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Haffner & Snyder sur Hitler — 1

Publié le

Etant donné la longueur de cet essai, je le publie par tranches…

tryphon

Quand, enfant, je lisais Les Aventures de Tintin et Milou, le personnage qui me fascinait le plus était le professeur Tournesol. Chez nous, il était devenu synonyme du distrait par excellence, mais en y songeant bien, je m’étais aperçu qu’il n’était pas le moins du monde distrait. Son unique problème était d’être malentendant. Pas sourd, malentendant. Entendant mal, il comprenait mal. Il interprétait constamment, dans un sens erroné, ce qu’il entendait, et du coup, ne se rendait jamais compte de la nature exacte de ce qui se passait autour de lui. Il vivait dans un univers qui n’existait que pour lui, tout en étant sûr de le partager avec tous ceux qui s’agitaient autour de lui. Cet univers contrastait étrangement avec celui de Tintin. Tandis que Tintin traversait chaque histoire dans une constante activité, passant de rebondissement à rebondissement, dans un temps véloce hérissé de risques et d’incidents, Tournesol, qui partageait souvent ces moments avec lui, naviguait dans une quiétude étale où tout lui apparaissait normal et anodin, et où les règles de la décence et de la bonne éducation bourgeoises – courtoisie, véracité, amabilité, teintées d’ailleurs par sa profonde gentillesse personnelle – lui paraissaient être constamment respectées. Les rares fois où sa bulle auditive a crevé pour le confronter à la réalité du monde brutal de Tintin et de Haddock, il est entré dans des colères monstre, comme lorsque le Capitaine Haddock l’a traité de « zouave » dans Objectif Lune, à un moment où il pouvait entendre ; où lorsque Laszlo Carreidas a fait voler son chapeau d’une chiquenaude dans Vol 714 pour Sidney – ce geste insultant, il n’avait pas besoin d’oreille pour le comprendre, et Carreidas a bien regretté de l’avoir accompli.

La relation entre Tournesol et le monde de Tintin me fait penser à celle de Hitler et l’Allemagne – mais inversée. Hitler, c’était l’aventurier fou, l’anarchiste satanique cavalcadant aux rebords d’un volcan de brûlante malfaisance, et l’Allemagne, c’est la nation décente et régulière (au moins dans la politique des Etats-nation telle qu’elle avait été mise en place par l’histoire de l’Europe) qui, « malentendant » son propos en Tournesol collectif, l’a suivi dans ses aventures sans savoir ce qu’elle faisait – jusqu’à ce qu’il fût tragiquement trop tard.

C’est un peu gros ? C’est un peu caricaturée la thèse de Timothy Snyder, dans Black Earth : the Holocaust as History and Warning – qui me convainc plus que son précédent ouvrage, Bloodlands : Europe Between Hitler and Stalin. Je ne l’ai pas lu, j’en ai lu seulement un concentré dans The New York Review of Books – mais cette lecture venait après celle de l’essai plus ancien de Sebastian Haffner, The Meaning of Hitler, que j’avais faite d’une traite, en août, et qu’il me semble intéressant de comparer à Snyder. Cette implication des thèses de Haffner et Snyder peut être critiquée ou rejetée, mais la manière par laquelle ils y aboutissent – une étude psychopathologique de Hitler basée sur l’analyse de ses actes et idées – a quelque chose de singulièrement lumineux. Commençons d’abord par synthétiser mes notes sur Haffner (pseudonyme du journaliste allemand Raimund Pretzel, opposant au nazisme, refugié à Londres dès 1938 et auteur de nombreux ouvrages sur ces pages glauques de l’histoire de son pays).

Dans The Meaning of Hitler, Haffner soutient donc à peu près la même thèse que Snyder : Hitler n’était pas un produit spécifique de l’histoire de l’Allemagne, mais une sorte de génie monomane dont la grandeur particulière fut d’avoir su s’emparer du destin d’une grande nation pour, tel un Pygmalion ou plutôt un docteur Frankenstein à l’échelle d’un peuple, l’entraîner, en une rapide séquence, du pinacle de la puissance à l’abîme de l’infamie. Le portrait de la vie et de l’action de Hitler que dresse Haffner ressemble à celui qu’on aurait pu faire d’un grand écrivain ou d’un grand artiste, avec une focalisation sur ces dispositions d’esprit maniaques et obsessionnelles qui trament les grandes œuvres et qui, indéniablement, ont quelque chose d’étrange ou de pathologique. Il s’agit non pas d’une biographie de Hitler, mais d’un essai d’élucidation du personnage et de l’histoire dont il fut l’axe et le centre – proche en cela, par exemple, des essais historiques de Macaulay, auxquels il ressemble d’ailleurs par un ton égal et analytique d’où jaillissent soudain des aperçus qui fournissent un éclairage à la fois inattendu et convaincant sur des choses qu’on pensait avoir depuis longtemps sues et entendues. D’autres fois, Haffner exprime nettement des vérités qu’on sentait confusément. Son ouvrage est, en tout cas, construit de manière très délibérée. Il commence par une sorte de caractérisation psychologique de Hitler de laquelle se dégage toute l’étrangeté d’une personnalité monomane. La vie de Hitler est une « vie vide », elle manque de « tout ce qui, normalement, confère poids, chaleur et dignité à une existence humaine : éducation, occupation, amour, amitié, mariage, paternité ». C’est une vie entièrement consumée par la passion politique, la passion historique même – une vie « étrangement légère et [qui] fut supprimée avec légèreté ». Hitler ne s’est jamais attaché à une femme : les deux représentantes du sexe féminin qui ont servi sa libido ont été des êtres malheureux, au point que la première (sa nièce Geli Raubal) s’est suicidée et la seconde (Eva Braun) a commis deux tentatives de suicide, avant le suicide final dans le Führerbunker. Hitler ne s’est jamais non plus attaché à un ami. Le seul personnage qui ait pu avoir des prétentions à son amitié, Ernst Röhm, fut supprimé par convenance politique (pour cimenter la loyauté de la Wehrmacht) et Haffner note que l’on peut presque soupçonner que le fait que Röhm ait eu le droit de se considérer comme son ami a été, pour Hitler, une raison supplémentaire de se débarrasser de lui. Etc.

Ces vues sont tout aussi éclairantes pour ce qui est de l’engagement politique de Hitler. Hitler ne s’est jamais vu comme un politicien professionnel et n’a d’ailleurs pas eu de carrière politique, au sens de se faire élire député, devenir ministre, occuper telle ou telle fonction, etc., même pas dans son parti où le seul titre qu’il ait accepté fut celui de « chef (Führer) du parti ». « Son premier poste politique fut celui de chancelier du Reich ; considéré d’un point de vue professionnel, il fut un bien étrange chancelier : il quittait la capitale quand ça lui chantait, lisait ou ne lisait pas les dossiers quand il le voulait, ne tint conseil de cabinet qu’irrégulièrement et plus du tout après 1938. Son mode de travail politique ne fut jamais celui du premier des agents de l’Etat (top public servant), mais celui d’un artiste libre et sans entraves attendant l’inspiration, apparemment oisif des jours et des semaines durant, avant de se jeter soudain dans une frénésie d’activités. » Ce fonctionnement « artiste » sera, pour Haffner, le talon d’Achille de Hitler – lorsque sera venu le temps où il dut endosser la responsabilité permanente du commandement en chef militaire et que son inspiration ne fut plus guère au rendez-vous.

Pour Haffner, comme – on le verra – pour Snyder, l’une des deux obsessions centrales de Hitler, c’est l’antisémitisme, un antisémitisme qui, pour l’un comme pour l’autre auteur, n’avait rien d’historiquement allemand. A cet égard, cependant, Snyder est plus intéressant et plus convaincant que Haffner. Selon Haffner, l’antisémitisme de Hitler était d’origine est-européenne, excipant du fait – avéré – qu’en Europe de l’Est, contrairement à l’Allemagne et à l’Europe de l’Ouest, l’antisémitisme était « endémique et meurtrier ». Il ajoute que cedit antisémitisme est-européen était « dirigé non vers l’assimilation ou l’intégration, mais vers la liquidation et l’extermination ». Je pense qu’il commet là une exagération rhétorique pour accréditer sa thèse d’un antisémitisme est-européen de Hitler, et que la haine hitlérienne des Juifs était d’une nature fort différente, et d’un ordre bien plus extrême, que ce qu’on trouvait même en Europe de l’Est. D’ailleurs tout en assurant que c’est à Vienne – dans ce troisième district où, selon le mot de Metternich, les Balkans commenceraient – que Hitler prit le virus de cet antisémitisme violent, Haffner est bien obligé d’ajouter : « Comment, nous l’ignorons. Il n’y a nulle trace d’aucune expérience personnelle déplaisante et il n’a lui-même jamais affirmé quoi que ce soit à cet égard. » Donc pourquoi imaginer une origine est-européenne à cet antisémitisme ? Non pas – comme on pourrait le supposer – pour en disculper les Allemands, mais parce qu’il s’agissait pour Haffner d’un mystère et que, comme beaucoup d’analystes, il préfère imaginer ou fabriquer une réponse plutôt que de laisser une question en suspens.

L’autre obsession centrale de Hitler, selon Haffner (mais pas selon Snyder), c’est le nationalisme « grand-allemand », qui expliquerait pourquoi, né Autrichien, Hitler a choisi l’Allemagne comme sa véritable patrie. On verra que Snyder offre une explication différente, plus extraordinaire, mais aussi plus convaincante par rapport aux faits et conséquences, à cette action fondatrice de l’épopée funeste de Hitler. Quoiqu’il en soit, une fois de l’autre côté de la frontière où, selon Haffner, on ne percevait plus les Autrichiens comme des étrangers, Hitler pouvait envisager sérieusement de se lancer dans l’action politique parce qu’« au lendemain d’une révolution qui avait aboli le règne des princes et les privilèges de la noblesse, aucun politicien allemand n’était désormais confronté à des barrières sociales ». Fait intéressant et, comme il le note, généralement négligé. Il y a bien eu, en 1918, une espèce de révolution en Allemagne. Comme elle n’a pas abouti à l’établissement d’un Etat et d’un nouveau système politique, on fait comme s’il ne s’était rien passé. Mais si l’œuvre positive d’une révolution (la fondation d’un Etat) n’a pas eu lieu, l’œuvre négative (la destruction de l’ordre ancien) s’est bien produite. Si l’on songe au fait que le triomphe des Bolcheviks, en Russie, fut le résultat d’une série d’accidents et de petits faits qui avaient été bien prêts de ne pas se produire, on peut dire que la situation, dans les deux pays, n’étaient guère différente : la République de Weimar, c’est ce qu’aurait eu la Russie si les Mencheviks étaient restés aux affaires, comme ils étaient partis pour le faire. En ce sens, Lénine et Staline ont réussi, à l’extrême gauche, ce que Hitler a tenté d’accomplir à l’extrême droite avec la tentative de putsch de 1923 (ce qui explique aussi à quel point Hitler, en organisant son mouvement et parti, s’est inspiré des mouvements et partis d’extrême-gauche, amenant Haffner – homme de droite – à insister à plusieurs reprises un peu lourdement sur cette proximité méthodologique pour laisser entendre qu’il y avait du gauchiste chez Hitler).

En entrant en politique, Hitler se rendit compte d’un certain aspect décisif de son génie politique : la capacité de conjurer un hypnotisme de masse à travers le langage. Haffner dit que ce fut là longtemps son seul et unique capital politique. Il ne note pas à quel point cela le rapproche d’un artiste. Cet hypnotisme de masse, c’était la capacité de plonger les gens dans un état différent de leur état habituel, ce qui est l’objectif de tout art – la musique, la poésie en particulier. L’art, en gros, intensifie ou surchauffe nos sentiments jusqu’à ce qu’ils nous emplissent et nous soulèvent vers une perception nouvelle de la vie et de la réalité. Le discours, chez Hitler, procédait de la même manière – chez Hitler et chez tous les grands orateurs d’ailleurs. Le procédé n’a donc rien de choquant ou d’extraordinaire : ce qui était choquant, c’est la nature des sentiments que Hitler cherchait – et réussissait généralement – à surchauffer.

L’effet des discours de Hitler – que je ne puis jamais sentir, n’étant pas germanophone – a, par exemple, changé la vie de Goebbels. Avant d’entendre Hitler, Goebbels n’avait aucune estime particulière à son égard. Mais apparemment, après avoir été affecté par la puissance hypnotique du verbe hitlérien, il en demeura si éternellement impressionné que, vers la fin de la guerre, il se désolait de ce que Hitler refusait désormais de s’adresser au peuple, convaincu que s’il le faisait, son verbe galvaniserait des Allemands qui sombraient dans la désillusion. Il est intéressant, au reste, que Hitler n’ait plus voulu à partir d’un moment, exercer son génie d’orateur – dès 1943, je crois. Signe que quelque chose en lui n’y croyait déjà plus !

Le point où Haffner m’a convaincu que Hitler n’était pas vraiment un produit de l’histoire d’Allemagne se trouve au niveau où il définit le projet politique de Hitler. Mais Haffner lui-même n’a pas tout à fait compris la profonde pertinence de son propos – c’est Snyder qui la mettra au clair.

Hitler avait détaillé son projet politique dans deux ouvrages: Mein Kampf (« Mon Combat ») et Zweites Buch (« Le Second livre »). Le premier avait été publié en 1923 et n’avait guère eu de succès, si bien que le second, terminé en 1928, n’a pas été publié à ce moment-là (il le fut en 1961): réarmer l’Allemagne et détruire le traité de Versailles, régler son compte à une France « négrifiée », trouver un arrangement avec les Anglais, « frères aryens » en lutte contre les Juifs, conquérir la Russie, exterminer les Juifs, dominer le monde, affronter les Etats-Unis. Objectifs démentiels qui postulaient, en somme, que l’histoire était une sorte de pâte à malaxer – chose que même les marxistes-léninistes, pour qui l’homme devait agir sur l’histoire, n’avaient songer à proclamer.

Contrairement à Snyder, Haffner n’a pas bien saisi la signification de l’antisémitisme de Hitler, mais il a bien vu que son objectif principal était la conquête de la Russie. Surtout, il a bien vu quelque chose de particulier : « Hitler avait quarante-cinq ans lorsqu’il devint Der Fürhrer. Ceci souleva… la question de savoir jusqu’à quel point il serait en mesure d’accomplir son programme durant sa vie ; et il répondit à cette question avec la décision politique la plus extraordinaire de toutes, décision qui n’est pas encore universellement connue, et qui fut la première qu’il garda entièrement secrète. Sa réponse : tout ! Et cette réponse impliquait une forme de monstruosité, la subordination de ses vues politiques, de son calendrier politique à la durée présumée de son existence sur terre. » Décision sans précédent, note Haffner, et faisant fi du fait qu’après tout, « la vie d’un homme est brève, celle des Etats et des nations est longue », ce qui est une donnée fondamentale que tous les « grands hommes » qui ont voulu « faire l’Histoire » ont toujours reconnue, « par raison ou par instinct ». Haffner avait, auparavant, comparé Hitler à Bismarck, Napoléon, Lénine et Mao, et il note ici, à leur propos : « Bismarck s’est bâti une position puissante mais nettement circonscrite dans un système constitutionnel destiné à durer, et lorsqu’il dut quitter cette position, il le fit avec colère mais obéissance. Napoléon essaya de fonder une dynastie. Lénine et Mao organisèrent les partis qu’ils avaient fondés de sorte qu’ils puissent être des pépinières de successeurs, et ces partis ont effectivement produit des successeurs compétents… » Tel ne fut le cas, à aucun égard, de Hitler, qui « refusa de penser au-delà de sa durée de vie. Tout devait arriver par lui ».

haffner snyder

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