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Tolstoïsation

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Suis en train de lire Guerre et paix de Tolstoï dans une traduction du début du siècle dernier téléchargée sur Gallica. Le titre choisi par la traductrice – qui ne donne pas son nom, le livre étant simplement présenté comme étant « traduit par une Russe » – est d’ailleurs « La Guerre et la paix », ce qui renvoie à l’une des origines possibles du titre de l’œuvre, un curieux ouvrage de Proudhon La Guerre et la paix, dans lequel la guerre est posée comme un principe de justice et de moralité (ce qui n’est sans doute pas le propos de Tolstoï !). Soit dit en passant, dans ce livre, Proudhon explicite, avec la plume un tantinet pompeuse des auteurs du 19ème siècle, une remarque que je faisais dans le billet précédent : « … la guerre sert de base à la démocratie. Le champ de mai était l’assemblée des guerriers ; ce qui était vrai des Francs l’est encore des Français. En décrétant que tout citoyen est garde national, la charte de 1830 avait décidé implicitement que tout citoyen serait électeur ; ce que nous appelons droit politique n’est autre chose, dans son principe, que le droit des armes. Cela se démontre encore d’une autre manière : toute la valeur du suffrage universel, abstraction faite du service militaire, repose sur cette maxime complaisamment répétée par nos tribuns, et qui est de pur droit divin : Vox populi, vox Dei. Ce qu’il convient de traduire, comme on verra : Le droit du peuple, c’est le droit de la force.

» Du suffrage populaire, universel ou restreint, direct ou indirect, se déduit le principe parlementaire des majorités : n’est-ce pas encore, et toujours, la raison de la force ? »

C’est la BBC qui me fait lire, enfin, Tolstoï. Elle a diffusé, jusqu’au début de ce mois, un feuilleton en six épisodes distillant, ou plutôt, épandant le roman mahousse – si mahousse que Tolstoï hésitait à le qualifier de roman, disant que son premier roman, au sens technique et « occidental » du terme, serait Anna Karénine – en six heures de télévision. Les critiques constamment dithyrambiques du Guardian ont vaincu mes doutes – notamment portant sur des acteurs anglais jouant des personnages russes –, j’ai téléchargé les six épisodes, et j’avoue que je suis, comme qui dirait, « bluffé ». La chose, sans doute ne pouvait être mieux faite – par des Anglais. Et ce n’est pas une réserve, tout au contraire. Certes, le même niveau de qualité porté par des acteurs russes serait l’idéal, mais comme les Russes ne le font pas, cet opus est un merle exquis (faute de la grive russe). En tout cas, il m’a poussé enfin à lire le livre Tolstoï. Je dis « enfin » car j’aurais dû avoir lu Guerre et paix au temps où je faisais mes grandes lectures (tout Shakespeare, tout Balzac et Stendhal, cinq fois La Princesse de Clèves, trois fois La Recherche du temps perdu, Gibbon « from cover to cover », etc.) Mais c’était une époque où je dépendais beaucoup des hasards de bibliothèque municipale, et je n’ai jamais eu le livre entre les mains en temps opportun. En le lisant, aujourd’hui, me revient l’envie et le projet de faire une relecture de tous ces livres que j’avais lu à un âge où bien des choses n’étaient pas bien mûres chez moi. Je le décris bien dans cet extrait de fiction : « En ce temps là, il ne croyait pas que l’amitié était possible avec quelqu’un qui n’était pas capable de parler raisonnablement de Baudelaire. L’important, pourtant, n’était pas Baudelaire (ou Sénèque, ou Pouchkine) : pouvoir parler de Baudelaire impliquait, pour lui, qu’on était un « intellectuel », terme qui était le sien et celui de ses amis, mais qui aurait peut-être gagné à être remplacé par « sensitif », car ce qui animait ces intellectuels adolescents, c’était moins « la pensée » (un autre de leurs mots favoris) que le désir de la pensée, désir qui les tourmentait à cause de la brûlante intensité de leurs sentiments. La pensée étant un acte vital, la transformation de l’expérience et des sentiments en idées, et ces jeunes gens –Moussa, TCG, lui-même – étant trop jeunes, et ayant trop peu vécu pour penser, ce qu’ils appelaient « pensée » n’était que la tentative fiévreuse, malhabile et assidue de raccorder des sentiments plus intenses que ceux de la plupart des jeunes gens de leur âge, au monde de la littérature, où ces sentiments ont été expertement transformés en pensée. »

Et en effet, c’est en cela que je trouve que la littérature – quand du moins elle atteint certaines volées – est une philosophie plus libre et plus agissante que la philosophie, une philosophie, pour reprendre la formule de Proudhon, plus « pratique ». La philosophie aboutit toujours fatalement à la métaphysique, soit une métaphysique du divin (et elle devient servante de la théologie), ou de la nature (et elle devient servante de la science). Elle n’est libre que provisoirement, avant qu’elle n’aide à l’émergence de la métaphysique qui la dominera : soit de Socrate on passe à Platon et Aristote puis à Plotin puis à Augustin et Shuhrawardi. Nietzsche s’est révolté contre cette tendance, mais dans quelle solitude ! Il n’est pas étonnant, du reste, que sa révolte se soit autant servie des secrets de la littérature, c’est-à-dire de la création de la réalité par les mots. (Note d’un journal que je tenais au début des années 2000, sur le projet que j’avais eu d’écrire un court essai sur ce qui rend possible la littérature : Idée : On ne peut tout dire, tout exprimer, tout nommer, dans le monde naturel comme dans le monde moral. Les langues sont trop pauvres. Critique: Ce n’est pas vrai. Du fait même qu’il est théoriquement impossible de tout dire, il est pratiquement possible de le faire. Les langues ne sont pas tant des collections de mots désignant l’ensemble de la réalité (impossibilité théorique) qu’une combinaison de mots destinée à la production de nuances capables d’exprimer l’ensemble de la réalité (possibilité pratique). Thèse: Une langue n’est pas un catalogue de mots, mais une série d’associations de mots et d’idées).

Le plaisir presque infini que j’ai à lire Guerre et paix (ou La Guerre et la paix) me convainc en tout cas de revenir sur ces autres livres (en matière de littérature européenne, j’ai du mal à aller au delà de 1950, et comme je ne suis pas un nostalgique à la Zemmour, il faudra bien, un jour, que j’examine pourquoi !) Soit dit en passant, si le roman a, évidemment, un tuf d’une substance et d’une complexité qu’un feuilleton ne peut rendre, je dois dire, avec admiration, que le feuilleton rend une bonne impression du roman, ou en donne une bonne interprétation. La télévision anglaise : pour l’instant imbattable et imbattue.

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Il y a une intelligence miraculeuse dans le casting du « War and Peace » de la BBC qui a atteint son sommet avec cet acteur (Paul Dano) dans le rôle de Pierre Bezoukhov. En lisant le livre, je trouve que la correspondance est d’une perfection saisissante. Il en est presque autant de même des autres personnages — en particulier le très difficile personnage du prince Bolkonski, même si James Norton n’a pas ces « petites mains blanches » que Tolstoï attribue au prince, et qui est un trait de son génie…

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