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Echanges avec Siyabonga

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A Johannesburg depuis une semaine. Rencontré ce matin un de ces fameux « xénophobes » zoulou, Siyabonga de son prénom (aussi répandu chez les Zoulou que Ahmadou chez les Peul et qui veut dire « Nous vous remercions »), « technicien de surface » à l’université, et qui m’attrape au sortir de l’ascenseur pour me faire part de ses états d’âme. Pourquoi ? Aucune idée, mais en dépit de son anglais rêche et peu grammatical, j’ai trouvé trop intéressant de l’écouter pour écourter la rencontre. Son propos est révélateur de contradictions d’opinion et de sentiment qui peuvent avoir un jour des conséquences plus explosives que les agressions xénophobes qui ont choqué l’Afrique, puisqu’elles semblent fort communes à Johannesburg.

Pour bien voir cela, il faut d’abord comprendre ce que c’est que Johannesburg. A moins de 100 km de Pretoria, la vieille capitale du Transvaal (république boer), elle a émergé comme établissement urbain à la suite d’une ruée vers l’or qui débuta en 1886. La population locale, des villageois sesotho, lui donna le nom de « Gauteng » (« le lieu de l’or »), qui est actuellement celui de la Province dans laquelle se trouvent aussi bien Johannesburg que Pretoria. Durant cette période, Johannesburg et ses mines devinrent le plus gros producteur d’or du monde. Aujourd’hui, le Gauteng coalise toutes les contradictions de l’Afrique du Sud et les multiplie au carré ou au cube. C’est la plus petite province du pays (1,5% du territoire national), totalement enclavée et sans frontière internationale, mais aussi la plus peuplée (avec plus de 13 millions d’habitants, elle concentre 25% de la population sud-africaine). C’est la région qui produit le plus de richesse en Afrique du Sud : le tiers du PIB national, 10% du PIB de l’Afrique sub-saharienne, 7% du PIB de l’Afrique toute entière. Mais c’est une richesse extravertie : télécommunications, technologie, finances (la première place financière d’Afrique est le Johannesburg Stock Exchange), point d’accès des multinationales (notamment minières) en Afrique – tout cela génère des fortunes colossales – Johannesburg a le plus grand centre Porsche du monde – mais extraordinairement mal redistribuée : le revenu moyen annuel de la population active est de 23 600 rands environ, soit environ 860 000 francs cfa, ou environ 72000 francs par mois – guère plus qu’au Niger, où la richesse est presque infiniment moindre pourtant. La majorité (24%) gagne d’ailleurs moins (entre 9612 et 19200 rands annuels). Au plan ethnique, la majorité écrasante de la population est noire (74%), surtout zuluphone (20%). Les Blancs (19%) constituent la majorité écrasante de la classe moyenne et riche et en termes d’immigration hors Afrique du Sud, le Gauteng attire en fait plus de Blancs que de toute autre ethnicité. 8,5% des Blancs sont nés hors d’Afrique du Sud, contre un peu plus de 7% des Indiens/Asiatiques et seulement 4% des Noirs – cela, dans un contexte où le Gauteng est la région sud-africaine qui attire le plus d’immigrés (9,5% de sa population, avec le Cap en second rang avec seulement 4% de sa population).

L’image qui se dégage est celle d’une région riche, extravertie, spectaculairement inégalitaire, avec un accent ethnique/racial à cette inégalité, et une forte immigration attirant des profiteurs de haut rang (Blancs, dits « expatriés ») et des trimeurs de la misère (Noirs, dits « immigrés »). Un effet secondaire de tout cela est le développement d’une criminalité violente, nourrie par la corruption de la police (apparemment aussi mal payée que le reste), le trafic de drogue et l’économie du cash et de la dette. L’égoïsme régnant en maître, les bas revenus des Gautengois ne sont nullement compensés par le service public de la santé et de l’éducation ou des subventions. Pour survivre, les gens doivent s’endetter, ce qui les aspire dans une spirale descendante en terme économique, et les condamne à une pauvreté sans issue.

Comment, dans ces conditions, en est-on arrivé à un contexte où la majorité des Noirs locaux pense que l’essentiel du problème vient des immigrés subsahariens ? Et cette imagination baroque (qui ne connaît pas de frontière de classe) semble se radicaliser au fur et à mesure qu’on descend au bas de l’échelle sociale. Si on retrouve chez les Noirs de la classe moyenne un certain discours critique de l’inégalité raciale, les Noirs pauvres comme Siyabonga semblent même idéaliser ce qu’ils appellent « le temps de nos grands-parents », qui était celui de l’Apartheid. Mais mes petites réactions aux propos de Siyabonga ont tôt fait de me montrer que l’incohérence de cette pensée provient d’une profonde lassitude face aux trahisons répétées de l’histoire.

Lorsqu’il m’a abordé, Siyabonga faisait des allusions à Mandela et à l’université en des termes qui m’échappaient, et se montrait critique à ceux qui voulaient tromper les Sud Africains. Comme son propos à ce sujet était plutôt nébuleux, je compris vaguement qu’il mettait dans ce panier le leadership noir et ses amis blancs. La tromperie en question : « on nous a dit, étudiez, étudiez, vous arriverez à quelque chose ; j’ai étudié, j’ai été à l’université, et maintenant je lave des couloirs ». La tromperie résidait non seulement dans le fait qu’il n’y avait pas d’emplois pour les diplômés (rien d’étonnant dans une économie aussi extravertie, comme d’ailleurs le reconnut Siyabonga en ses propres termes : « L’argent va à quelques personnes, il ne va pas à l’Etat » qui, du coup, ne peut monter des politiques genre New Deal capables de générer des emplois), mais aussi que les écoles des « townships » (lieux de résidence des Noirs pauvres, majoritaires) sont pourries. « L’Afrique du Sud ne marche pas, c’est un échec », déclara Siyabonga, péremptoire. Les responsables dudit échec ? L’ANC, les immigrés et les Gupta (une riche famille d’ethnie indienne qui est apparemment très proche du leadership actuel de l’ANC, en particulier Jacob Zuma). Je lui demandai de m’expliquer pourquoi il pensait que « le temps des Blancs » était meilleur. Pour deux raisons, me dit-il : les pauvres ne se battaient pas entre eux, et seuls les adultes travaillaient, les enfants allaient à l’école. Sa manière de formuler ces choses est plus pittoresque que ma traduction, et parfois difficile à déchiffrer. Par exemple, il ne dit pas que « les adultes travaillaient, les enfants allaient à l’école », mais « nos grands-parents travaillaient, nos oncles et tantes sont allés à l’école, et nous, nous avons un mauvais travail.» C’est en effet l’histoire d’un déclin, mais, comme je le lui fis remarquer, à partir d’une situation qui n’était pas reluisante et qui explique en partie ce déclin : les écoles où allaient les « oncles et tantes » (sous l’Apartheid) étaient inférieures à celles des Blancs, et d’ailleurs un discours très répandu parmi les cadres dirigeants de l’ANC, vers 1995, portait sur le manque de personnel noir qualifié capable de gérer l’Etat et l’économie au même niveau de compétence que les cadres blancs. D’où venait ce manque, sinon du fait que les Blancs avaient tenu les Noirs à l’écart de l’instruction moderne de haut niveau dans le but de perpétuer leur domination ? Siyabonga admit cela, mais resta ferré sur sa cible, l’alliance entre l’ANC et les immigrés sub-sahariens pour barrer la voie au peuple noir d’Afrique du Sud. Schéma qui me rappela l’accusation des Libyens contre Kadhafi, qui aurait ouvert son pays aux Sub-Sahariens au détriment des locaux. Les deux « explications » sont extravagantes de bizarrerie, même si celle des Libyens était plus curieuse, puisque le régime Kadhafi était plus efficace dans la redistribution de la prospérité nationale que l’Afrique du Sud de l’ANC. Car l’ANC – et cela, Siyabonga le voit bien et a raison de le souligner – a trahi les Noirs. Sa prise de pouvoir n’a pas été accompagnée de la conscience d’une responsabilité historique de justice sociale, alors même que si le peuple noir s’est battu pour mettre fin à la domination raciale, c’était moins par rejet de cette domination raciale en tant que telle que par ses conséquences au plan social. Si être noir voulait dire être maintenu de force dans la misère, il fallait que cette condamnation raciale disparaisse – mais pour ce faire, l’Afrique du Sud aurait dû redistribuer la richesse nationale dans un sens plus égalitaire, à travers la réforme agraire, des programmes sociaux et une politique industrielle productrice d’emplois et capable de capitaliser sur un marché interne de consommation moderne plus large que celui des seuls Blancs. Or ce qui s’est passé, c’est que Mandela a voulu apaiser les craintes des Blancs (ce qui n’était pas un mal en soi) et Thabo Mbéki en a tiré certaines conclusions qui lui parurent s’imposer dès lors : une politique économique (néo)libérale de « non-interférence » de l’Etat dès qu’il s’agissait des intérêts privés dominants (le capitalisme de l’Apartheid) et une répression des aspirations du peuple noir – qui ne reçut que quelques maigres bénéfices, en une politique de redistribution par le haut, donc limitée. Ledit peuple continua pourtant à voter pour l’ANC. Je ne me fis pas faute de rappeler ce détail à Siyabonga, bien entendu.

A côté de l’ANC, il y a donc aussi les immigrés sub-sahariens. Siyabonga accusa d’abord Mandela qui, en épousant Graça Machel, aurait ouvert la porte du pays aux Mozambicains. Position fragile que je démolis en deux ou trois petites questions. Il s’en prit ensuite aux Somaliens que l’ANC aurait fait venir par tombereaux et qui ont ouvert des commerces très dynamiques. Comme il entrait dans ces détails, je lui demandais si, en somme, ce qu’il reprochait aux Somaliens, c’était de travailler dur. Comme un tel reproche lui parut en effet mesquin, il changea son fusil d’épaule et argua du « fait » que si un Sud africain essayait de travailler à Harare ou Mogadiscio, on l’en empêcherait, on le massacrerait. Je lui répondis qu’il n’avait aucune preuve à ce sujet puisque cela n’était jamais arrivé. Il finit par se rabattre sur les politiciens criminels et corrompus et les Gupta, et je lui fis remarquer que cela revenait à dire que tout était de sa faute à lui, puisqu’il continuait à voter pour l’ANC (ce qu’il avait admis) – lui et « les gens des townships ». Le paradoxe est que les Noirs se sentent trahis par l’ANC, mais tiennent à l’ANC. Il y a là quelque chose du genre : « Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain », mais le problème, c’est qu’on voit bien l’eau du bain, mais on ne voit pas le bébé. A bout d’arguments, il me dit qu’il en avait assez, et qu’il allait émigrer en Europe dès qu’il le pourra. Je lui répondis qu’il y avait aussi beaucoup de problèmes en Europe, que les Européens ne voulaient pas d’Africains chez eux. Il mentionna le fait que tel ou tel riche politicien sud africain avait un luxueux pied-à-terre à Londres. « Oui », fis-je, « les Européens veulent des Africains qui ont de l’argent, mais refusent ceux qui n’en ont pas ». Il me dit alors qu’il irait au Nigeria ou (un autre pays africain dont je ne me rappelle plus). « Mais là-bas aussi il y a des problèmes. Il y a des problèmes partout. Pourquoi ne pas essayer de résoudre ceux que vous avez ici, d’abord ? »

Mais je vois bien pourquoi, dans son cas : quand on est dans l’impuissance particulière de la pauvreté, la volonté de résoudre un problème de cette ampleur ne peut passer que par la violence, et au fond, nous reculons tous devant la violence. Par exemple, je me demande si ce n’est pas pour cela que Siyabonga évitait soigneusement de mentionner les Blancs : une violence gratuite contre les immigrés subsahariens, petite minorité vulnérable, n’a rien de risqué (ici, notre rationalité d’animaux grégaires nous pousse à nous en prendre à celui qui peut le moins se défendre lorsqu’un problème de groupe se pose ; et notre prétention à la moralité nous amène à chercher des justifications en prétendant que celui qu’on veut exclure est mauvais, criminel, etc.) ; la violence contre les Blancs, ce serait la guerre civile, genre soulèvement de Haïti, ce qui serait pour le moins dantesque comme niveau de violence. Par ailleurs, si l’ANC mérite bien la colère du peuple noir, c’est une colère difficile à articuler politiquement : l’ANC a dupliqué la vieille injustice sociale en la déracialisant partiellement, mais c’est aussi la seule force noire organisée au plan national, force qui a su transcender le tribalisme qui a miné le système politique dans de nombreux pays sub-sahariens. Difficile donc de le renier entièrement, surtout lorsqu’on choisit de regarder le verre à moitié plein, ou disons au quart plein (le règne de l’ANC n’a pas été que négatif, mais au regard du bilan actuel, il est évident que les pertes l’emportent largement sur les profits). Reste la délinquance comme forme de violence à la petite semaine qui ne met pas fin aux frustrations – et qui est rampante à Johannesburg suivant tout ce que j’entends.

Et, bien entendu, le fait tout simple que l’herbe est toujours plus verte ailleurs.

Je reviendrai plus tard sur un autre aspect de Johannesburg que je trouve fascinant d’un point de vue « civilisation africaine », la culture village, plus visible ici qu’ailleurs à force de contraste.

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