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Haffner & Snyder sur Hitler — 3

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Vint, en tout cas, le temps des victoires militaires, mais encore une fois – en dehors de la France – remportées contre de petits pays incapables d’offrir une quelconque résistance, des pays mouchoir de poche comme le Danemark, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, des pays ayant une force militaire sous-développée et archaïque, comme la Pologne. La seule victoire remarquable, ce fut contre la France : mais si ce pays avait les moyens de résister, il n’en avait plus la volonté. Le plan Manstein, qui servit à culbuter la France en 1940, était bien meilleur que le plan Schlieffen de 1914, mais il ne suffit pas à expliquer la victoire allemande. Ce qui l’explique bien mieux, comme le précise Haffner, c’est que « la France de 1940 n’était pas celle de 1914 » (et il aurait pu ajouter que l’Allemagne de 1940 n’était pas non plus celle de 1914, ayant pris encore plus de poil de la bête). Démoralisée par l’isolation réelle dans laquelle elle était tombée face à une Allemagne dont la puissance était sortie paradoxalement renforcée de la défaite de 1918, la France n’y croyait plus. Elle se rendait compte qu’un autre affrontement avec l’Allemagne pouvait encore signifier d’autres holocaustes du style Marne et Verdun, mais cette fois sans qu’une issue victorieuse puisse être attendue de façon réaliste. La partie qui s’annonçait signifierait une saignée à blanc en pure perte de la part d’un pays deux fois moins peuplé que son adversaire. En 1914, la France seule n’aurait pu en même temps résister et vaincre, mais elle avait deux alliés indéfectibles – et même avec cela, la partie faillit être perdue. En 1940, elle était complètement seule, ne pouvant faire fond sur la Grande-Bretagne qui, du fait de sa politique d’apaisement, ne s’était pas préparée à la guerre et n’était pas encore prête au moment fatidique.

Soit dit en passant, si, par la suite, Churchill insista toujours pour associer la France à la victoire finale – la faisant participer à l’occupation de l’Allemagne et de l’Autriche et lui assurant une place de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU – c’est pour racheter, de façon très « fair play », le fait que la Grande-Bretagne avait pour ainsi dire fait défaut à son alliée en 1940, et avait mené, tout au long des années 1920 et 1930, une politique extérieure qui avait préparé sa défaite et son occupation. En 1940, déjà, alors que la défaite se dessinait, Churchill avait proposé aux dirigeants français une mesure plutôt extraordinaire : fusionner les Etats anglais et français en une seule entité – par remord et par regret. Dans ces circonstances, du reste, on voit que Hitler était plutôt mal venu de proposer aux Anglais une sorte de « paix des braves » une fois la France liquidée !

Hitler, contrairement à tous les observateurs – y compris au sein de l’armée allemande – était persuadé de vaincre facilement la France, ayant compris avec perspicacité le fait que cette dernière avait détruit ses défenses et n’avait, du coup, plus guère de volonté combative. Mais alors, comme pour la République de Weimar ou les conservateurs allemands, Haffner a raison d’en conclure que ce qu’il faut lui reconnaître, c’est un « instinct » l’amenant à repérer ce qui était « déjà chancelant et expirant », et à savoir bondir pour mettre un terme à l’agonie de sa proie. Seulement, ajoute-t-il, « cet instinct, qui est indéniablement un talent utile pour un politicien, avait moins à voir avec l’œil de l’aigle qu’avec le nez du vautour ».

Sous le titre de « Misconceptions » (« Idées fausses »), Haffner décrit ensuite l’idéologie de Hitler. Cette description ressemble vaguement à celle de Snyder et n’offre rien de remarquable par rapport à ce qu’on pense ordinairement savoir des idées de Hitler. Mais Haffner trouve qu’en plus d’être quelque peu « bornées, abruptes et hasardeuses », ces idées étaient confuses et fausses. C’est la partie la moins intéressante de son ouvrage, de mon point de vue, car en fait, ce sont les idées de Haffner sur celles de Hitler qui sont confuses et fausses. Les idées de Hitler méritent bien les qualificatifs de « bornées, abruptes et hasardeuses », mais elles étaient également cohérentes et logiques (certainement pas vraies, bien entendu). Je ne dirais rien donc de la manière dont Haffner traite ce sujet, même si ses réflexions l’amènent parfois à d’intéressantes tangentes, par exemple sur la nature de l’Etat.

Son chapitre sur les erreurs de Hitler est plus captivant. Il écrit : « On doit reculer loin dans le passé – peut-être jusqu’à Alexandre le Grand – pour trouver un homme qui, au cours d’une existence brève et en dessous de la moyenne, a transformé le monde de façon aussi fondamentale et durable que Hitler. Mais on ne trouvera pas, à travers tout le passé humain, un homme qui, à travers un effort énorme et sans équivalent, a accompli, comme Hitler, l’exact opposé de ce qu’il espérait réaliser. » Cet échec exhaustif, Hitler les doit d’abord à ses « fausses idées » et « erreurs ».

Pour Haffner, la première erreur de Hitler fut son antisémitisme. A mon sens, cependant, Haffner prend l’antisémitisme de Hitler un peu à la légère, s’il croit que la chose pouvait faire l’objet de calculs et être qualifiée d’erreur. Selon lui, à travers son antisémitisme enragé, Hitler s’était fait inutilement des ennemis qui ne demandaient qu’à être des amis fidèles et dévoués – ce qui, ce me semble, est tout au plus le genre de reproche que l’on peut faire à Louis XIV vis-à-vis des protestants. Certes, ce fut là effectivement la conséquence de la proscription des Juifs par Hitler, mais le fait est que l’antisémitisme fait partie de la substance de sa pensée et ne peut être traité comme une simple erreur – à moins de dire que Hitler lui-même était une erreur, ce que je veux bien croire d’ailleurs, mais ce qui ne fait rien à l’affaire.

La seconde erreur de Hitler est peut-être du même tonneau. En gros, Haffner lui reproche d’avoir nourri d’autres objectifs que ceux, plus réalistes et, d’une certaine façon, plus positifs, qui auraient consisté à vouloir être la puissance dominante, l’hégémon de l’Europe. Il est vrai qu’au vu de toutes les possibilités qui s’offraient tout naturellement, le refus d’un tel objectif est peut-être le plus extraordinaire accident de toute la riche histoire événementielle du continent européen. Jamais, depuis l’émergence du système querelleur des Etats-nation européens au XVIe siècle on n’a vu pareille chose. Entre 1934 et 1938, la Grande-Bretagne et la France avaient offert sans protestation toute l’Europe de l’Est à l’Allemagne. Elles l’avaient laissée absorber les territoires sur lesquels – d’après les principes raciaux du président Wilson – elle pouvait émettre des prétentions, et elles voyaient sans broncher tous les petits pays de la région tomber dans une dépendance politique et économique à son égard. L’Allemagne avait acquis la haute main sur toute l’Europe depuis le Rhin jusqu’aux frontières de la Russie et jusqu’à la Turquie, résultat qui, par le passé, n’aurait jamais été acquis sans une guerre générale – semblable à celles que les puissances européennes avaient livré à Louis XIV au XVIIe siècle ou à Napoléon au XIXe. C’était, en somme, la fin de l’ère westphalienne, et cette dernière allait trouver sa conclusion dans une ultime prépondérance, acquise, qui plus est, sans qu’un coup de fusil ait retenti. Si Hitler avait été un homme d’Etat, et non un fou couronné, il aurait consacré le reste de sa vie à organiser cette prépondérance, en consolidant l’empire allemand sur l’Europe de l’Est, en forçant les puissances occidentales à lui rétrocéder ses colonies tropicales, et en créant insensiblement un système de gestion internationale du XXe siècle européen tournant autour de l’Allemagne comme la Grande-Bretagne l’avait fait pour le XIXe siècle, mais plus efficacement – non seulement parce que cela aurait été fait d’après les méthodes allemandes, mais aussi parce que, contrairement à la Grande-Bretagne, le nouvel hégémon aurait été une nation continentale, trônant au milieu du continent, entre ouest et est. Cela aurait été une sorte de conclusion idoine à la longue histoire de l’Europe.

Mais l’histoire est une vieille sorcière facétieuse. Au lieu d’un homme d’Etat constructif, patient et idéaliste – d’un type que l’Allemagne a été capable bien souvent de produire par le passé même à petite échelle, et qui paraît d’ailleurs être le type même de production de la culture politique allemande – elle a mis Hitler à la manœuvre de cette chance historique pour l’Allemagne, et d’une certaine façon, pour l’Europe également – qui, comme le note Haffner, aurait ainsi évité d’être dominée par les Etats-Unis et la Russie, et aurait conservé son emprise sur le monde (les empires coloniaux auraient subsisté plus longtemps et il semble que Schacht, l’économiste-miracle de Hitler, avait déjà d’audacieuses idées bien germaniques pour les gérer de façon coopérative et méthodique pour le plus grand profit de l’Europe).

Mais Hitler n’en n’avait cure. Son programme n’incluait pas une hégémonie allemande sur l’Europe et, à travers l’Europe, sur le monde. Son programme consistait à (1) annihiler la France, (2) conquérir la Russie, et (3) extirper les Juifs. Ce qui ressemblait à une réussite fabuleuse, les accords de Munich, qui lui donnaient, pour ainsi dire, la clef de l’Europe, il le considéra comme une défaite. Hitler avait compté sur un rejet des démocraties occidentales qui l’aurait amené à leur déclarer la guerre en 1938, la date choisie pour le lancement de son programme. Mais de façon inattendue et déplaisante pour lui, Chamberlain et Daladier courbèrent l’échine. Le résultat fut qu’il était devenu le maître de l’Europe sans coup férir, un aboutissement dont Louis XIV ou Napoléon auraient fait leurs délices. Il n’en voulait pas : il envahit la Tchécoslovaquie, qu’il aurait pu dominer sans l’occuper – ce qui montre bien que son objectif réel n’était pas l’annexion de la Tchécoslovaquie, terre non allemande et qui, suivant ses idées raciales, ne pouvait faire partie du Reich, mais bien la création d’un casus belli avec les démocraties occidentales. Lorsque ces dernières répondirent par une alliance avec la Pologne pour montrer qu’elles étaient décidées à créer un front à l’est, Hitler cria « chiche ! » Il fit confectionner une alliance pragmatique avec sa proie ultime – l’URSS – et organisa une guerre avec la Pologne, qui avait pourtant été toute prête à devenir un allié subalterne de l’Allemagne (et à qui il avait d’ailleurs jeté quelques morceaux de pays tchèque).

En 1940, après sa victoire contre la France, Hitler s’ingénia encore à suivre son programme et à ignorer la chance historique qui s’offrait. Normalement, explique Haffner, lorsqu’on vainquait un ennemi, on lui offrait la paix suivant des conditions que la victoire permettait de proposer avec autorité. Le vaincu négocierait sur quelques points de détails, et si l’offre de paix était généreuse, pouvait se transformer en allié. On peut imaginer Hitler offrant la paix à la France de manière à l’associer à la fondation d’une communauté européenne dont l’Allemagne aurait alors pris la tête. Une telle proposition aurait ensuite attiré l’adhésion des petits pays d’Europe occidentale – et désarmé la Grande-Bretagne, qui n’aurait plus eu de raison de continuer la lutte. En somme, l’Allemagne, de nouveau, avait la possibilité d’unifier le continent européen, cette fois d’ouest en est, sous sa prépondérance indiscutée, et les politiciens au pouvoir à Paris, après la défaite, trouvaient une telle perspective rationnelle et réaliste (il s’agissait de Pétain et Laval).

Mais Hitler n’offrit pas la paix à la France, il l’offrit à la Grande-Bretagne qui, n’ayant pas été vaincue, elle, repoussa d’autant plus dédaigneusement l’offre qu’elle ne prenait même pas en compte les griefs de Londres. Le fait est qu’en Occident, Hitler avait décidé, dans sa cervelle de monomane, que l’ennemi réel, c’était la France, la Grande-Bretagne n’étant qu’un ennemi par accident. N’étant pas intéressé par l’idée d’être le maître d’une Europe unifiée, il n’avait plus rien à dire aux Français : une fois qu’ils avaient été battus, il fallait simplement les empêcher de renaître à la puissance afin qu’ils ne perturbent pas l’étape essentielle du programme, la guerre à l’est. Hitler se refusa, par exemple, à encourager le développement d’un parti fasciste en France, de crainte qu’un tel parti ne parvienne à donner à ce pays le type de vigueur qu’à ses yeux les partis nazi et fasciste avaient conféré l’Allemagne et à l’Italie. Quant à la Grande-Bretagne, il fallait lui dire : « Vous, je n’ai rien contre vous, laissez-moi vous serrer la main et passer à autre chose ». Hitler fut surpris par le refus de la Grande-Bretagne de cesser les hostilités, et cette surprise devint graduellement de la fureur et se transforma en haine, au point qu’il développa l’idée qu’une fois le pays vaincu et occupé, on exterminerait 25% (si je me rappelle bien des détails donnés par Shirer dans son best seller sur le IIIe Reich) de sa population mâle et on enverrait le reste dans les camps de concentration. Etant donné le personnage, on ne peut douter qu’il aurait tâché de mettre une atrocité aussi monstrueuse en application. En janvier 1945, Hitler s’était décrit comme un homme « qui ne savait faire qu’une chose : frapper, frapper, toujours frapper ». En d’autres termes, il ne savait pas construire la paix et n’existait que pour le combat – comme le titre de son livre le dit bien. Et encore en d’autres termes, son comportement ne relevait pas de l’erreur : il lui était consubstantiel.

Un simple règlement de comptes.

Un simple règlement de comptes.

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