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Haffner & Snyder sur Hitler — 2

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Du coup, Hitler était un homme pressé. Il ne révéla rien de ses intentions réelles aux Allemands, bien entendu. Certes, ces derniers aurait pu comprendre ce qu’étaient ces intentions en lisant Mein Kampf, où tout avait été exposé et énoncé. Mais Mein Kampf ne fut pas exactement, comme on l’a vu, un succès de librairie et ne sera imposé aux Allemands qu’après l’avènement des Nazis. Par ailleurs, Hitler se refusa à faire publier Le Second livre où son programme extérieur complet apparaissait, de crainte, précisément, de se dévoiler aux yeux du monde extérieur (à la fin de la guerre, le manuscrit du Second livre fut emporté aux Etats-Unis avec toutes les archives de l’Allemagne nazie et y fut découvert, à la fin des années 1950, par un historien juif qui réussit à le faire publier en Allemagne en 1961, après avoir essuyé le refus d’éditeurs américains). Au milieu des années 1930, Hitler se présentait comme un homme de paix, de travail, de progrès économique et de restauration de la puissance allemande. Ravis et surpris par ses succès domestiques (reprise économique spectaculaire) et diplomatiques, les Allemands le considéraient comme un successeur de Frédéric le Grand et de Bismarck, successeur qui était supérieur à ses devanciers en ceci qu’il parvenait à ses fins sans déclencher une guerre générale. Ils ne le voyaient certainement pas comme quelqu’un qui était décidé à écraser la France, conquérir la Russie et exterminer les Juifs. Si Hitler s’était présenté avec un tel programme aux Allemands, ils l’auraient rejeté comme un fou, et il le savait fort bien.

Pourtant, même sans tout à fait comprendre ses objectifs complets, certains Allemands s’étaient rendus compte avec une certaine horreur du bellicisme de Hitler au point de vouloir l’éliminer : les officiers conservateurs de la Wehrmacht, qui ne renoncèrent à leur plan, en 1938, que devant un nouveau succès éclatant de Hitler, les accords de Munich. L’ironie de l’histoire étant que, pour Hitler, ces accords étaient en réalité un funeste retardement de la mise en route de son programme, et que, donc, les généraux allemands qui cherchaient à l’éliminer l’avaient mieux percé à jour que Chamberlain et Daladier et auraient rendu un service plus signalé à l’Allemagne et à l’Europe si les dirigeants britanniques et français n’étaient venus mettre les pieds dans le plat ! En effet, homme pressé, Hitler voulait contraindre la Grande-Bretagne et la France à la guerre dès 1938. Dans les notes dictées à Bormann en février 1945 – alors que l’inévitable épilogue se profilait – il s’en plaignit comme d’un mauvais coup du sort : « Je ne pouvais rien faire, puisque les Britanniques et les Français avaient accepté mes exigences, à Munich. » En 1939, il avait dit au ministre roumain des Affaires étrangères, Gafencu : « J’ai à présent cinquante ans ; je préfère faire la guerre maintenant, plutôt que quand j’aurais cinquante-cinq ou soixante ans. » Et le 22 août de la même année, il justifia à ses généraux sa « décision inaltérable » d’ouvrir les hostilités en se référant à son irremplaçabilité et en opinant que « nul ne sait combien de temps il me reste à vivre ». C’est ce que Haffner appelle une « décision de subordonner l’histoire à l’autobiographie ». Mais pour Hitler, sa vie ne servait qu’à ça et n’avait pas d’autre valeur. S’il ne pouvait réaliser son programme, il devait mourir. Après l’échec du putsch de 1923, il fallut bien d’efforts à Ernst Hanfstaengl pour le convaincre de ne pas se tirer une balle dans la tête ; de même, en 1932, Goebbels dut le dissuader d’« en finir en cinq minutes avec [son] pistolet », lorsque des dissensions dans le parti parurent compromettre toute son œuvre. Enfin, en 1945, confronté à l’échec total de son programme, il en finit effectivement en cinq minutes avec un pistolet et du cyanure. Hitler avait subordonné sa vie à son programme, et l’une des conséquences incoercibles de ce fait, c’est que ce programme était, à ses yeux, aussi sacré et intangible qu’un code divin et ne pouvait en aucun cas être altéré ou adapté. Il devait réussir ou échouer. Et l’échec signifiait la mort du promoteur, dont toute la vie – autrement vide et aride – se subsumait à ce programme. Haffner qualifiera d’ailleurs Hitler de « programmaticien ».

Encore une fois : tout ceci, les Allemands ne pouvaient le savoir au moment où les éléments du piège infernal qui allaient les saisir se mettaient en place – non seulement parce qu’Hitler le leur cachait, mais aussi parce que ce qu’ils virent d’abord en lui, comme Haffner le décrit très bien, ce furent ses réussites. En 1933 encore la majorité des Allemands étaient opposés à Hitler – dont l’arrivée initiale au pouvoir fut le résultat d’une arithmétique électorale concoctée par des politiciens de droite dure qui pensaient se servir de lui. Trois à quatre ans plus tard, ses éclatantes réussites intérieures avaient semé la confusion dans l’esprit de ceux qui lui étaient foncièrement hostiles tout en désarmant complètement ses opposants plus modérés. Ces réussites résultaient de l’habileté et d’une clarté de vue supérieure, au point de vue de la psychologie politique, des moyens d’action et de la compréhension de la véritable position internationale de l’Allemagne. Entre 1933 et 1936, le chômage de 6 millions de personnes était résorbé au profit du plein emploi, sans que cela ait causé la moindre inflation, dans un pays où ce mot représentait alors un cauchemar récent. Ce résultat, comme le remarque Haffner, est supérieur même à celui atteint par Ludwig Erhard dans l’Allemagne Fédérale, après la guerre, et qu’on a qualifié de miracle économique. Il n’est pas étonnant que les Allemands aient été saisis d’une « stupéfaction pleine de gratitude ». Bien que, dans ses jointures techniques, le miracle économique allemand des années 30 n’ait pas été l’œuvre directe de Hitler, il peut être compté au nombre de ses exploits, puisque c’est lui qui nomma et soutint l’action de Hjalmar Schacht, d’abord à la Reichsbank et ensuite aux ministère des Affaires économiques – et c’est lui qui ordonna la mise en œuvre de vieux plans de reflation qui sommeillaient dans des tiroirs poussiéreux. Bien entendu, ce miracle fut aussi rendu possible par les muscles dictatoriaux du régime nazi, qui était en mesure de fixer prix et salaires de façon administrative, ou de réprimer la contestation syndicale à l’aide de quelques séjours dans les camps de concentration qui commençaient à consteller le territoire allemand. Les résultats, dans tous les cas, étaient là : dans un monde en pleine dépression, l’Allemagne était devenue presque magiquement un îlot de prospérité.

De même, entre 1933 et 1938, l’Allemagne était passée d’une force armée de 100 000 hommes dépourvue armements modernes ou de forces aériennes à l’armée la plus puissante d’Europe, dotée de forces aériennes redoutables. Bien qu’un réarmement aussi frénétique et spectaculaire ait pu inquiéter certains esprits, la plupart des Allemands y réagirent avec satisfaction et un sentiment de fierté nationale restaurée. Par ailleurs, contrairement à ce qui se répète encore aujourd’hui dans les cours d’histoire, Haffner remarque à juste titre que le plein emploi du miracle économique ne s’expliquait nullement par la relance de l’industrie de l’armement ou l’expansion de l’armée. La plupart des six millions de chômeurs hérités par le régime nazi trouvèrent à s’occuper dans des activités civiles ordinaires. Surtout, bien entendu, ce réarmement de l’Allemagne signait l’arrêt de mort du pauvre traité de Versailles, en ruinant définitivement l’équilibre des forces censé le garantir.

Sur ce point de l’armement, Haffner note aussi un détail qu’il estime trop souvent négligé : Hitler intervint dans le processus de réarmement pour intégrer à la structure de la nouvelle Wehrmacht des divisions blindées autonomes et coordonnées, contre l’avis de l’écrasante majorité des experts militaires du pays. Cette intervention de Hitler est décisive pour ses victoires à l’ouest. Dans chacune des grandes armées d’Europe occidentale (française, allemande, anglaise), des militaires perceptifs (et jeunes) s’étaient rendus compte de l’importance des tanks et des divisions blindées adaptées à la percée offensive et à une guerre de mouvement rapide : De Gaulle en France, Fuller en Grande-Bretagne, Guderian en Allemagne. De Gaulle et Fuller furent marginalisés par les militaires traditionalistes de leurs pays respectifs, tandis que Guderian fut soutenu par Hitler qui imposa ses vues au reste de la Wehrmacht. Résultat, la guerre éclair fut connue sous un nom allemand (Blitzkrieg) et Guderian fut le tombeur de la France.

Et puis, que de réussites diplomatiques époustouflantes menées à bien sans verser une goutte de sang ! La Sarre et Memel revenue à l’Allemagne, l’Autriche et les Sudètes rattachées à la grande joie de leurs populations ! Au début des années 1930, un politicien traditionnel avait jugé Hitler : « Il n’est rien, il se résume au bruit qu’il fait ». Ses fameuses expectorations hypnotiques n’avaient alors pas attiré plus de 5% de l’électorat. A la fin de l’année 1939, ses réussites lui garantissaient un soutien presque unanime de la nation. Haffner cite l’historien Joachim Fest : « Si Hitler avait succombé à un assassinat ou à un accident en fin 1938, bien peu hésiteraient à le considérer comme l’un des plus grands hommes d’Etat allemands, le couronnement de l’histoire d’Allemagne. Les discours agressifs et Mein Kampf, l’antisémitisme et le dessein de dominer le monde, seraient sans doute tombés dans l’oubli, tenus pour de simples fantasmes juvéniles du personnage… Six ans et demi séparèrent Hitler d’une telle renommée. » Haffner se montre d’accord avec cette spéculation, mais pour ajouter qu’en finissant de cuver leur deuil du trépas de leur grand homme providentiel en fin 1938, les Allemands se seraient rendus compte avec horreur qu’ils n’avaient plus d’Etat, puisque le défunt l’avait tranquillement et silencieusement démantelé pour le remplacer par une sorte d’anarchie organisée autour de sa personne.

Il en était ainsi à cause de la monomanie de Hitler : comme il était l’homme irremplaçable porteur d’un programme indispensable devant être réalisé au cours du temps qui lui restait à vivre, Hitler avait éliminé tout obstacle résultant de la nécessité d’une organisation destinée à durer au-delà de sa mort : un Etat, une constitution, des organes de prise de décision et d’exécution des décisions, des règlements coordonnant l’action de ces organes et prévoyant des détails vitaux comme, par exemple, la succession au poste de chef de l’Etat. L’organisation pose des limites à l’action de l’homme providentiel et indispensable, et fixe ses objectifs. Hitler ne voulait ni de telles limites, ni d’objectifs fixes. Son souci n’était pas la puissance de l’Etat-nation allemand – car Hitler (mais ceci, Haffner ne le comprend que vaguement) n’était pas un nationaliste allemand. « Lorsque », écrit Haffner, «  dans son discours du 28 avril 1939… il se vanta du fait d’avoir « restauré l’unité historique millénaire du cadre de vie allemand », il n’avait pas articulé ses véritables pensées : le « cadre de vie » qu’il visait se trouvait tout à l’est, et n’était pas historique, mais futuriste ». Les Allemands se seraient contentés volontiers de cette « restauration », mais Hitler était décidé à leur imposer un autre destin. Pour cela, il fallait que l’Etat-nation allemand cesse d’être une entité confinée et fixe, que l’Etat disparaisse dans une série d’organisations non-coordonnées, parfois temporaires, toujours flexibles et uniquement pragmatiques, ne visant à aucune consolidation car le but était, pour elles, de s’adapter continuellement à un agrandissement continu, à une mobilité permanente – vers l’est. « Le Reich allemand », écrit Haffner, « doit cesser d’être un Etat afin de pleinement devenir un instrument de conquête. » Comparez Hitler, dit Haffner, à Bismarck, qui devint un parangon de paix dès lors qu’il eût atteint ce qui était atteignable. Par ailleurs, contrairement à Napoléon, autre personnage qui ne sut pas s’arrêter à temps, Hitler n’a évidemment pas laissé un Etat derrière lui. L’Etat français actuel doit autant à la monarchie et à la Révolution qu’à Napoléon qui, de ce fait, est un chaînon essentiel de l’histoire de France, dont il fait pleinement partie. L’Etat allemand à dû recoller ses morceaux et s’inventer une nouvelle tradition après le furieux démantèlement hitlérien.

Reste, bien entendu, un prodigieux pragmatisme organisationnel sur lequel Haffner garde le silence mais qui est à la source, par réaction, du rigide souverainisme institutionnel allemand actuel.

Ces réalisations de Hitler furent assorties, jusqu’en 1941 au moins, de succès triomphaux. Des succès, cependant, de pauvre aloi, selon Haffner – c’est-à-dire dérivant principalement de la faiblesse et de la vulnérabilité des antagonistes. Dans les années 1920 et ensuite à partir de 1940, la République de Weimar et la Grande-Bretagne parurent trop fortes pour lui et il ne se montra jamais capable de ces astuces que savent inventer les faibles pour affronter les forts. Il ne triompha que face à des adversaires incapables de résister, soit par impuissance, soit par manque de volonté. Ses deux succès initiaux consistèrent à achever la République de Weimar à un moment où elle était déjà expirante et à mettre à terre le système de Versailles alors qu’il avait déjà perdu toute substance politique. Haffner expose ces vérités avec un luxe de détails très cohérent. On peut les résumer par le fait que (1) la République de Weimar fut une république ayant une base très étroite de gauchistes modérés et, abritant, dans toute son aile droite, des ennemis résolus qui s’en firent les fossoyeurs et qui, pour clore leurs basses œuvres, enrôlèrent Hitler comme assistant, sans se rendre compte de ce dont il était capable. Ce dernier se contenta de planter le dernier clou dans le cercueil de la république ; et (2) le traité de Versailles avait dès le départ été mal conçu et, de façon similaire à la République de Weimar, sa base de garantie était très étroite et, à partir d’un moment, se résuma en fait à la France. Le traité n’intégra pas l’Allemagne au système de la paix, ni ne la dépouilla de sa puissance. Il fit le contraire : l’Allemagne fut mise au pilori, mais on lui laissa son unité et son indépendance, les facteurs mêmes qui en avaient fait la plus forte des puissances européennes dans la période 1871-1918 – et on augmenta même cette puissance en supprimant tout contrepoids à l’est, où apparurent de faibles petits Etats (Autriche, Tchécoslovaquie, Hongrie, Pologne, etc.) tandis que la Russie « rouge » devenait persona non grata pour les Britanniques et les Français. Du coup, comme le remarque Haffner, le traité avait « accompli précisément ce que quatre ans d’effort de guerre allemand n’avaient pu réaliser – faire de l’Allemagne la puissance absolue, irrésistible et prépondérante en Europe ». Pour parachever cette évolution, la Grande-Bretagne et la France ne s’entendirent pas sur la conduite à tenir face à cette puissance formidable : alors que les Français voulurent affaiblir et contenir l’Allemagne, les Britanniques ne cherchèrent qu’à l’apaiser et à coopérer avec elle pour une révision d’un traité qu’ils jugeaient, depuis les analyses de Keynes (Les Conséquences économiques de la paix), d’une sévérité contre-productive.

Soit dit en passant, on a depuis blâmé cette politique d’apaisement des Britanniques, et « l’esprit de Munich » est devenu un épouvantail de l’arsenal diplomatique occidental : mais en vérité, face à tout autre interlocuteur que Hitler, elle eût été plus sage que celle que les Français avaient voulu promouvoir. Comme les Allemands, les Britanniques avaient cru, à la Tournesol, que Hitler était un homme d’Etat normalement décent, ayant comme tout autre légitimement à cœur les intérêts de sa patrie, et avec qui il était possible d’entrer en composition sur la base de concessions même un tantinet excessives (comme la disposition des Sudètes à Munich). Comment auraient-ils pu savoir qu’ils avaient face à eux, en somme, un dément couronné ? D’autant plus que la politique d’apaisement britannique avait commencé dans les années 1920, à une époque où la diplomatie allemande était menée avec tact et patience par Gustav Stresemann. Il n’y avait pas de raison de changer brusquement de cap avec Hitler, étant donné, notamment, le principe de la continuité de l’Etat qui semblait lier sa politique à celle de Stresemann.

Le moment, pour les Anglais, où leur côté « professeur Tournesol » fut réveillé de son monde de décence et d’affable diplomatie de gentleman pour se rendre compte du caractère brutal et sinistre de l’univers hitlérien, ce fut lorsque Hitler brisa les accords de Munich – déjà controversés à Londres – pour occuper de manière infâme le pays tchèque : « L’apaisement fut enterré et remplacé, même et surtout en Grande-Bretagne, par une détermination sombrement résignée à risquer une nouvelle guerre avec l’Allemagne », écrit Haffner.

Hjalmar Schacht, dans l'orbite...

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