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La « question islamique »

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Après les attentats de Paris, l’attention s’est – comme je m’y attendais – concentrée non pas sur ceux qui les ont commis, mais sur la réaction du gouvernement français et sur sa politique passée, interne comme internationale (et, par gouvernement français, il faut prendre la chose par l’abstrait, cela ne renvoyant pas nécessairement à celui de François Hollande uniquement, puisque des analyses remontent à de Gaulle, voire à la période coloniale). Le but est, apparemment, uniquement de critiquer – à droite comme à gauche. La grande comparaison est établie avec la réaction du gouvernement américain après le 11 septembre. Après les attentats de janvier, on avait beaucoup parlé d’un 11 janvier à la française, mais en fait, on voit à présent que ces attentats-là ne constituaient pas l’équivalent (si équivalence il y a) d’un tel événement. La France ne s’est pas vraiment sentie visée : ce qui a été visé, aux yeux de la plupart des gens, c’était la liberté d’expression. Pour ces derniers attentats, la France s’est sentie visée – mais alors qu’au 11 septembre l’attaque venait de l’Arabie Saoudite, dans le cas d’espèce, elle provient de la France elle-même. Après le 11 septembre, bien qu’ils aient été attaqués par des Saoudiens, les Américains ont réagi en bombardant l’Afghanistan, où l’organisateur saoudien des attaques s’était établi. Après le 13 novembre – date choisie parce qu’il s’agit d’un vendredi 13, sans doute, évocation d’une superstition occidentale reflétant bien une certaine appartenance culturelle des terroristes – les Français réagissent en bombardant la Syrie, puisque c’est en Syrie qu’est établie l’organisation qui revendique la responsabilité de ces attentats. Beaucoup, à gauche, crient à la sur-réaction, certains l’excusant uniquement par des raisons naturelles de politique intérieure. C’est oublier, cependant, que tout cela ne se serait pas produit s’il n’y avait pas eu les attentats de Paris, et si Daech n’avait pas revendiqué ces attentats. Plus largement, ces critiques, finalement, sont plutôt « occidentalocentrées ». Elles semblent impliquer que rien de ce que feraient les terroristes islamistes n’est, en soi, important – qu’il ne peut être important que comme réaction à ce que fait l’acteur occidental (en l’occurrence l’Etat ou le gouvernement français) et que ce qui importe, par suite, c’est encore la réaction de cet acteur aux actions des terroristes. A gauche, on adopte cette approche pour deux raisons : 1. D’abord par habitude de critique de l’impérialisme occidental, de la politique étrangère effectivement funeste du triangle Washington-Londres-Paris au Moyen-Orient, et, profondément, de reflexes épistémologiques commandés par la critique de l’Occident et 2. Par peur d’encourager l’islamophobie en s’occupant du cas de l’Islam à travers un discours critique, et non pas le discours édulcorant qui permet d’établir des distinctions entre terroristes islamistes et la généralité des musulmans.

Ces deux attitudes se comprennent et, dans une certaine mesure, se justifient. D’ailleurs la critique n’est pas nihiliste, c’est le moteur à travers quoi on progresse ou, plus précisément, on se civilise plus et mieux. Le grand débat critique qui s’est engagé en France et dans d’autres pays occidentaux et qui, à certains égards, peut choquer par son côté « blâmer la victime », sera dans l’ensemble une bonne chose pour la France, puisque c’est un pays qui dispose d’un système politique lui permettant de suivre des conseils contradictoires en théorie, mais complémentaires en pratique. C’est-à-dire des conseils visant à renforcer les principes de solidarité et de justice sociale vis-à-vis d’une population mal-aimée (la population d’origine maghrébine), et des conseils visant à réprimer et neutraliser les menaces réelles en provenance de cette population : c’est le « balancing act » auquel doit se livrer la France, et le débat critique, dans toute sa vigoureuse, même violente liberté, l’aidera à faire cela – d’autant plus qu’il provient de nombreux horizons, d’Europe, d’Amérique, d’Afrique francophone.

Mais quid de l’Islam ?

A ce sujet, règne un silence de cimetière, coi écho des pensées muettes, souvent négatives, tues pour cela même, ou alors exprimées par des brutes intellectuelles comme, en ce moment, en France, Eric Zemmour – le plus souvent des questionnements on ne peut plus légitimes, mais qui ne reçoivent d’autre réponse que : « Ce ne sont pas des musulmans », « Ceci n’est pas l’Islam », « Daech est une fabrication des Israélo-américains ». Ce qui est tout de même un peu court. Il existe, bien sûr, des analyses sérieuses qui prennent Daech au sérieux – dans mon cercle de lectures, il s’agit surtout d’analyses en langue anglaise. Mais ces analyses ne suscitent pas de débats, puisqu’en Occident, la crainte demeure qu’un débat sur l’Islam ne devienne un champ de bataille susceptible de favoriser l’extrême-droite – tandis que dans les pays musulmans, on préfère se fermer les yeux, se boucher les oreilles, et se mettre la main sur la bouche plutôt que de « toucher à la religion ».

Là, pour les musulmans, se trouve sans doute le nœud du problème. La religion ne supporte pas le débat critique. On y atteint très vite les frontières du blasphème, le moment où il faut se refermer comme une tabatière et tourner casaque, de crainte de se retrouver à errer dans les espaces vertigineux du doute. Il est plus simple de dire : « Ceci n’est pas l’Islam » ou « C’est la faute des Occidentaux », plutôt que d’interroger le cœur de sa foi. Mais le fait est que, c’est l’Islam. Les assassins de Paris sont peut-être des êtres incultes, qui n’ont pas lu le Coran (mais qu’en sait-on ?), qui sont passés rapidement de la voyoucratie à la barbarie – mais ce n’étaient ni des chrétiens, ni des bouddhistes, et ils ont préféré le nom de musulman aux droits et aux obligations d’un citoyen français ou belge. Par ailleurs, l’instinct de mort qui les habitait, ou les possédait, habite et possède des gens qui sont leurs compagnons de lutte en Afrique et en Asie, des gens qui, parfois sous prétexte de viser des cibles occidentales – comme les terroristes du Radisson de Bamako – n’hésitent pas à frapper quiconque se trouve sur leur chemin, des gens qui, en réalité, ne définissent pas leur combat par rapport à la défaite de l’Occident, mais par rapport à une victoire totale de l’Islam, des gens qui, donc, ne considèrent l’Occident tout au plus que comme leur plus puissant ennemi actuel mais qui, dans d’autres parties du monde, luttent contre d’autres entités qu’ils ont déclaré être leur ennemi.

Il y a, dans cette manière forcenée de se placer dans l’histoire et dans la religion, quelque chose de désolant pour des luttes plus légitimes et qui courent le risque de la parenté. Je ne puis, par exemple, placer le Hamas sur le même plan que l’Etat islamique ou Boko Haram ; et même dans le cas de Boko Haram, je ne puis placer le premier Boko Haram – celui de Mohammed Yusuf – sur le même plan que l’actuel Boko Haram. Le Hamas, Mohammed Yusuf, luttent, ou luttaient, contre une oppression organisée (Israël) ou désordonnée (Etat nigérian) mais patente et intolérable ; l’Etat islamique et le Boko Haram actuel mènent un combat non pas contre l’oppression, mais pour installer leur propre système d’oppression. Mais ils le font tous au nom de l’Islam, pour mobiliser les troupes, leur conférer une identité et définir l’ennemi. La différence, pourtant, c’est que la lutte du Hamas est une lutte politique. La religion a des vertus d’organisation et justifie le sacrifice, en plus et au-delà de ce que peuvent faire les sentiments national, clanique ou familial. La lutte de l’Etat islamique est théologique, ou, si l’on veut, théologico-politique. Le Hamas, en d’autres termes, ne cherchera pas à établir un Etat islamique, mais un gouvernement innervé par certains principes islamiques, à l’instar des Frères musulmans. Il n’est pas littéraliste : la religion est une matrice, une source d’inspiration, visant à établir un gouvernement de style moderne. L’Etat islamique, en revanche, n’use d’instruments modernes que pour faire revivre un fantasme littéraliste censé ramener le monde à l’époque du Prophète Mohammed et l’y figer à jamais. Ce retour ne serait pas, comme celui des Hamish, qui veulent demeurer au XVIIIème siècle, un retour matériel – mais un retour moral, basé sur des prescriptions facilement extractibles du vaste magasin d’antiquités de la religion musulmane. Ils veulent que, dans la civilisation industrielle et technologique, on calque sa conduite sur celle des Bédouins de l’Arabie déserte, aux entours du VIIème siècle de l’ère vulgaire, parce que c’est dans cet environnement que furent codifiées les prescriptions qu’ils tiennent pour intangibles et absolues. L’impossibilité de la chose ne choque pas leur esprit, et c’est là où se trouve le point intéressant, le point qui doit faire débat.

C’est que, on aura beau dire : la plupart des musulmans sunnites pensent, comme l’Etat islamique, que l’Islam doit régner sur la terre, et que le meilleur Islam est celui qui fut pratiqué à l’époque du Prophète. Ils n’en tirent pas nécessairement la conséquence qu’il faille du coup faire la guerre à la terre entière et restaurer les temps salafiques illico presto. Mais à cause de cette idée, ils fourniront toujours des réserves à un corps militant qui voudra le faire, soit l’Etat islamique aujourd’hui, ou demain une autre organisation. Notre histoire, en Afrique de l’Ouest, est cousue de tels épisodes. Certains disent, avec vérité, que l’Arabie Saoudite n’est au fond qu’un Etat islamique qui a réussi. L’Afrique de l’Ouest a été tourmentée par des entités similaires, d’abord dans ses marges – les Almoravides, puis les Almohades, bientôt happés et graduellement adoucis, ou « corrompus » diraient leurs austères critiques, par les opulences méditerranéennes du nord marocain/algérien et de l’Espagne mauresque – puis en son sein, notamment avec les Jihad peuls du XIXème siècle, dont se réclame aujourd’hui une faction terroriste malienne. En invoquant le contexte géopolitique du Moyen-Orient fracassé par les rivalités des puissances régionales et les interventions et interférences des puissances occidentales (plus la Russie), ou en s’appesantissant sur « l’Apartheid » (dixit le premier ministre français Valls) des banlieues françaises on n’explique que partiellement la question. La dimension profonde dans laquelle s’inscrivent ces groupes est celle de l’histoire de l’Islam, une histoire qui, par rapport à celle de sa grande rivale confessionnelle – le christianisme – offre une certaine particularité.

En émergeant de l’Arabie déserte pour conquérir la Méditerranée, l’Islam avait aussi conquis une civilisation ancienne dans laquelle, notamment, la culture scientifique et philosophique était très avancée, très sophistiquée. Tout en rejetant les humanités de cette culture – Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide, Théocrite, etc., ont été récupérés par l’Occident, mais dédaignés par les musulmans – ils se sont empreints de sa science et de sa philosophie, au cours d’une magnifique mais brève efflorescence. L’esprit de recherche, de critique et de doute qui est inhérent à la science et à la philosophie a rapidement été étouffé par le principe d’autorité, inhérent, lui, à la religion. Les Occidentaux, dans l’intervalle, avaient pris chez les Arabo-musulmans cette culture scientifique et philosophique et ils ont cru pouvoir l’apprivoiser. Il en était ainsi en particulier parce que la culture religieuse de l’Occident médiéval était organisée par des institutions fixes, l’Eglise, les monastères et les universités. A l’intérieur de ces institutions, et à l’écart des laïcs, la culture scientifique et philosophique pouvait, pensait-on, être domestiquée et devenir l’humble servante de la Foi. Cela a pu marcher pendant quelques siècles, mais à la Renaissance, la science et la philosophie se sont évadées de l’Eglise, elles se sont laïcisées – littéralement. En philosophie, on connaît la fameuse opposition (exagérée d’ailleurs à mon avis) entre le rationalisme français et l’empirisme anglais. Le grand représentant médiéval du premier, Abélard, était un ecclésiastique – de même que le grand représentant médiéval du second, Roger Bacon. Au XVIIème siècle, leurs « équivalents », Descartes et Francis Bacon étaient des laïcs, le premier d’ailleurs fort inquiété de tomber sous les foudres de l’Eglise. Cette dernière, en dépit de ses bûchers, n’a jamais pu « remettre le génie dans la bouteille », comme les autorités religieuses musulmanes l’ont fait en terre d’Islam. Le résultat fut une sécularisation croissante de la pensée, des mœurs, de la culture, du sens de l’histoire, en Occident, tandis que, dans les pays musulmans, on assistait à une démarche globalement inverse. Alors que, au Moyen-Age, les pays chrétiens se sont abreuvés à la science importée du monde musulman, au siècle des Lumières, les oulémas bridaient à toute force les tentatives du sultan ottoman de s’inspirer des sciences et techniques occidentales pour moderniser son Etat et son armée, devenus dangereusement inférieurs à ceux des Russes (eux, occidentalisés au knout par Pierre le Grand), ses ennemis mortels de l’époque. Pour ne serait-ce qu’adopter l’imprimerie, « science chrétienne » aux yeux des oulémas, ce fut la croix et la bannière. Du point de vue « religion contre sécularisme », la crainte des oulémas était d’ailleurs fondée. La science, la philosophie, ne se déploient que dans la liberté de penser, mais une fois cette liberté accordée ou gagnée, elle a tendance à s’emparer de toujours plus de domaines de la vie morale et intellectuelle, et le risque d’une marginalisation de la religion – à l’image de ce qui a fini par se produire en Europe – est certain. Mais en comprimant l’esprit humain dans les bornes strictes des enseignements religieux, on prend aussi le risque de se retrouver à la merci d’un étranger qui, lui, a su mettre à profit les ressources de la liberté pour se forger une puissance matérielle irrésistible. Dès lors, les musulmans se sont retrouvés en face d’un dilemme : comment acquérir la puissance matérielle de la liberté humaine sans pour autant abdiquer le sublime ordinaire de la soumission religieuse ? En un sens, ce dont se gargarise l’Etat islamique – j’utilise les produits de la puissance humaine pour lutter pour la soumission à Dieu – est une réponse déjantée à cette question. Il y a eu d’ailleurs de nombreuses réponses, la plupart trop paisibles ou pacifiques pour attirer l’attention – mais aucune, jusque là, n’a été concluante.

Principalement à cause de la question islamique ou islamiste, les théoriciens à la mode ont déclaré qu’il fallait enterrer les vieilles lunes des Lumières qui prédisaient que « les progrès de l’esprit humain » allaient sinon éradiquer les religions, du moins les priver du rôle de centre de gravité des affaires humaines qu’elles ont longtemps joué dans l’histoire, et les transformer en simples philosophies de vie, un peu comme les doctrines post-socratiques dans l’Empire romain des premiers siècles. Ils ont peut-être tort. Le fait est qu’en dehors de l’Islam, aucune religion ne se démène aujourd’hui à vouloir assujettir les gens à ses prescriptions littérales et contradictoires, et même là, bien de musulmans seraient prêts, en fait, à vivre leur religion comme une relation personnelle à Dieu, non la source unique et codifiée du gouvernement de l’esprit et des mœurs. Mais cette exception islamique existe, avec toutes les menaces d’oppression et de violence que cela implique, et il faut la comprendre pour faire les distinctions justes et utiles et savoir quoi faire.

 

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