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En lisant Cooper…

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Assez déçu par le livre de Frederick Cooper, Africa in the World. Capitalism, Empire, Nation-State, que je suis en train de lire pour le groupe de lecture animé ici par Achille Mbembé. Le titre m’avait fait espérer une réflexion originale et tendue, capitalisant sur la longue expérience d’historien de l’Afrique de Cooper, mais en fait, il s’agit d’un recueil assez disparate de plusieurs interventions antérieures, formant donc un tout inégal qui ne fait pas somme. Les thèmes abordés sont fascinants, mais à chaque fois, le développement est limité et confiné par la structure « papier de conférence », si bien qu’à peine commence-t-on à s’intéresser à la question qu’il vous lache déjà la main… Sans compter, bien entendu, la hâte, la généralisation, la synthétisation presque elliptique, qui laissent sur sa faim. Néanmoins, donne à penser, et aussi donne matière à refuser parfois son assentiment.

Cooper est d’accord avec J.-F. Bayard (et quelques autres) sur le fait que l’économie politique de l’Afrique serait essentiellement extravertie, ce qui l’amène à offrir une réflexion intéressante (quoique guère originale) sur l’idée que les dirigeants africains présideraient des « gatekeeping states », c’est-à-dire des Etats tirant leur revenu du rôle d’interface qu’ils joueraient entre le marché international et les ressources et besoins des habitants, soit des minerais et autres produits de rente, ou le commerce d’importation ou encore l’aide internationale. La description est convaincante, mais on ne sait pas trop quelle implication tirer de là. Cooper finit par tenir un discours assez convenu chez les africanistes : ces dirigeants se contenteraient, en rois paresseux, de se goinfrer sur les rentes du « gatekeeping » (bouclage de portail), dont ils s’efforceraient de monopoliser l’accès contre tout intrus éventuel, notamment en court-circuitant la « politique de la citoyenneté » (démocratie) qui pourrait menacer les structures verticales de contrôle du pouvoir (patron-client) permettant de bétonner le portail. Et de se gausser du FMI qui, en réduisant le poids de l’Etat, escomptait réduire aussi l’attrait de la rente – ne réussissant, en réalité, qu’à inciter les « gatekeepers » à préserver leurs rentes tout en démantelant l’Etat. Mais l’objectif du FMI était-il vraiment de faire cesser les rentes de « gatekeeping » ? Certes, c’était là le discours officiel, mais il serait assez naïf de prendre ce discours au sérieux et de croire qu’il était sincère et suivi d’actes. Comme Cooper lui-même le note, le FMI a obligé les dirigeants africains à désinvestir de l’Etat social (éducation, santé, crédits à la consommation), mais au final, il lui a laissé la pleine maîtrise de tout ce qui en fait un « gatekeeper », à savoir le contrôle de l’attribution des marchés publiques, le contrôle de la politique douanière, la haute-main sur les ressources minières, la mainmise sur les institutions régaliennes et les liens avec l’aide internationale. L’idée de « gatekeeping state » s’inscrit aussi dans une logique de l’impuissance des dirigeants africains qui les excuse à peu de frais. Cooper constate leur échec à « développer » leurs pays, et l’attribue au fait que cet échec serait inévitable, et serait, en particulier, inscrit dans l’extraversion des économies africaines, extraversion qu’il attribue non seulement à l’histoire de nos relations avec l’Europe (traite négrière et colonisation), mais aussi au fait que les Africains auraient le génie de s’adapter aux impositions des puissances extérieures pour tirer leur épingle du jeu – ce qui fait que, d’une certaine façon (même s’il ne le dit pas aussi clairement), ils acceptent cette hégémonie, tout en la sabotant par la bande, pour conserver une bonne part de leur autonomie. Tout cela me paraît intéressant par les illustrations qu’il en donne, mais aussi un peu tiré par les cheveux, sans que je parvienne à mettre mon doigt sur la chose précise qui me dérange dans cet argumentaire.

J’ai quand même réussi à voir une partie de ce qui fait problème lorsqu’il a étendu son argumentaire à l’histoire ancienne et a voulu montrer que cette dynamique de l’extraversion concernait aussi les grands empires soudaniens (Ghana, Mali, Songhay). Cette idée n’est pas nouvelle, même si elle a généralement été exprimée de manière différente. La plupart des historiens caractérisent les empires soudaniens comme des empires commerçants, devant leur existence et leur prospérité aux voies commerciales qui liaient l’Afrique occidentale au monde arabo-musulman. Selon Cooper, ces empires tiraient leur légitimité, ou du moins leur acceptabilité, du fait qu’ils avaient su organiser le grand commerce transsaharien et rendaient ainsi service aux populations qu’ils dominaient. Il mentionne la thèse proposée par l’historien Michael Gomez dans un papier de conférence non publié, et qui soutient que Sonni Ali Ber a essayé de réduire l’extraversion du Songhay, notamment en bâtissant des canaux, des ports fluviaux et en mettant plus d’accent sur les croyances locales que sur l’Islam et ses connexions extérieures. Selon Gomez, cette politique de Sonni Ali produisit une réaction des milieux favorables au commerce et à l’Islam, menant à son assassinat (il s’agit là d’une spéculation, car Sonni Ali est réputé être mort noyé, en voulant traverser le Sankarani à la nage). Cette idée de Gomez n’est pas neuve. Lansiné Kaba, sans doute le meilleur historien du Songhay, avait déjà montré avec beaucoup de détails que Mohammed Touré (Askia Mohammed), dont la famille était d’ailleurs originaire du Tékrour (lieu de contact par excellence entre l’Islam et l’Afrique sahélienne), était le bras armé du parti des marabouts, à Tombouctou, tandis que Sonni Ali était effectivement désireux de centrer son empire sur les cultures du Sahel et du Soudan, non sur l’Islam. Lorsqu’après sa mort son fils Sonni Barou a voulu continuer cette politique, Mohammed Touré l’a renversé lors d’un « coup d’Etat islamique » pour reprendre les termes de Kaba. Ce qui est un peu plus original dans la thèse de Gomez, c’est l’idée que Sonni Ali Ber voulait rompre avec l’extraversion du Songhay – même si l’originalité de cette idée ne veut pas dire qu’elle était juste, comme je le montrerai sous peu. Quoi qu’il en soit, Cooper commente ainsi ladite idée (je traduis) : « On peut supposer qu’à l’époque, [l’]approche extravertie était la stratégie la plus prudente – jouant sur la force de l’empire comme un nœud dans les relations transsahariennes, chose qui attirait le soutien des forces intermédiaires de l’empire qui, autrement, n’auraient guère eu de raison d’apporter leur concours à une structure aussi complexe. » Oui – sauf que Cooper (comme d’ailleurs Gomez) oublient plusieurs détails : d’abord Sonni Ali ne s’était pas posé la question de savoir s’il fallait donner à l’empire une orientation plus ou moins extravertie. Il était le fondateur de l’empire (avant lui, il n’y avait que le royaume de Gao, qui était un Etat-canton – pour reprendre la formule de Delafosse – comme tous les petits Etats d’Afrique sub-saharienne à l’époque) et, dès le départ, bâtissait son emprise sur le fleuve et les terres. Pourquoi ? Une première raison, c’est qu’il s’agissait d’un empire… songhay, donc forcement, un empire du fleuve, les Songhay étant essentiellement un peuple fluvial. Mais surtout, 99% des habitants de l’empire étaient des agriculteurs et des éleveurs, et nullement des commerçants. Le premier pilier de l’empire était donc l’agriculture. Sans un système de production alimentaire assez efficace pour dégager des surplus abondants de façon relativement stable, Sonni Ali n’aurait pu ni financer son administration, ni sustenter son armée – et il n’y aurait donc pas d’empire. Plus que le Mali, le Songhay a investi dans ce qu’on pourrait appeler, aujourd’hui, une politique de « développement agricole », et cela fut vrai également sous les Askia – donc pas de changement de politique à ce niveau, comme l’assure Gomez : d’ailleurs l’administration songhay, bien plus centralisée que celle du Mali, s’est particulièrement développée sous Askia Mohammed, et vivait des produits de la terre, non pas du commerce transsaharien. (Sur le point de l’Islam, difficile de se faire une idée nette. Pour certains historiens, l’Islam a affaibli l’empire songhay en le divisant entre un Nord acquis à une religion importée et peut-être plus loyal à l’égard des puissances musulmanes d’au-delà du Sahara qu’à l’égard du Songhay ; et un sud resté attaché aux croyances locales. Il est vrai que si, au fil du temps, les Askia se sont songhayisés, ils ont toujours montré à l’égard de Tombouctou une sorte de déférence qu’on ne vit nullement chez Sonni Ali. Néanmoins, un équilibre fut généralement trouvé, il me semble. Là où je serais d’accord avec cet argument – mais c’est un point que je n’ai jamais rencontré chez les historiens – c’est que l’Islam semble avoir introduit l’instabilité politique, en particulier successorale, dans l’empire. Les coutumes songhay semblent avoir bien mieux su organiser la succession, comme l’indique l’histoire relativement paisible, à cet égard, du royaume de Gao : mais l’Islam n’offre pas vraiment de règle de succession, comme le montre la pagaille qui a suivi la mort du Prophète Mohammed et qui, d’une façon claire et directe, est la source de la pagaille théologico-politique actuelle au sein du monde musulman. Les empires musulmans contemporains du Songhay avaient trouvé des méthodes violentes pour assurer la tranquillité de la succession : le prétendant turc qui arrivait au pouvoir faisait étrangler tous ses frères en âge de rivaliser avec lui ; ailleurs on crevait les yeux aux rivaux, en vertu de la règle islamique selon quoi les aveugles ne peuvent régner ; d’ailleurs les fils de l’Askia Mohammed ont pu le déposer sans coup férir lorsqu’ils ont découvert qu’il avait perdu la vue ; la déposition du père, même voyant, n’était pas rare, comme le montre le cas spectaculaire de Shah Jahan, dans l’empire Moghol. Quoiqu’il en soit, si le Songhay était devenu une proie facile en 1590-1591, c’est, en partie, parce qu’il sortait de près de dix ans d’une guerre de succession, après la mort, en 1582, de l’Askia Daoud, souverain que les Marocains avaient renoncé à attaquer par prudence).

Certainement, le commerce transsaharien était important, et peut être qualifié de « second pilier » de l’empire. Mais sans l’agriculture, l’empire n’aurait pas eu les moyens de protéger, d’organiser et d’exploiter ce commerce. La meilleure preuve du fait que l’empire n’était pas extraverti, c’est ce qui est arrivé après sa chute. Les Marocains, qui l’ont détruit, étaient attirés par sa prospérité commerciale : l’or, le sel, les esclaves, étaient les produits d’exportation principaux de l’empire – les deux premiers d’ailleurs bien plus que le dernier (l’empire songhay, en bonne part à cause de la politique de développement agricole, était lui-même grand consommateur d’esclaves). Moulay Ahmed el-Mansour crut – comme de nombreux autres sultans marocains avant lui – que le commerce de l’or et du sel étaient « les deux mamelles du Songhay » (en réalité, c’était plus « labourage et pastourage » dans ce cas aussi). Les Marocains ne conquirent pas vraiment le Songhay : ils le brisèrent en trois, le Sud-Ouest, qui s’autonomisa ; le Sud-Est, qui devint un Etat songhay croupion, le Dendi ; et le Nord. C’est le Nord, centre névralgique du commerce songhay, avec la dyade Djenné-Tombouctou, qui les intéressa. Mais ils se rendirent vite compte qu’ils ne pouvaient bâtir un véritable contrôle politique uniquement sur le commerce – et ils avaient détruit le système de production de surplus alimentaire qui était la force réelle du Songhay. Par conséquent, le commerce lui-même déclina. Il y a, dans le Tedzkiret en-Nisian, une histoire de la domination marocaine dans ce qui fut le nord du Songhay, une description saisissante du marché principal de Tombouctou, déserté, et où l’herbe poussait dès qu’il pleuvait.

Peut-être que l’économie africaine actuelle est effectivement extravertie. Contrairement au Songhay, le Niger et le Mali (qui sont ses descendants territoriaux les plus directs) négligent le développement agricole et pensent se tirer d’affaire en s’accrochant à l’or, au coton, à l’uranium, au pétrole. Mais faire une extrapolation/projection des réalités actuelles à la situation historique est bien imprudent – surtout pour un historien ! Et comme toute son explication de l’extraversion des économies africaines dérive de sa lecture de l’histoire du sous-continent, cela jette un doute dans l’esprit du lecteur.

S’agissant de la gestion du pouvoir, Cooper fait aussi une remarque qui, bien qu’elle ne soit pas très originale non plus, me rappelle ce qui se passe en ce moment au Niger (élections). Il observe qu’en Afrique du Sud, comme il est possible d’être riche sans être au pouvoir, la gestion de ce dernier est bien moins heurtée que dans le reste du continent. Cela m’a rappelé une hypothèse que j’avais émise lors des dernières élections nigérianes : au Nigeria, l’économie est en fait si grande qu’on n’est pas obligé de passer par la politique pour devenir riche, et il me semblait que, du coup, le rythme électoral nigérian devrait être plus semblable à celui des pays riches. Les gens se sont étonnés de la manière paisible dont le dernier scrutin s’est déroulé, mais en réalité, ce sont les violences qui ont émaillé les scrutins antérieurs qui étaient étranges, et qui tenaient à d’autres pathologies de la vie politique du Nigeria. En revanche, dans des pays comme le Niger, les élections apparaissent comme une question de vie et de mort parce que les gens ne voient que l’Etat – et des gens normalement décents sont prêts à flirter avec le chaos pour se maintenir au pouvoir, parce qu’ils ont l’impression nerveuse et paranoïaque qu’ils s’asphyxieraient, hors du pouvoir. Ce qui revient à dire que la notion de « gatekeeping state » s’applique peut-être bien plus à des pays pauvres qu’à des pays riches – et n’est, en ce sens, qu’une notion accessoire, d’une bonne puissance descriptive, mais d’une faible puissance analytique.

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