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De l’impossibilité du coup

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Je me demande si on se rend compte à quel point ce qui s’est produit au Burkina Faso est exceptionnel, sans précédent et sans équivalent dans le contexte africain. Probablement pas – parce que le pays est généralement peu connu et n’a vraiment de réverbérations qu’en Afrique francophone, je suppose (ou en Afrique de l’Ouest peut-être). Depuis les indépendances, les Africains se sont montrés incapables d’un engagement politique prolongé, passionné, général et productif au plan national et laïc. Ils n’ont accepté de mourir et de tuer que pour l’ethnie et la religion, jamais pour l’Etat-nation et pour le consentement à être gouverné. Par deux fois sur un espace de presque douze mois, les Burkinabés ont montré une telle volonté et un tel engagement, et cela, de façon purement nationale et patriotique. J’y étais, je l’ai vu, je peux l’assurer. Non pas qu’il n’y ait eu des velléités de ce genre, ailleurs, et peut-être ce qui est remarquable au Burkina n’est pas tant que la chose ait été tentée que le fait qu’elle ait été tentée avec succès. Le succès peut s’expliquer par deux causes : soit la vigueur et l’unité de la volonté, l’intensité de l’effort ; ou la faiblesse réelle de l’adversaire. On pourrait peut-être affirmer, ainsi, que l’adversaire, le RSP, était faible, ce qui a permis aux Burkinabés de le vaincre. Un jeune vêtu d’un tricot aux couleurs nationales, blasonné d’un Burkina Faso en lettres capitales, a ainsi dit à un reporter du « Petit Journal », le magazine de Canal + : « Ils ne sont que 1300, ils ont les 16 millions de Burkinabés face à eux ! » Mais cela m’a rappelé qu’en 2009, au moment du Tazartché de Tandja, un policier à dit à des gens qui se plaignaient du fait que la police soutenait le coup du vieil entêté : « Ecoutez, nous ne sommes que 600 dans la ville ! », avec un geste significatif de la main. Mais les Nigériens n’étaient prêts ni à tuer ni à mourir pour un système de gouvernement – et ils consentaient ainsi, par démission, à se faire gouverner n’importe comment.

D’où vient cet esprit spécial au Burkina ? Ceux qui ont entendu le slogan le plus dégoisé à Ouagadougou durant la crise – « La Patrie ou la mort, nous vaincrons » – penserons : de la révolution sankariste. Mais d’où venait, aussi, la révolution sankariste, après tout ? J’avoue que je ne sais pas et que la chose mérite des recherches et des réflexions – d’autant plus qu’en temps ordinaire, les Burkinabés ne me paraissent pas excessivement vertueux, et ne tranchent guère sur leurs voisins en matière de corruption et autres forfaitures. Lors de mon retour au Niger, il y a deux jours, notre bus à été absurdement retenu de 11h45 à 18h en pleine brousse par une foule de jeunes des environs de Dori, qui ont coupé la route avec une barrière de branchages. Sans explication, ceux que j’ai appelé les « petits Diendérés de la brousse » (parce qu’ils nous retenaient pour ainsi dire en otage) nous ont fait subir une assez inhumaine ordalie – car dans une chaleur dense et un inconfort de purgatoire, nous n’eûmes accès à un peu d’eau et de nourriture qu’au bout de grandes peines, des jeunes du bus ayant marché 3 à 4 km à travers brousse pour aller à Dori chercher du ravitaillement. La chose avait du coup présenté deux visions de la nature humaine : côté bus, un pique-nique bon enfant organisé vaille que vaille par des gens qui avaient dépensé leur argent et leur énergie sans qu’on sache qui ils étaient ; et côté barrière, un groupe de jeunes barbares qui imposaient leur arbitraire en refusant de nous écouter et de montrer le moindre sentiment civilisé ou humain (en latin, c’est la même chose, par exemple!) En fin de compte, en tout cas, il apparut que la chose avait été organisée par des gens qui pensaient ainsi contribuer à la lutte, à Ouagadougou, en « ralentissant » les activités – dont notre voyage, stoppé à 50 km de la frontière ! C’était stupide, absurde et barbare, mais c’était le genre de choses qu’amène tout zèle populaire chauffé par la foi politique. Seulement, dès qu’on fût arrivé à la frontière, on fut proprement racketté successivement par la police et la gendarmerie côté burkinabé – retombant ainsi dans la vieille tourbière africaine. Le contraste est ridicule, à un certain niveau. Il montre que, pour être républicains, les Burkinabés ont encore un effort à faire – pour reprendre la fameuse formule du marquis de Sade (« Français, encore un effort… »). Après tout, le CDP, le RSP, cela sort aussi de cette tourbière, et, avant de subir l’épreuve du feu, la Transition était en train de se beurrer de façon déplaisante, comme me l’avaient appris des tracts fort détaillés qui circulaient depuis assez longtemps à Ouaga. Mais tout ceci ne rend le cas qu’encore plus intéressant. Si de la même tourbière quelque chose de nouveau et d’authentiquement différent peut sortir – alors il y a de l’espoir pour un matin qui ne déchanterait plus.

Cet espoir sort de la bouche même de Diendéré, d’une voix triste et désabusée : « J’ai eu tort, un putsch, maintenant, ça ne passe pas. » En somme, l’homme s’est rendu compte avec étonnement que ce que nous subodorions sans trop y croire – que les coups d’Etat militaires sont devenus des anachronismes dans le contexte actuel – était littéralement exact. Il s’est rendu compte qu’un coup d’Etat ne réussissait pas simplement parce qu’il avait pu être commis, mais parce qu’il avait été commis dans un monde – comme celui de l’Afrique des années 1970 et 1980 – où il paraissait normal, banal, à l’intérieur comme à l’international. Sa plus grande surprise, d’ailleurs, a été de découvrir que la chose calait à l’intérieur – puisque la CEDEAO s’était montrée prête à récompenser le coup, ce qui aurait eu pour effet, à terme, de faire taire « la communauté internationale ». Ne croyons pas qu’un coup d’Etat militaire soit totalement hors de question dans l’avenir : mais il devra nécessairement être une sorte d’opération de police, lorsqu’un dirigeant élu refusera de se comporter de manière légale, comme ce fut le cas au Niger, en 2010. A l’époque, en effet, Tandja s’étant mis hors la loi (en se plaçant au-dessus de la loi) devait être arrêté : mais qui peut arrêter un président en exercice ? L’intervention militaire était devenue le seul recours. De ce point de vue spécifique, les deux cas se ressemblent d’ailleurs plus qu’il n’apparaît : au Burkina aussi Diendéré était un homme qui s’est comporté de manière illégale sans que la police puisse l’arrêter – il fallut donc l’intervention de l’armée. Mais la grande différence, c’est qu’au Niger, l’armée a intervenu en réponse aux vœux d’une partie de la population qui se sentait trop faible pour résister ouvertement (en partie parce que, contrairement au Burkina, le violateur des institutions savait pouvoir compter sur une autre partie de la population, si bien que toute l’affaire pouvait virer à la guerre civile) ; au Burkina, l’armée a répondu pour appuyer l’action unanime de la population (bien entendu, le putsch avait quelques soutiens, mais des soutiens de réseau, point de masse ; des soutiens honteux, aussi, comme j’ai pu parfois le remarquer autour de moi).

Cette découverte burkinabé de l’impossibilité du coup d’Etat – dont le poids est semblable à celui de la conférence nationale béninoise, bien qu’il s’agisse de quelque chose de nature différente – reste, en tout cas, à analyser et comprendre.

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  1. Parceque le Burkina est un Etat nation autour du Morho Naba

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