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Sans Souci

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Bronzelettern_Sanssouci

Hier, j’ai fait un saut dans le XVIIIème siècle, je suis allé voir les châteaux de Frédéric II à Potsdam – le Neue Palais, et surtout Sans Souci. Ce complexe palatial rappelle la Louis-quatorzolâtrie des souverains allemands du temps. Potsdam est en rapport à Berlin comme Versailles à Paris. Les jardins où Frédéric fera édifier Sans Souci (que le commun allemand appelle zanz-zouzi, comme je l’ai entendu lorsque l’annonceur du train nous a fait savoir que nous arrivions à la station park-sanssouci) étaient appelés « mon Marly » par son père, Frédéric-Guillaume Ier, en référence aux jardins de Marly où la cour du roi Soleil allait se délasser privativement. Sans Souci obéissait à un tel désir. Ce n’est pas vraiment un château, tout au plus une grosse villa, plus semblable aux Trianons qu’au château de Versailles et plutôt moins beau. Ses murs jaunes donnaient une idée d’orient dans le grand soleil qu’il faisait hier et semblent indiquer que le goût des Allemands pour cette couleur (celle de Lufthansa et de DHL) est ancienne. Frédéric, qui l’appelait « ma vigne » ou « mon petit cellier », l’avait édifiée pour y faire des retraites à la bonne franquette – et exclusivement masculines – au cours des mois d’été. Le Neue Palais, édifié plus de dix ans plus tard, au lendemain de ses victoires de la guerre de Sept ans, et qu’il appelait « ma fanfaronnade », est effectivement plus grandiloquent. Il n’est pas étonnant que Guillaume II, ce monarque posant au monarque, en ait fait son séjour favori. Frédéric, quant à lui, n’y allait guère. D’ailleurs l’édifice a quelque chose du toc. En dépit de ses prétentions et de ses succès, Frédéric était le chef avare d’un Etat plutôt pauvre et ne pouvait songer à engloutir, dans des bâtiments, les sommes immenses qu’y déversaient les Bourbons divers et variés. Pour donner un air grandiose à sa fanfaronnade, il la coiffa d’une fausse coupole, une demi-sphère en bois qui ne correspond à rien dans la toiture du palais. Et, indécrottable misogyne, il plaça au faîte de la coupole trois statues dorées des « cotillons qui », selon lui, « menaient l’Europe », Marie-Thérèse d’Autriche, Elizabeth de Russie, et Mme de Pompadour. Les trois dames sont plutôt dévêtues, en particulier leur arrière-train, et pour les reconnaître, il suffit de voir dans quelle direction pointe ledit arrière-train : c’est la direction de leur pays. Dans cet état, elles se trouvent condamnées à soutenir la couronne de Prusse.

L’intérieur du Neue Palais doit sa décoration surtout à Frédéric et est donc une débauche de rococo tardif, dit « frédéricien », mais on y sent surtout l’atmosphère qu’y avait créé le dernier souverain Hohenzollern, Guillaume II. Les palais du XVIIIème siècle ont quelque chose d’étrange ou de paradoxal. Leur genre de sophistication et de luxe est, encore aujourd’hui, le modèle et l’idéal de la demeure luxueuse et bling bling, de Dubaï à Miami Beach.

Rococo Dubai

Rococo Dubai

Mais lorsqu’on les visite, le mode de vie qu’on devine paraît à la fois léché et rudimentaire. Me frappe toujours l’absence de salles d’eau, par exemple – chose qui paraît aller de soi aujourd’hui même dans les habitations les plus modestes. Au Neue Palais, ce n’est que sous Guillaume II, semble-t-il, qu’on installa une salle de bain, toute petite, presqu’entièrement occupée par une baignoire d’apparence fort inconfortable. Les lits sont toujours placés dans des alcôves, normalement (c’est le cas à Sans-souci) flanquées de part et d’autres de deux chambrettes minuscules, l’une abritant un domestique et l’autre un pot de chambre. Le domestique rappelle à quel point ces demeures, à une époque où les appareils et autres assistants mécaniques de la vie quotidienne (telle que l’électricité ou l’eau courante) n’existaient pas, le labeur humain, quasi-servile, était une nécessité si l’on voulait vivre « quasi hominem », comme un homme (mot de Néron en s’installant dans son mirifique palais romain, la Domus Aurea, la Maison d’Or – cela rappelle aussi pourquoi le labeur domestique est encore si répandu en Afrique, où le confort industriel n’est ni si universel, ni si garanti que dans le monde « développé »).

J’aime, soit dit en passant, l’idée de l’alcôve – peut-être modernisée et un peu agrandie. L’idée que le lit doit être placé dans une sorte de niche et peut se dissimuler derrière des courtines, permettant ainsi à la chambre de s’organiser autrement que nécessairement autour du lit – ce qui est le cas avec les chambres à coucher modernes – me paraît riche de possibilités.

Alcôve de Voltaire

Alcôve de Voltaire

Ce qui m’a attiré à Sans Souci, c’est le souvenir de Voltaire. L’endroit a une chambre qui s’appelle Voltairezimmer, l’appartement de Voltaire, décoré de volatiles, et où le philosophe passait la nuit lorsqu’il s’attardait à Sans Souci. Voltaire s’était rendu en Prusse tous frais payés en 1750 et avait été établi au Palais Royal, à Berlin, avec une confortable pension – le tout, pour apprendre la versification française à Frédéric, homme enchifréné de culture française, à l’image de la plupart des membres de l’élite européenne du temps. On sait comment les choses finirent, mais tandis qu’il se trouvait à Berlin, Voltaire fut fréquemment invité à dîner, souper ou séjourner dans les aîtres du roi, souvent à l’aide de messages composés d’ingénieux vers ou de rébus.

Dans les notes que je publie sur des essais sur le nazisme, je commente l’avis des auteurs, Snyder et Haffner sur le fait qu’Hitler ne ferait pas vraiment partie de l’histoire de l’Allemagne. Sans doute ! Mais je me demande s’il ne fait pas partie de l’histoire (sous-jacente à celle d’Allemagne) de la Prusse. Frédéric, en tout cas, était l’idole de Hitler et de Goebbels. Vers la fin de la Seconde guerre mondiale, alors que le désespoir d’une inéluctable défaite faisait rechercher des signes du destin dans toutes les directions, dans l’ambiance glauque du Fürherbunker, les deux goules s’abîmèrent, en mars 1945, dans la lecture de la biographie, ou plutôt de l’hagiographie en six volumes de Carlyle sur Frédéric, en quête d’ils ne savaient trop quelle bouffée d’inspiration. Le 12 avril 1945, Roosevelt mourut, et Goebbels se mit à délirer en trépignant sur un renouvellement du « miracle de la Maison de Brandebourg ». Il faisait référence au décès soudain de la tsarine Elizabeth en janvier 1762, événement qui sauva Frédéric, pris en tenaille par les Russes, les Français et les Autrichiens, de ce qu’il considérait comme sa « ruine totale » d’ores et déjà consommée. Son ennemie la plus efficace et la plus irréconciliable fut soudain remplacée aux commandes de la Russie par son fils Pierre III, un admirateur niais et échevelé de Frédéric, qui mit immédiatement son Etat à ses côtés. De vaincu déjà proscrit, Frédéric devint un triomphateur, le grand gagnant de la guerre de Sept ans. Se croyant revenus au XVIIIème siècle, Hitler et Goebbels rêvèrent un bref instant que le nouveau président américain, Truman, renoncerait au moins à l’alliance russe, et suspendrait les opérations sur le front ouest.

Etrange idole d’ailleurs, pour des nazis, d’un certain point de vue : Frédéric, sans être philosémite, a plutôt avancé la cause des Juifs en Prusse, ou du moins a considérablement allégé leur oppression ; de plus il était homosexuel, parfois de façon presque militante. Mais c’était un militariste, comme Hitler mauvais général (il a perdu plus de batailles qu’il n’en a gagné) mais chef de guerre obstiné, longtemps résolu à tout risquer pour tout gagner ou tout perdre. Cependant, les analogies sont trompeuses. Frédéric portait des pilules d’opium (le cyanure de l’époque) à son cou pour se suicider en cas de défaite irrémissible et se déclarait prêt à tout voir « périr et enseveli » avec lui, « jusqu’au nom même de la Prusse ». Echo précoce de ce que dira Hitler à propos de l’Allemagne, et peut-être en partie parce qu’il l’a lu de Frédéric – mais Frédéric songeait plus à des exemples de stoïcisme guerrier gréco-romain qu’à un fantasme fuligineux lié à la mort d’une idée. Il a militarisé ses sujets de façon méthodique, certes : mais parce que la Prusse était pauvre et qu’il pensait que seule une organisation stricte pouvait lui permettre de compenser son dénuement face à des pays naturellement riches, comme la France, ou bénéficiant de ressources potentielles immenses, comme la Russie. Reste qu’il planifiait les guerres et les manœuvres d’expansion territoriale d’une manière froide et cynique, chose qui parut complètement nouvelle à l’époque, et même pas comparable aux actions de Louis XIV. La manière dont se sont faits l’annexion de la Silésie en 1742 ou le premier partage de la Pologne dans les années 1770 (une initiative de Frédéric) semblent présager non seulement l’annexion du Sleswig-Holstein en 1864, du Hanovre en 1866 ou celle de l’Alsace-Lorraine en 1871, mais aussi la série des acquisitions territoriales programmées de Hitler semblent avoir quelque chose de si essentiellement prussien. C’est à cause de ces menées que son neveu et successeur, Frédéric-Guillaume II, le traitera de « fléau craché de l’enfer sur la terre par la colère de Dieu. » Dans ses mémoires Nothing for tears, Lali Hortsmann rapporte qu’en 1945, un ancien valet de pied du roi de Saxe (ce petit royaume allemand subit bien d’avanies de la part de Frédéric en son temps), observant la destruction de son pays, avait déclaré : « Si mon roi avait gouverné l’Allemagne, nous n’aurions pas fait la guerre et n’aurions pas subi de défaites ».

Si l’on visite Sans Souci sans rien connaître de toute cette histoire, la grâce primesautière des lieux, qui semblent faits pour le badinage, la musique, la lecture et les soupers fins, et qui ne semble devoir enclore qu’une existence de paix et de repos, ferait qu’on en serait autant trompé sur la personnalité de son bâtisseur que si l’on n’avait jugé sa politique qu’à partir de son seul grand ouvrage de philosophie politique et morale, L’Anti-Machiavel. Mais tout de même, je crois que Sans Souci n’est pas un leurre. Frédéric n’était pas que « le vieux Fritz » cynique et brutal, il avait des passions libérales qui l’amenèrent à promouvoir, avec un certain esprit de suite, la tolérance religieuse, l’état de droit et le développement économique. Il n’avait pas d’obsessions monomaniaques. Il n’aimait, au vrai, que sa gloire, ses chiens (enterrés avec lui à Sans Souci) et les jeunes hommes (fréquents destinataires de cadeaux d’autant plus fabuleux qu’ils étaient offerts par un homme si pingre), dans cet ordre là – et la première évidemment sans commune mesure avec les deux autres.

Les palais de Potsdam sont des coquilles vides à présent, et cela, à plus d’un titre. Il est étonnant que Sans Souci ait gardé (ou recouvré) autant de ses trésors – surtout de nombreux tableaux français, des Watteau, des Lancret, etc., ainsi que le mobilier – dont le grand fauteuil vert pomme sur lequel Frédéric est mort en 1786, ou ces curieux bustes de noirs de la Petite Galerie qui semblent incapables de fermer leur bouche et montrent leur langue entre leurs lèvres entrouvertes, je me demande bien pourquoi.

Voltaire et Frédéric dans la petite galerie... Tout au fond, les bustes des Noirs...

Voltaire et Frédéric dans la petite galerie… Tout au fond, les bustes des Noirs…

Ce petit miracle d’une maison des Brandebourg (la branche des Hohenzollern régnant en Prusse s’appelle Hohenzollern-Brandebourg) semble dû en partie au fait que la RDA, de son temps, s’est occupée de Sans Souci, l’a ouvert au tourisme et l’a fait inscrire au patrimoine de l’UNESCO. Le Neue Palais a été, quant à lui, successivement vidé par Guillaume II lors de son exil hollandais (59 wagons de train trimbalèrent les choses qu’il voulait depuis ses palais allemands jusqu’à Huis Doorn) et par les Russes, qui pillèrent les musées et palais allemands en 1945 pour se constituer un « butin de guerre ». Les Hollandais aussi ont confisqué Huis Doorn comme « butin de guerre », soit dit en passant, même si ces derniers temps ils déclarent n’en plus vouloir. Une bonne partie de la décoration d’intérieur du Neue Palais est donc une sorte de reconstitution (mais pas la baignoire-baquet de Guillaume II). Mais ces édifices ont tout de même miraculeusement survécu aux combats qui ont dévasté les approches de Berlin lors du Götterdammerung des Nazis.

Retour sans souci mais fort long dans ma bourgade sur la Saale, ayant quitté Potsdam à 16h45 pour être rendu vers 21h30, à bord de deux tortillards qui m’ont fait passé par Berlin, Brandebourg et toutes les petites villes de Saxe-Anhalt, entre Magdebourg et Halle.

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