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Journal de putsch

Publié le

Mercredi 16 septembre

Ultime soubresaut du régime Compaoré, moins d’un an après l’éviction du minotaure de Kosyam : son fameux Régiment de la Sécurité Présidentielle préfère apparemment dérailler le pays entier plutôt que de renoncer à ses privilèges illicites. Pour cimenter l’allégeance du RSP, Compaoré lui avait créé toute une série de rentes dissimulées, des fausses rémunérations, d’opulents pourboires, etc. En échange, le RSP, comme jadis les Tontons Macoutes haïtiens de sinistre mémoire, se tenait prêt à exercer la violence non-légitime du régime. La Commission de réconciliation et de réformes préconise sa dissolution. La mesure est, à mon avis, nécessaire : le RSP n’est pas une unité républicaine, il relevait des manières qu’avait le régime de Compaoré d’exister en dépit des intérêts publics des Burkinabés. A ce titre il était normal, dans la logique perverse du régime, qu’il ait été entretenu et financé par des moyens illégaux. Et il n’était pas possible de maintenir en l’état une telle incongruité. Même si on avait décidé de le préserver, il eût fallu le dépouiller de ses rentes illicites – ce qui, pour ses membres, après la chute de leur patron, était devenu sa principale raison de continuer à exister. En somme, le RSP était devenu une sorte de gang armé au cœur du dispositif militaire burkinabé, et aucune mesure sérieuse n’avait été prise pour l’affaiblir. Ses membres sont, pour la plupart, des soudards et des brutes épaisses qui n’ont cure des conséquences et ramifications politiques de leurs actions, et qui sont restés lourdement armés, le mufle dans un râtelier duquel il était devenu hors de question, pour eux, de s’éloigner. C’est grotesque, bien entendu, et malheureusement, du même ordre de grotesque que Dadis Camara ou Sanogo. Le Burkina ne mérite pas ceci, mais le risque était là, dès lors que la Commission, après avoir blackboulé les soutiens civils du régime Compoaré en les interdisant d’élection, s’était enhardie à vouloir également en finir avec ses soutiens militaires. Cette tâche aurait pu être laissée au président élu, mais je comprends aussi qu’on veuille la mener à bien dès maintenant, pour lever toute ambiguïté dans le système politique qui émergeait.

Jeudi 17 septembre

RFI est coupée et son siège encerclé, mais je me suis rendu compte qu’il était possible de la capter à travers le bouquet télévision. Je tombe sur une interview de Salif Diallo qui dit sa certitude qu’il y a des « politiciens » derrière le coup. Effectivement, les gens du parti de Compaoré, le CDP, se sont refusés à condamner le coup et estiment qu’il était « prévisible » étant donné le fait que le processus de transition bafouerait la démocratie. Le siège dudit parti a été mis à sac. Il me semble que cette attitude est impudente. Pas imprudente, mais impudente. Bien sûr, c’est aussi imprudent au cas où le coup échouerait : car je suis persuadé qu’on exciperait alors de ces propos pour éliminer ce parti de la scène politique, chose que beaucoup avaient réclamé au début de la Transition. Mais c’est surtout impudent, car elle montre que ce parti, en fin de compte, est prêt à tout pour revenir au pouvoir et ne peut se résoudre à faire contre mauvaise fortune bon cœur. C’est un parti anarchiste : mon pouvoir ou le chaos. Ce parti avait, il y a quelques semaines, essayé sans succès de mobiliser la population contre « l’exclusion » (le fait que certains de ses dignitaires avaient été interdits d’élection pour avoir soutenu le projet de prolongation de Compaoré).

J’habite à Nangrin, à quelques minutes de marche de Kosyam. Il s’agit du premier quartier périphérique après Ouaga 2000, sur la route du Sud. Chaque matin, à partir de 6h, une file continue de véhicules en tout genre – dominée par l’élément à deux roues – monte vers la ville. Ce matin, je suis sorti tôt pour prendre le pouls de la situation. Des gens montaient bien vers la ville, quoique de façon plutôt fluide. Les boutiques restaient fermées, devanture bâchée, comme pour se camoufler – crainte de pillages qui peuvent survenir en cas de désordre. Dans les rues intérieures du quartier, de petits groupes ici et là, inhabituels rassemblements pour venir aux nouvelles, commenter. Peut-être savoir quoi faire. Bien que je ne comprends pas ce qui se dit, je vois bien que l’humeur est à la tristesse et à la colère, non sans une certaine alacrité chez les plus jeunes. Devant chez moi, un jeune apparaît, rejoignant ses amis en s’écriant « Les Ouagalais ! Les Ouagalais ! », comme pour dire : qu’attendez-vous donc. Je me décide de me rapprocher de la ville et me met à marcher dans la direction du rond-point de l’hôtel Palace, qui sépare Nangrin et Ouaga 2000 – avec une étendue champêtre plantée de mil. Mais je me rends compte que les véhicules refluent en partie, tandis que d’autres continuent à montrer vers la ville. Comme je passais par une rue de quartier, je ne me rendais pas bien compte de ce qui se passait, mais je finis par déboucher sur la grand’ rue – un prolongement du Boulevard France-Afrique – et découvre deux militaires, à quelques pas, fusil en l’air, qui essaient de stopper la montée vers la ville. Ils avaient bloqué deux ou trois motos et quelques bicyclettes et se comportaient en matamores face à leurs victimes. Au loin, la rue et le rond-point de l’hôtel Palace étaient déserts. Face aux matamores, la foule des deux-roues bloquée. Je me décide à faire demi-tour car la situation était manifestement dangereuse. Du reste, comme je m’apprête à prendre une rue de quartier – plutôt que de longer la grand’ rue – je manque de me faire renverser par une moto. Je me rends compte que si les matamores étaient parvenus à empêcher les gens de prendre la grand’ rue, ces derniers prenaient à présent des pistes à travers champ. Motos et bicyclettes fonçaient dans le mil ! Et derrière moi, les matamores s’étaient mis à tirer en l’air, provoquant un premier mouvement de fuite sur la grand’ rue.

Je rentre pour entendre RFI annoncer que le coup d’Etat se confirme, puisqu’un groupe qui se proclame conseil national de la démocratie vient de dissoudre les institutions de la Transition. Je n’ose zapper pour aller voir sur la télévision, car il n’y aura pas, là, d’analyse… En tout cas, le groupe justifie son action par le refus de « l’exclusion ». En somme, il essaie de garantir une reconstitution du régime Compaoré, puisque s’il organise les élections, le parti de Compaoré gagnera et le RSP se perpétuera. Du reste, il reprend les griefs du parti de Compaoré. Cette perspective étant bien claire aux esprits me semble présager une période intense et troublée. Internationalement, la situation créée par ce groupe ne sera pas reconnue ; la violence physique est très probable ; les syndicats appellent à la grève générale. Si les putschistes ne libèrent pas les personnalités détenues, c’est sans nul doute parce que ces dernières refusent de souscrire à ce que Chérif Sy, le président du CNT, qualifie de forfaiture.

Il y a quelque chose de cendreux à ce que les causes les plus précieuses puissent être décidées (même provisoirement) par quelques fusils ! Pas d’idées, pas de valeurs : quelques fusils. Savoir qu’il ne faut pas armer n’importe qui !

Il faut dire, aussi, que l’armée burkinabé n’a jamais été républicaine : je me souviens des événements sidérants au cours desquels, il y a quelques années, les militaires avaient pris d’assaut la population, pillant les boutiques et dépouillant les passants. Cela, à l’époque, m’avait paru inconcevable au Niger – et tenait, sans doute, à la manière dont le régime Compaoré gouvernait l’armée.

Cette dernière avait été divisée en factions à la chute du régime. Apparemment, aucune de ces factions n’a développé assez de puissance pour contrebalancer celle du RSP. Si le Burkina en réchappe, il lui faudra républicaniser cette armée.

Les coups de feu se sont rapprochés de chez moi : apparemment, toujours uniquement les deux matamores, qui étouffent le quartier. Une boutique qui avait précautionneusement ouvert s’est vite refermée, avant que je n’aie eu le temps d’acheter du crédit téléphonique : où l’on découvre toute l’absurdité du système des cartes prépayées. Impossible, du coup, de sonder mes amis burkinabés !

[10h19] Viens d’apprendre que le CND est bien à l’origine du putsch, comme le disait Salif Diallo ce matin. Frontières fermées : je prévoyais de rentrer au Niger avant la Tabaski. On verra bien. C’est curieux que, venant du « pays des coups d’Etat » par excellence (c’est en tout cas la seule réputation internationale du Niger pour ceux qui le connaissent), c’est ici que je dois vivre mon premier coup d’Etat ! J’ai toujours été hors du Niger lors des divers putsch qui y ont eu lieu. Mais les putsch nigériens, en particulier les deux derniers (1999 et 2010), m’ont généralement paru une sorte de progrès. Celui-ci est une chute et une régression : c’est donc assez asphyxiant de devoir le vivre ! (En juillet 2009, j’avais quitté Niamey pour ne pas assister au référendum tazartchiste de Tandja, curieusement à une époque où je lisais un texte – les Choses vues je crois – détaillant le dégoût puis le départ de Victor Hugo devant le même type de référendum organisé par « Napoléon le Petit ».)

A voir la situation tendue dans mon quartier, tout n’est toujours pas « sous contrôle », comme le voudraient les putschistes. Mais impossible, pour le moment, de savoir ce qui se passe ailleurs.

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