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L’affaire de Gyellesu

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Les incidents violents sont si ordinaires au Nigeria, peut-être, qu’il n’y a guère eu d’échos du curieux clash survenu le week-end dernier, à Zaria, entre les Shi’ites et l’armée nigériane. Il semble pourtant être révélateur de bien de choses cruciales, autant pour la compréhension des évolutions actuelles du monde musulman, que pour celle du comportement de l’Etat nigérian.

Suivant ce que j’ai pu glaner après moult recherches, voici ce qui s’est passé : samedi dernier, le chef d’Etat major, le général Buratai, devait passer en revue des nouvelles recrues à Zaria. Buratai se trouvait, avant cela, dans l’Etat de Jigawa, pour une conférence des officiers supérieurs de l’armée. Il vint à Zaria par la route, empruntant comme voie d’accès au dépôt de l’armée, Samaru Road. L’artère, qui avait été libre d’accès dans la matinée, fut bloquée dans l’après-midi par des groupes de shi’ites. Les Shi’ites étaient en conflit avec un autre regroupement religieux, les Daraqi, pour le contrôle d’une mosquée de la périphérie de Zaria, dans la petite localité de Gabari. Ce conflit avait déjà causé quelques morts parmi les Shi’ites, menant à des manœuvres difficiles à interpréter. Du point de vue des Shi’ites, la barricade élevée à Samaru Road était une mesure de sécurité protégeant leur fief, le quartier de Gyellesu, et leur QG, la Hussainiya, qui se trouvait sur cette voie. Pour leurs antagonistes de Gabari, en revanche, il s’agissait plutôt de commencer à organiser une expédition de vengeance sur Gabari, à l’abri des regards indiscrets. Quoi qu’il en soit, les Shi’ites n’étaient manifestement pas au courant du fait qu’un cortège militaire de haut niveau entrerait en ville par cette voie ce jour là – et de façon plus curieuse, le chef d’Etat major n’avait apparemment pas été informé du fait qu’une barricade shi’ite pourrait bloquer le passage de son convoi. Vers 14h, donc, alors que les Shi’ites contrôlaient la rue, un tank fit son apparition, suivi de plusieurs 4×4 Hilux bourrés de soldatesque. Le cortège s’arrêta en face des Shi’ites, et une petite équipe fut envoyée pour leur demander de dégager la voie. Ces derniers refusèrent, ce qui amena les militaires à forcer leur chemin après un affrontement assez bref. Mais l’armée ne s’en tint pas là. Clamant que les Shi’ites avaient essayé de l’assassiner, Buratai déchaîna une opération d’envergure pour les mettre à terre – ou, pour reprendre l’énergique mot haoussa utilisé par les journalistes de RFI Hausa, pour les « murkushe » (les écraser). Le dimanche 13, l’armée avait pris le contrôle de la Hussainiya, de Samaru Road et de tout le quartier Gyellesu. Un communiqué shi’ite fit état d’un millier de morts, y compris l’épouse de Zakzaky, leur leader. Cependant, il transparut plus tard que cette dernière était vivante et que les morts seraient bien moins nombreux, avec un bilan oscillant entre une vingtaine de victimes et… 800. Le seul bilan fiable, en provenance de l’hôpital, a dressé une liste de 61 morts. De toute évidence, le but de l’armée n’était pas de faire un massacre : les militaires ont secouru environ 220 shi’ites qui s’étaient refugiés dans des fosses septiques de la Hussainiya. Comme l’a reconnu un représentant du mouvement, ces personnes ont ensuite été remises à la police, qui les a « rendu » à leur mouvement.

Les avis, à Zaria, s’accordent à blâmer autant les Shi’ites que l’armée, mais en les écoutant, on se rend compte qu’il s’est passé là quelque chose de très spécifique. Zakzaky avait en fait réussi à transformer Gyellesu en une sorte d’Etat-quartier. Il avait imposé son contrôle total sur la zone, quadrillée par ses troupes (on peut facilement trouver sur Internet des vidéos de lui, en costume de mollah, inspectant différents corps paramilitaires, certains d’allure fort pittoresque-orientale, comme ces bandes toutes de noir vêtues qui brandissent des cimeterres recourbés) qui y faisaient la police et se permettaient de fouiller quiconque, « y compris », se plaint un résident, « nos femmes ». Les policiers et autres porteurs de tenue étaient soumis aux mêmes avanies et il arriva, un jour, que le gouverneur de l’Etat de Kaduna (où se trouve Zaria) fut forcé de descendre de son véhicule et marcher jusqu’au domicile d’un ami qu’il allait voir dans le quartier. De nombreux résidents considèrent que les Shi’ites, bien que se comportant de manière « humble et civilisée », avaient transformé le quartier en « une sorte de prison », si bien que ceux qui le pouvaient avaient vendu leur maison et s’en étaient allés, tandis que, pour d’autres, les acheteurs s’étaient fait rares. La mosquée de Gabari, dont les Shi’ites s’étaient emparés, ce qui fut la source initiale du clash, n’avait pas été construite par eux et ils essayaient de s’implanter dans cette zone, qu’ils auraient également transformé en fief, si l’opportunité s’était développée.

La réaction de l’actuel gouverneur de Kaduna, Nasir el-Rufai, montre que cela faisait longtemps qu’il jugeait la coupe pleine. Les Shi’ites, a-t-il souligné, ne montrent aucun respect pour les autorités constituées, en citant quelques uns de leurs manquements. Il a réaffirmé l’autorité de l’Etat de Kaduna en notant : « Nous ne voulons pas empêcher aux gens de pratiquer leur religion, mais ils doivent le faire sans empiéter sur les droits des autres citoyens ».

Bref, il est clair que le clash de Samaru Road a fourni à l’Etat de Kaduna une occasion en or pour se servir de l’armée afin de se retirer une grosse épine du pied.

Maintenant, il est intéressant de noter que c’est un contexte exactement similaire – en apparence – qui a mené au développement de « Boko Haram ». Un groupe islamique politiquement radical qui planifie son expansion en s’emparant de mosquées et en défiant l’autorité de l’Etat, qui finit par entrer en conflit avec les forces armées, le tout menant à des affrontements et à une répression sanglante. Mais les circonstances sont, en fait, très différentes.

Sans entrer dans l’historique compliquée du groupe de Zakzaky, on peut noter que, dans le très sunnite Nigeria, c’est un mouvement plutôt isolé, et qui ne parvient pas à « percer ». Un analyste nigérian, Mohammed Qadm Sidq Isa, s’en prend violemment aux Shi’ites dans The Daily Trust, expliquant, en gros, qu’il s’agirait d’une cinquième colonne de l’Iran décidée à subvertir l’Etat nigérian et à servir « l’agenda persan ». Selon Sidq Isa, le but des Shi’ites, où qu’ils se trouvent – et il en veut pour preuve l’allégeance à l’Iran des Hezbollah du Liban – est d’organiser la soumission au « Chef Suprême de l’Iran », en vertu de ce qu’il qualifie de la « bizarre idéologie théocratique shi’ite dénommée wilayatoul-faqih ». A la suite de l’affaire de Gyellesu, Mohammed Javal Zarif, ministre iranien des Affaires étrangères, appela son confrère nigérian, Geoffrey Onyeama, pour s’inquiéter du sort de Zakzaki (une photo fuitée par les Shi’ites et prise le jour de l’assaut de la Hussainiya l’a depuis lors montré hagard, marqué de contusions, les deux yeux au beurre noir et le torse détrempé de sang). Zarif demanda aussi que les personnes blessées soient traitées et qu’elles soient dédommagées pour leurs pertes matérielles. Après une réponse de Onyeama en forme de haussement d’épaules, tout l’establishment iranien se mit en branle : Ali Larijani, président du parlement, écrivit à son confrère nigérian Yakubu Dogara pour exiger la libération immédiate de Zakzaky ; la commission sécurité nationale et affaires étrangères du parlement demanda au ministre des Affaires étrangères de porter l’affaire au niveau des organisations internationales ; Hassan Rouhani, président de la République islamique, exigea une enquête. L’offensive se poursuivit aussi sur les ondes de la télévision satellitaire shi’ite Al-Manar (financée par l’Iran mais basée au Liban) et à travers des manifestations de protestation contre le Nigeria dans certains pays musulmans. Piqué au vif, l’establishment sunnite du Nigeria s’est aussi mobilisé pour répondre à l’outrecuidance shi’ite. L’émir de Kano, l’ancien patron de la Banque centrale, Sanoussi Lamido, vient de se fendre d’une longue intervention publique, en langue haoussa, qu’il a tenu à commencer par des flèches bien taillées pour enrager les sensibilités sunnites, puisqu’il a rappelé que personne, « dans la religion que nous pratiquons dans ce pays depuis le temps de Muhammad Rumfa [un roi de Kano qui régna à la fin du XVème siècle et qui est réputé être l’introducteur de l’Islam dans la cité-Etat] n’a jamais eu le front d’insulter le Prophète et ses compagnons », ce que feraient les Shi’ites.

Il y a quelques années, j’avais interviewé un dignitaire religieux nigérien et lui avais demandé son avis sur la scène islamique du Niger. Il eut un bon mot pour chaque courant, à l’exception des Shi’ites. Ses deux critiques portèrent sur la pratique du mariage temporaire (nikah al’mutah) et le fait que le shi’isme est une religion soutenue par une puissance étatique. C’est ce détail qui distingue le mouvement shi’ite de phénomènes comme « Boko Haram ». Le mouvement de Zakzaky est un mouvement organisé – un peu comme les confréries soufis –, missionnaire – d’où ses tentatives d’expansion – et maintenant une allégeance à un Etat confessionnel qui le soutient et tâche de le protéger – un peu comme les catholiques. Bref, il comprend en lui-même, en dépit de son mépris apparent pour « les autorités constituées », un élément d’institutionnalisation et d’ordre qui en fait quelque chose de très différent de « Boko Haram ». On peut comprendre que l’Etat de Kaduna ait décidé de mettre un terme à son abusif pouvoir, mais on aurait voulu que cela se fasse de manière plus « civilisée » : selon les porte-paroles du mouvement shi’ite, l’incident initial aurait d’ailleurs été « mis en scène » par l’armée afin de trouver le prétexte de perpétrer « un génocide » (les Nigérians vont immédiatement aux mots les plus exorbitants dans leur discours public surchauffé) – bien que des vidéos montrent bien une délégation militaire en train de parlementer avec des barricadeurs shi’ites, ces derniers devant pourtant bien être au courant de la brutalité légendaire des personnes à qui ils avaient à faire !

Le fait que le mouvement shi’ite soit institutionnalisé implique que, pour arriver au stade du radicalisme violent, plusieurs garde-fous devront d’abord tomber. Mais s’il se sent excessivement opprimé – et notamment dans la personne de son guide spirituel, qui reste à la fois détenu et hospitalisé, mais heureusement pas assassiné – une rébellion est possible. Et c’est un mouvement qui compte déjà des millions d’adeptes. Voilà bien quelque chose dont Buhari se serait bien passé, dans les premiers mois d’un mandat déjà bien compliqué et qu’il approchait de manière si pensée et précautionneuse.

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