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Pouacrerie nigérienne

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Viens de découvrir les résultats du premier tour du scrutin présidentiel au Niger sur le site de la commission électorale (j’hésite à ajouter « indépendante »). Les gens avec qui je parle au Niger parlent de fraudes massives, de parodie d’élection, de hold-up électoral. Cela en a tout l’air, puisque Mahamadou Issoufou caracole au-delà des 40%, lui qui, il y a cinq ans, peinait à dépasser les 20% de voix. Son parti peut prétendre en être là pour avoir débaucher quelques grosses pointures des partis adverses et empêcher son principal opposant de faire campagne de manière normale en le coffrant, mais ces manoeuvres de bas machiavélisme ne rapportent pas des voix, bien au contraire.

C’est inquiétant, en particulier à cause de la situation géopolitique du Niger. Le régime de la démocratie représentative a bien des défauts, mais si on le joue suivant les règles du jeu, c’est un régime pacificateur. Il transpose la guerre civile, qui est la réalité sous-jacente de tout système politique, dans un affrontement où les armées sont des électeurs et les armes des bulletins de vote. Bien souvent – et c’est le cas au Niger – les généraux qui mobilisent ces armées n’ont rien d’admirable, mais à travers le verdict des urnes comme on dit, on acquiert la soumission légale de ses adversaires. Si, cependant, ce verdict est « saboté », on rejette les vertus pacificatrices du système, on ouvre la porte à toutes les incertitudes. Peu avant les élections, le chef de l’Etat nigérien a fait une sorte de purge dans l’armée sous prétexte d’un projet de coup d’Etat dont aucune preuve, depuis lors, n’a été apportée, et qui a été démentie par ses auteurs présumés après qu’on les ait longtemps empêché de s’exprimer publiquement. Cette purge était destinée non pas à punir un projet de coup d’Etat, mais à empêcher qu’une fois le hold-up électoral accompli, un projet de coup d’Etat ne soit la rétribution de ses auteurs, comme cela a généralement été le cas lors des errements réguliers des politiciens nigériens dès qu’ils arrivent au pouvoir.

Et il faut bien le noter: il y a là comme une malédiction nigérienne. En dehors du « régime d’exception », qui porte bien son nom en l’occurrence, le Niger n’a jamais eu de dirigeant qui n’ait essayé de flirter avec le chaos, de tenter d’aller aussi loin qu’il le pouvait dans la direction de l’abîme, jusqu’à y tomber fatalement. Chacun l’a fait à sa manière, à commencer par Diori Hamani et la manière forcenée dont il a exclu le parti Sawaba du champ politique: ce dernier lui a pourri la vie au moins jusqu’en 1968, c’est-à-dire au cours de ses meilleures années de pouvoir (après 1968, sécheresse, choc pétrolier, etc.); on se souvient des mômeries de Mahamane Ousmane qui ont paralysé la IIIème République jusqu’au putsch de Baré; puis l’obstination de ce dernier à nier la réalité politique pour monopoliser le pouvoir, si bien que la réalité politique l’a pris en traître après qu’il lui ait fait un peu trop de niches (successions de hold-up électoraux); les manigances de Mamadou Tandja sont fraîches dans les mémoires; et maintenant, nous avons celles de Mahamadou Issoufou, qui a sa propre méthode pour tâcher d’arriver au même résultat, c’est-à-dire l’instauration d’un pouvoir exclusif, en dépit de la réalité politique du pays.

Il faut lui reconnaître une certaine habilité et, en particulier, le talent d’avoir bien étudié les erreurs de ses prédécesseurs. Contrairement à Tandja, notamment, il n’a pas eu besoin de supprimer la Cour constitutionnelle, il a réussi à la noyauter à l’avance, de façon patiente et adroite. Il n’a jamais non plus vraiment violé la loi: tout le coup monté contre Hama Amadou n’est, bien entendu, qu’une grossière manoeuvre politique, mais elle est restée dans la légalité, en partie parce que l’état de droit, au Niger, est, dans sa nature même (et non pas dans les actes des gens au pouvoir) très limité. Le procureur de la république reçoit ses directives du ministre de la justice, c’est-à-dire du gouvernement. Il est évident que ce dernier va attaquer ses adversaires, mais ne va pas s’attaquer lui-même. La répression se fait de manière purement opportuniste et il n’y a pas d’égalité devant la loi qui tienne. Si moi, citoyen lambda, j’allais adopter ou, comme le dit le gouvernement, « acheter » des bébés au Nigeria, personne ne m’inquiétera. Mais voilà que cette justice nigérienne qui est si poussive et léthargique même dans le cas des crimes les plus graves et des plus épouvantables abus, se montre tout d’un coup – sous l’aiguillon du ministère de la justice – agile, énergique et tatillonne pour s’occuper du cas d’un seul homme! Au moins, si Hama Amadou a acheté des bébés, c’est pour s’en occuper; il y a sans doute des gens qui les achètent pour des mobiles bien plus ténébreux. Ceux-là, la « justice » n’en a cure.

De Gaulle a dit un jour des Français qu’ils étaient des veaux. Les Nigériens sont des moutons. Il est certain qu’ils manquent des « cojones » psychologiques qui sont nécessaires à l’exercice de la démocratie, qui est le pouvoir du peuple (mais d’un peuple énergique et vétilleux), non de ses chefs. Comparez avec les Burkinabés, les Nigérians, les Ghanéens, même les Sénégalais. Sans Salou Djibo, que beaucoup, au Niger, vouent actuellement aux gémonies (en partie parce qu’il est vu comme celui qui a amené Issoufou au pouvoir), les Nigériens seraient aujourd’hui enveloppés dans le boubou sénile de « Baba Tandja », rompus par une dictature vermoulue. Ce n’est pas à Niamey que l’on verrait les scènes auxquelles j’ai assisté à Ouagadougou il y a quelques mois! Mais même les moutons peuvent connaître le jour où ils voudront manger de la viande, et, dans tous les cas, la tactique nigérienne est moins l’opposition frontale que l’indocilité vicieuse, rendre le pays ingouvernable, créer des blocages et multiplier les sabotages. Au moment où le potentat putatif se croit bien assis sur son trône, ce dernier se met à glisser irrésistiblement vers l’abîme. Chacun se croit plus malin et plus imaginatif dans la manière de s’asseoir sur le pays, mais ce dernier trouve toujours le moyen de surprendre son dompteur.

Il n’y pas là de quoi être fier: car en somme, tout ceci ne fait que mettre davantage en retard un pays qui est l’éternel retardataire, avec tout ce que cela implique en termes de sous-développement de la puissance de gouverner de l’Etat et des implications sociales et économiques.

Lorsque j’étais à Paris, en novembre, un Ghanéen me donna son explication de la raison pour laquelle les pays francophones réussiraient moins au jeu démocratique que les pays anglophones (le fait est-il empiriquement exact? Oui, dans une certaine mesure, mais pas autant qu’il le prétendait). Selon lui, l’une des raisons principales est l’attitude de la France, pays qui est très influent chez les francophones et qui ne se scandalise jamais et ne se montre jamais critique des manquements à la démocratie dans ses anciennes colonies, contrairement à la Grande-Bretagne. Cela m’a l’air exact. En tout cas, au Niger, la France soutient et soutiendra Issoufou, en dépit du caractère désormais grotesque de ses menées et des risques d’instabilité que cela représente pour le Niger. Il y a un bon rapport entre le Palais nigérien et l’Elysée actuel, et la France est toujours prête à tout sacrifier pour un « bon rapport » en Afrique, en dépit du fait que sa diplomatie prétend être normée par les droits de l’homme et les principes démocratiques. C’est un facteur constant de myopie dont elle ne cherche pas à se débarrasser en dépit du fait que cela l’a souvent mené dans des désastres apocalyptiques (Rwanda, Zaïre, pour ne citer que les cas les plus évidents). Sans doute parce qu’au final, ce sont les Africains qui paient le prix le plus cher. Normalement, la France doit s’inquiéter de ce qui se passe au Niger en ce moment, et exercer des pressions, et, si cela ne marche pas, monter au créneau. Si elle ne le fait pas, ce n’est pas – comme le pensent un peu puérilement beaucoup de Nigériens – parce qu’elle serait « contre notre développement ». C’est parce que sa politique en Afrique obéit à des paramètres généralement contre-productifs mais qu’elle n’a pas la force (volonté politique) ni l’intelligence de changer. Donc Issoufou, quoiqu’il arrive, peut compter sur l’appui de la France. Au plan interne, cela ne lui rapporte rien – au contraire. Mais au plan international, cela le maintiendra dans la classe de ceux que la diplomatie occidentale appelle les dirigeants « fréquentables ». Ces derniers ont licence pour mal se comporter tant qu’ils donneront l’apparence de maîtriser la situation, et même s’ils tuent leur pays à petit feu. Et c’est significatif à l’interne dans la mesure où cela décourage les dissidents, qui pourraient chanter, avec Léo Ferré, que « la mélancolie, ce sont les bras du bien quand le mal est beau ».

Pouacre!

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