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D’un étrange malaise

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Intéressante conférence d’une doctorante oxonienne sur le chômage des jeunes à Johannesburg – qui élabore des explications à partir d’n certain paradoxe : le refus du travail par les jeunes, paradoxe qui jette aussi une certaine lumière sur la fameuse « xénophobie » dont on accuse les Sudafs. Sa recherche porte sur une population de jeunes hommes des milieux défavorisés de la ville qui, pour la plupart, rejettent tout travail qu’ils estiment mal ou sous-payés (ils estiment, en général, que 80 à 100 rands par jour, c’est mal payé, c’est une paie de survie, permettant juste de gagner de l’argent pour manger afin de continuer à gagner de l’argent). Plutôt que de s’assujettir ainsi, ils préfèrent se « débrouiller », se tirer d’affaire par des occupations plus ou moins illicites, en tout cas informelles, en attendant mieux. Ce mieux étant un travail salarié décent, permettant d’aspirer à une situation de classe moyenne, de s’adonner à une consommation d’un certain standing, et de prendre soin de sa famille – bref, un travail permettant d’imaginer un futur où l’on vit, en tant qu’homme, au lieu de simplement survivre. Cette vision des choses, qui peut n’avoir rien de bien étonnant, prend une signification particulière dans le contexte sudaf, à cause de la conception que l’on s’y fait de la dignité de l’homme – sexe masculin – noir, qui n’est pas (plus) un esclave, qui est un consommateur bourgeois en attente. En même temps, ce refus du travail non-décent, s’inscrit aussi dans le contexte des attentes placées sur des hommes vivant, de façon « respectable » dans leur société en termes, notamment, de répondre aux pressions sociales : non seulement soutenir la famille, mais aussi soutenir le « paraître ». Dans un tel contexte, puisque le fait d’avoir un emploi crée automatiquement ces pressions, il vaut mieux vivre ou végéter dans la débrouille que d’avoir un travail mal payé, qui ne permettrait pas de répondre à ces pressions. Il apparaît, notamment, que se débrouiller dans la rue vaut mieux que d’accepter certains emplois qui fonctionnent plus comme un piège que comme un pied à l’étrier, puisqu’ils n’offriraient aucune possibilité d’avancement. Dans cette optique, les immigrés sub-sahariens sont perçus comme des « gâcheurs », des gens prêts à accepter n’importe quel emploi, n’importe quel salaire, quitte à sacrifier sur l’autel de ce qui apparaît ainsi comme une forme d’égoïsme les revendications et les ambitions légitimes – légitimes dans la mesure où elles émanent de la société locale et sont une promesse de la démocratie – des autochtones. Cela, d’autant plus que les Sub-sahariens sont également des « hommes noirs ».

Tout ceci est assez clair, mais soulève tout de même quelques intéressantes questions. Une femme, dans l’audience, a conseillé à la conférencière de faire une étude comparative entre ces jeunes sudafs et les jeunes dans d’autres pays africains où le travail dans le secteur informel n’est pas rejeté. Effectivement, sa description de la condition de la jeunesse sudaf me rappelait avec détail et précision ce que je savais de la jeunesse dans d’autres pays sub-sahariens, mais les aspirations qui découlent de conditions si analogues sont, en revanche, très différentes. La conférencière, qui ne connaît manifestement pas la situation en Afrique Sub-Saharienne hors Afrique du Sud, n’a pas fait une réponse satisfaisante à ce commentaire, assurant que, d’après les études qu’elle avait pu lire, les aspirations de la jeunesse dans d’autres pays sub-sahariens sont identiques à celles de la jeunesse sudaf. En réalité, les exemples qu’elle en a donnés renvoyaient au fait que, hors d’Afrique du Sud, la jeunesse ayant une scolarité poussée considère le secteur informel comme un pis aller, mais cette jeunesse-là est généralement minoritaire. La jeunesse majoritaire, au contraire, vit le secteur informel comme une chose plus naturelle. Cela est déplorable, étant donné ce que c’est que le secteur informel, mais dans la disposition actuelle des choses, cela n’a rien de surprenant. En revanche, en Afrique du Sud – et cela se voit dans toutes sortes de choses et à toutes sortes de niveaux – la condition est souvent très sub-saharienne, mais les aspirations sont occidentales, voire américaines – moins superficiellement américaines, en tout cas, qu’en Tanzanie ou qu’au Tchad. Le consumérisme sudaf, par exemple, semble entièrement occidentalisé, au moins au centre de Johannesburg et dans les banlieues aisées – mais un Congolais avec qui j’ai parlé après la conférence, qui a vécu 13 ans ici, et qui a été frappé par ma référence à l’américanisation, me dit qu’il en est de même dans les townships, qui vivraient une sorte d’américanisation du pauvre, une bronxisation, en quelque sorte. La rue africaine est singulièrement absente. Que mangent réellement les Sudafs, en dehors de la pâte de maïs et de la viande bouillie qui est servie comme le type même du « manger africain » ici ? Impossible de le savoir, puisqu’il n’y a, au bord des rues, que des fast-food et des restaurants à l’occidentale – parfois bondés d’ailleurs, ce qui m’a fait croire que les Sudafs sont peut-être plus riches que les statistiques ne me le faisaient penser, jusqu’à ce que le Congolais me parle de leur addiction aux cartes de crédit façon américaine, non pas donc ce que les Français appellent une « carte bleue », mais une carte à dette. Il y a tout de même une certaine popularité du maïs grillé que je retrouve dès que mes vagabondages m’amènent dans des parties un peu décaties de la ville – comme à Paris, dans cette rue qui a été « confisquée » par les Sub-sahariens, la rue du Faubourg Saint-Martin, je crois. Mais en général, je reste dans un état de désorientement qui n’est pas très plaisant, mais qui est tout de même intéressant – l’impression qu’une sorte de manière d’être ni vraiment occidentale, ni tout à fait africaine, est à l’œuvre ici, dans une ambiance pas toujours très saine, et qui produit une sorte de malaise étrange, le malaise que donne quelque chose qu’on croit comprendre, et qu’on ne comprend pourtant guère. Je dois dire que ce malaise, je ne l’ai jamais éprouvé – en tout cas jamais à ce point – ni en Amérique, ni en Europe, et certainement pas dans d’autres parties de l’Afrique.

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  1. Instructif. Je partage.
    Il me paraît on ne peut plus légitime de vouloir un emploi qui permette une vie décente.

    Réponse

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