Flux RSS

Journal de putsch 4

Publié le

Privé d’Internet dimanche, d’où une pause forcée dans le blog.

Dimanche 20 septembre

Les médiateurs disent avoir trouvé une issue au feuilleton sanglant (dix morts officiellement) concocté par Diendiéré et ses affidés. Hier, les gens disaient partout que si les médiateurs « ne parlaient pas bon français » (par quoi ils entendent le retour immédiat au programme de Transition et le départ des putschistes), le feu repartira. Certains exprimaient des vœux violents pour l’assassinat de Diendiéré, espérant lui faire subir « le même sort qu’à Samuel Doe », le despote libérien qui a fini ses jours de manière dantesque dans une brouette, les oreilles coupées et servies en potage. « Diendiéré président, c’est vilain à entendre même ! » me dit un taximan, qui ajoute que si jamais « les Burkinabés dorment assez pour que ça arrive », il quittera le pays. Plus tard, une dame de mes amis dit à peu près la même chose en exprimant l’espoir que la signature de Diendiéré n’a jamais été apposée sur aucun document officiel de l’Etat burkinabé en qualité de « chef d’Etat » – ce qui lui apparaissait comme une souillure ineffaçable.

Hier, j’ai pu circuler dans une ville au calme précaire, comme disent bien les journalistes. Tous les commerces étaient fermés, et la circulation était fluide, gênée seulement ici et là par les barricades dressées non pas contre les voitures civiles, mais pour ralentir les bidasses dans leurs exercices de répression.

« Un crime », disait Balzac, « est avant tout un manque de raisonnement ». Diendiéré n’a pas raisonné. Sous des airs de personnes mûre et responsable, il a agi comme un enfant gâté (ce qu’il est, en réalité), sans apercevoir toute la chaîne logique du piège dans lequel il s’enferrait lui-même. Ce qui rend particulièrement difficile la tâche des médiateurs, c’est que les Burkinabés ne lui pardonneront jamais les morts et le gâchis. Si l’accord trouvé lui ménage une porte de sortie, cela sera difficile à faire avaler à la population qui désire une punition rigoureuse. « Le loup est sorti du bois, il faut l’abattre », disent certains.

Le souhait unanime, dans tous les cas, c’est de faire comme si Diendiéré n’a rien fait, c’est-à-dire d’ôter toute importance, toute conséquence à son action – réduite au statut de distraction passagère, et non pas d’un fait dans les annales du Burkina. C’est pour cela, par exemple, que les gens ne veulent pas laisser Kafando se retirer. Ce dernier est un retraité sans ambition politique, appelé au service et qui, apparemment, attendait avec impatience la fin de la Transition pour retourner à sa paisible existence privée. Il a voulu profiter des évènements pour se démettre, mais comme cela peut paraître une conséquence de quelque chose qu’on ne veut pas tenir pour avoir eu de conséquence, il lui sera sans doute impossible de rendre son tablier.

Sur la question de la convenance personnelle, certains disent que Diendiéré a fait son coup surtout pour complaire à Eddy Komboïgo, le patron du CDP qui est aussi son beau-frère. Et qui est un des recalés des prochaines élections (si tant est que…).

Débat politique chez le cafetier, ce matin, entre quelqu’un qui défend Diendiéré et d’autres qui l’attaquent. La personne défendant Diendiéré ne lui montrait pas un soutien sur le fond, mais sur la forme. Selon lui, il avait agi par légitime défense, parce qu’il avait compris que la Transition allait le mettre au pilori, notamment avec la réouverture du dossier Sankara. A son avis, une telle réouverture était juste, mais ne relevait pas de la Transition, dont le job aurait dû être de se contenter d’organiser les élections. Ses antagonistes rejetèrent ce point de vue en indiquant que s’il ne s’était agi que de faire des élections, et étant donné que l’appareil d’Etat avait intégralement survécu à la chute de Compaoré et que la constitution restait en vigueur, 90 jours auraient suffi ; que si l’on avait décidé de mettre en place une Transition de douze mois, c’était bien pour mettre à plat un certain nombre de problèmes ; que si des gens étaient morts les 30 et 31 octobre 2014, ce n’était pas uniquement pour des élections, mais aussi pour des questions de justice. L’avocat de Diendiéré en convint, mais insista sur le fait que ce dernier n’avait pas à accepter d’être jugé « par n’importe qui. » « Qui appelles-tu n’importe qui ? » demanda son antagoniste, « la Transition ? » « Oui, la Transition ! » « La Transition n’est pas n’importe qui, c’est le peuple qui l’a mise en place ! » « Ah ! Arrêtez donc de parler de peuple ! » (Cette réaction du personnage, à propos du concept de « peuple », s’est répétée plusieurs fois).

Et c’est là, je pense, où leur débat coince. Evidemment, l’avocat de Diendiéré a raison sur le fait que le mandat de la Transition n’a pas reçu une définition assez claire pour lui permettre de mettre Diendiéré dans son collimateur. Mais il a tort en substance sur deux points : (1) le mandat de la Transition ne se limitait pas à l’organisation des élections et incluait bel et bien l’élimination du régime de Blaise Compaoré, qui étouffait l’Etat burkinabé et bloquait l’émergence d’une véritable république burkinabé. Les piliers subsistants de ce régime, après le départ de leur patron, c’était le CDP et le RSP. Il n’était pas possible d’écarter le CDP sans mettre à mal les principes de la démocratie, mais il était possible, au moins, de le sanctionner et de l’affaiblir afin qu’il ne représente pas de danger mortel à la restauration de l’Etat et à la mise en route d’un système démocratique. Quant au RSP, il était le pilier du régime et devait effectivement disparaître puisqu’il n’avait plus aucune raison d’être étant donné l’effondrement du régime ; et (2) Diendiéré, jadis décrit par certains comme un « caillou dans la Transition », était de toute façon un danger politique. Se débarrasser de Blaise sans s’être débarrassé de lui, c’était, dès le départ, un risque de déraillement de la Transition. De fait, celui qui défendait Diendiéré oublie apparemment que ce dernier a essayé, dès le début, d’en contrôler le déroulement par la force des armes ; il oublie que c’est Diendiéré qui a imposé Zida au poste de premier ministre afin non seulement de protéger ses arrières, mais aussi d’œuvrer à reprendre la haute main sur tout le processus ; il oublie que le RSP, subrepticement poussé par Diendiéré, a à au moins trois reprises, essayer de dérailler la Transition et n’a échoué que grâce à la vigilance du ministre Auguste Denise Barry, dont le RSP a obtenu la tête en juillet ; il oublie que, à y bien regarder, c’est donc toujours la Transition qui a été en état de légitime défense face à ce que d’aucuns appellent à présent « la milice de Diendiéré », et qu’au final, c’est Diendiéré qui a frappé la Transition hors de tout droit, alors que si même la Transition avait eu Diendiéré dans son collimateur, au moins c’était à travers un processus judiciaire qui lui laissait toutes ses chances de se défendre par le droit, et même par la politique.

A noter : le nombre de gens qui sont convaincus que Fatou, la femme de Diendiéré, est derrière son action.

Heurts au niveau de l’hôtel Laïco où le problème de base apparaît : si le coup d’Etat est considéré comme nul et non avenu, les blackboulés des élections ne peuvent être intégrés dans le processus – et Diendiéré doit être arrêté. Et là, surtout sur ce dernier point, on se heurte à un mur.

Naturellement, si Diendiéré avait été un homme d’honneur, il aurait accepté de se sacrifier. Au Japon, on l’imagine faire seppuku, et dans d’autres contextes, faire reddition afin de mettre fin à une crise qu’il a provoquée sciemment et pour laquelle il a sacrifié plusieurs vies. Mais Diendiéré n’est pas un homme d’honneur : importance incontournable du caractère des personnes, dans l’histoire.

Tout à l’heure, quelqu’un exprimant de nouveau cette répugnance à associer la figure de Diendiéré et l’Etat burkinabé : « Dire qu’il a foulé le tapis rouge ! » Avec une moue dégoûtée.

Lundi 21 septembre

Viens d’apprendre que la médiation propose l’intégration des blackboulés dans le processus électoral et l’amnistie pour les putschistes – donc une victoire complète pour le CDP-RSD, acquise dans le sang et devant être sanctionné par la CEDEAO, organisation soulevant depuis longtemps les suspicions des Burkinabés. La CEDEAO a décidé non seulement de récompenser les putschistes, mais, en somme, de les encourager à répéter leur action si, dans le futur, un résultat politique quelconque ne leur convenait pas. L’implication politique profonde, c’est que la CEDEAO se montre capable de déstabiliser la région qu’elle est en charge de stabiliser…

L’implication de « politique réelle », c’est qu’il y a du Alassane Dramane Ouattara là-dedans. Diendiéré se trouvait à Abidjan avant son putsch, comme le rapportent les journaux ivoiriens. Si Diendiéré, prudent comme un serpent, comme tout le monde le reconnaît, a fait ce qu’il a fait, c’est qu’il a dû avoir des garanties – qui ne peuvent provenir que d’Abidjan.

Et Ouattara c’est un poids lourd non seulement à Abuja (CEDEAO), mais à Paris également. Il est clair que Macky Sall n’était qu’un commis voyageur : il est parti en catimini, sans tenir une conférence de signature des accords publiant le consensus burkinabé. Cela indique que le consensus n’existe pas et que le texte a été unilatéral, peut-être rédigé à l’avance.

Dans tous les cas, ce départ brusque pour aller consulter des dirigeants étrangers, ce n’est pas une manière de conclure une crise politique nationale.

La seule issue, apparemment, c’est un contre coup d’Etat exécuté par le reste de l’armée, afin que la force réponde à la force – puisque le droit (CEDEAO) a démissionné.

Nouvelles de Yako, bled de Diendiéré – et de Zida ! Diendiéré est originaire d’un établissement clanique qui s’appelle Songnaba – « assiste le roi ». Les gens de Songnaba n’ont pas le droit de régner, ce qui expliquerait en partie que personne, à Yako, ne se soit opposé au saccage du domicile de Diendiéré. Cela est sans doute vrai, et expliquerait aussi pourquoi Diendiéré n’a pas craché feu et flammes en jurant de punir les coupables, comme cela aurait été indéniablement le cas au Niger. Il s’est contenté de dire qu’il comprenait !

[15h08] Echoué à quitter Ouagadougou – y compris en tâchant de louer un véhicule. Où j’apprends aussi que Air France n’a pas le droit de transporter des passagers de Niamey à Ouaga, l’Etat burkinabé ayant donné le monopole de cette desserte à Air Burkina, qui ne la sert qu’avec deux vols par semaine.

L’armée est – comme je l’escomptais – en train d’organiser un contre-putsch. Des colonnes militaires sont en train de descendre sur Ouaga de Fada, Kaya et Dédougou – prenant acte de l’échec de la CEDEAO. Les militaires de Bobo étaient à Ouaga depuis hier nuit, ce qui explique que les goumiers du RSP aient déserté la Place de la Nation en fin de nuit. J’essayais d’éviter d’être pris dans cet orage dont la durée ne peut être présumée, mais c’est bien tard pour cela ! En même temps, je ne peux m’empêcher de me réjouir de ce développement – en espérant qu’il n’aboutira pas à un bain de sang.

Il y a eu des défections au sein du RSP. Apparemment, la plupart d’entre les troufions du RSP qui avaient été mobilisés pour le putsch ne se rendaient pas compte de ce dans quoi ils étaient entraînés. Ils auraient été rassemblés pour organiser une protestation contre leur dissolution qui, leur aurait-on dit, était imminente. Cette sorte de protestation syndicale – si l’on peut dire – servit à commettre le coup d’Etat.

[16h] Ouaga est devenue une ville morte.

Le RSP est, en ce moment même, en train de passer du statut de putschiste à celui de rebelle, qui avait toujours été, dans le fond, sa réalité. Dans la mesure où il n’a ni pu empêcher l’armée d’entrer à Ouagadougou, ni pu quitter la ville, on ne peut plus considérer qu’il a le pouvoir…

[16h54] Rumeur : Diendiéré serait chez le mogho naba ; à moins que ce ne soit des gens de l’état-major. C’est à deux pas d’ici…

[18h02] Eté devant chez le mogho naba où Diendiéré s’est refugié depuis plus d’une heure. Foule en liesse, motos, vuvuzela, klaxon, sifflets, manifestations de joie, mais aussi colère. Certains disent que c’est leur mouton de la Tabaski qu’ils sont venus prendre et voudraient l’amener sur la Place de la Nation pour un sacrifice en bonne et due forme.

Diendiéré était venu chez le mogho naba avec le cardinal Ouédraogo, afin de parvenir à se faire recevoir. Une personne de la cour appelle mes amis pour annoncer qu’il y a été « désarmé » ( ?)

Je rentre pour trouver RFI et France 24, en retard, qui continuent à parler de la médiation et se demandent, avec force analyse, si les putschistes pourraient se maintenir face à l’armée régulière ! C’est assez ridicule, car « les RSP » sont en fuite dans tous les sens et sont parfois cueillis par la population.

[19h02] C’est maintenant seulement que RFI rapporte la présence de Diendiéré chez le mogho naba.

[19h48] Pas de couvre-feu, mais un jeune me dit que les militaires entrent en ville à 22h. En rentrant à l’hôtel proche de la gare où j’avais pris une chambre, je fais un détour par la Place de la Nation, ces quatre derniers jours maintenue déserte par des contingents de RSP postés aux quatre coins. Elle était bondée.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :