il s’est dégonflé comme un soufflet trop cuit, sous la pression brutale du président qui s’est servi de l’Etat comme d’un gourdin pour mater le « phénomène ». Le gestionnaire de sa campagne avait été coffré sur des motifs fumeux, et, selon le moulin de la rumeur niaméyenne, qui produit souvent la farine de la vérité, son compte bancaire aurait été bloqué. En même temps « le pouvoir » lui a offert quelques carottes. Il a craqué et a décidé de voler au secours de la victoire, même volée. Aussitôt, son gestionnaire de campagne a retrouvé la liberté. Comme disait un personnage du Père Noël est une ordure, « cette grostesquerie est grotesque ! »

Ce désordre, ce dur désir de prévaloir de façon entêtée, en niant la réalité politique, en violentant les principes nécessaires à la stabilité politique et en pipant les règles du jeu, depuis Ali Saïbou, dont l’exemple courageux et sympathique n’a plus jamais été imité, c’est devenu la norme de « l’exception nigérienne ». J’ai cru que ce n’était pas une norme, en partie grâce à Issoufou. Je ne « crois » pas aux discours politiciens, qui sont des romans destinés aux électeurs, mais il y a parfois des propos qui sont crédibles non pas parce qu’ils sont dits par un politicien, mais parce qu’ils correspondent également à la réalité des choses. Lorsque Tandja faisait son « casse-tout brise-tout » en 2009, Issoufou avait dit qu’il s’était trompé de pays, de peuple et d’époque. Il avait mis le doigt sur le problème psychologique de Tandja, le rejet infantile du « principe de réalité » au nom des fantasmes du « principe du plaisir », en soulignant qu’après vingt ans de pratique tumultueuse mais tenace d’un certain type de régime politique, les Nigériens, dans leur hétérogénéité, ne pourraient accepter, en corps, le retour au régime de l’exclusif autoritaire, même sous couvert d’oripeaux libéraux (genre parlement monocolore, multipartisme hégémonique, présidence à vie, etc., bref, une sorte de congolisation ou de camérounisation, qui était la « 6ème République » envisagée par Tandja). Ce propos m’avait donné une haute idée de la sagacité de Issoufou et j’avais applaudi son avènement comme l’arrivée aux commandes d’une vision plus intellectuelle, plus analytique, plus froide de la politique, qui pourrait permettre au Niger de capitaliser les dividendes de vingt ans de crises politiques cycliques. Je ne m’attendais pas, bien entendu, à une transformation de l’économie politique du Niger ou autres fabuleux progrès de ce genre – mais à tout le moins à un nouveau style de politique, reconnaissant « le pays, le peuple, l’époque », et décidé à pratiquer une certaine loyauté à l’égard du régime politique qui avait été sauvé des griffes de Tandja de façon si épique ! Mais à quel point les principes habitent peu l’esprit et encore moins le cœur des politiciens nigériens, je ne m’en rendais pas encore tout à fait compte, et mon cynisme était par trop tempéré. Une amie journaliste américaine a une formule frappante pour désigner les politiciens du Sahel : « boubous vides ». J’avais trouvé la formule cruelle, mais elle est littérale.

Donc le Niger retombe dans ses ornières. Cela n’est-il pas risqué, par les temps qui courent ? L’une des raisons majeures de l’effondrement du Mali en 2012, ce fut bien l’état de division et de débilité dans lequel s’était retrouvé l’Etat (personnel politique et militaire) à l’ombre de la non-gouvernance de Toumani Touré. Je ne puis croire que la surchauffe de la « gouvernementalité » nigérienne par la machine à réélire de Issoufou – qui met la pression sur l’armée, la classe politique, le sentiment national – n’aurait pas de conséquences débilitantes sur les capacités déjà fort modiques du Niger à soutenir les exigences de son inconfortable situation géopolitique. Il en est d’autant plus ainsi que la ligne de fracture qui se dessine oppose quelque chose qui serait « le Nord » (i.e., l’Ader et l’Aïr) à quelque chose qui serait « le Sud » (de Tillabéri à Diffa). Le sentiment de persécution par l’Etat, transformé en machin du PNDS, existe en effet aussi bien chez les partisans de Hama que chez ceux de Mahamane Ousmane, l’homme fort de Zinder, avec prolongements sur Diffa, terrain de jeu de « Boko Haram ». La dernière arrestation à la hussarde qui vient d’être faite est celle de Doudou Rahama, un tribun du parti de Ousmane, vu souvent comme son « bras droit ». Rahama aurait traité Issoufou de « Charlie », désignation qui est devenue endémique chez ceux qui ne l’aiment pas, et qui ne nécessitait donc pas une action aussi hasardeuse, qui ne fera qu’enflammer les sensibilités déjà à vif des Zindérois – eux qui s’étaient mobilisés pour bloquer une tentative transparente de fraude massive dans leur ville. On ne sait pas ce qui peut sortir de toutes ces embardées, mais une tête plus froide les aurait évitées, en particulier dans le contexte actuel.

Dans leurs différentes bêtises, les présidents nigériens post-Ali Saïbou ont chacun eu un trait dominant : Mahamane Ousmane, c’était l’amateurisme teinté de cupidité et d’avarice ; Baré Maïnassara, l’arrogance du militaire ; Tandja, la rigidité d’esprit du vieillard. Il me semble qu’en ce qui concerne Issoufou, c’est la peur incontrôlée, le sentiment panique suscité d’ailleurs par on ne sait trop quoi. Il ne peut garder la tête froide. Il ne réagit pas en quelqu’un qui se sent en sécurité et maître de la situation. L’anglais dit bien, « he lashes out », il porte des coups à gauche et à droite comme un boxeur acculé. Pourquoi arrêter Habsou Garba, par exemple – une chanteuse très populaire à travers le pays et peut-être particulièrement en zone zarma ? Pourquoi avoir peur de Habsou Garba ? En tant que telle, Habsou Garba n’est rien, une « faible femme », « woybor kayna » comme dit le zarma. Mais je crois qu’elle touche à une profonde insécurité chez Issoufou, elle semble incarner à ses yeux ce lien culturel entre les « Zarma » et son grand rival, Hama, qu’il a essayé de briser, et en même temps dans lequel il a essayé de s’immiscer, avec, cependant, l’amère conscience d’avoir échoué. Je l’ai entendu faire campagne en langue zarma, bien qu’il n’était manifestement pas à l’aise dans cette langue (Tandja ne s’y est jamais aventuré, ce qui lui vaut une certaine rancune de la part de certains zarma, persuadés que c’était « exprès »). C’était prendre toute la chose par le mauvais côté. Le problème, c’est qu’aucun parti, y compris lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir, n’a pris la peine de cultiver le sentiment national au Niger. A cet égard, les Nigériens vivent de l’héritage difficile de l’ère Kountché : je dis difficile parce que Kountché l’a élaboré dans un contexte peu favorable, où il était perçu, par des faiseurs d’opinion haoussa, comme un « président zarma de trop » après Diori. Mais si ses efforts d’unité nationale ne furent pas de la tarte, ce qu’il en est resté est bien le substrat actuel du sentiment national nigérien, ce qui explique l’espèce d’idolâtrie post-mortem qu’on lui voue dans le pays. En « démocratie », en revanche, il a toujours paru tentant, en l’absence d’idéaux patriotiques véhiculaires, d’exploiter la fibre ethnocratique. Ce n’est pas là une exception nigérienne, mais ce contexte délétère stimule des réactions diverses chez les politiciens – et, chez Issoufou, la réaction première semble être la peur. La peur, qui est mauvaise conseillère.

Comment tout cela va-t-il finir ? Time will tell : mais déjà ce que je prédisais dans un précédent billet, sur le pays qui jouera à l’anguille avec celui qui voudra le dominer, menant à une crise politique et à l’instabilité, est en train de se produire. La présidentielle a d’ores et déjà perdu sa légitimité avec l’abandon de la commission électorale par non seulement l’opposition, mais aussi la société civile. Un nouveau chapitre difficile s’ouvre dans une triste ambiance d’éternel recommencement.

 

 

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