Flux RSS

Montesquieu, les Orthodoxes et les Soufis

Publié le

« Les lois humaines, faites pour parler à l’esprit, doivent donner des préceptes et point de conseils ; la religion, faite pour parler au cœur, doit donner beaucoup de conseils, et peu de préceptes.

» Quand, par exemple, elle donne des règles, non pas pour le bien, mais pour le meilleur ; non pas pour ce qui est bon, mais pour ce qui est parfait, il est convenable que ce soient des conseils et non pas des lois ; car la perfection ne regarde pas l’universalité des hommes ni des choses. De plus, si ce sont des lois, il en faudra une infinité d’autres pour faire observer les premières. Le célibat fut un conseil du christianisme : lorsqu’on en fit une loi pour un certain ordre de gens, il en fallut chaque jour de nouvelles pour réduire les hommes à l’observation de celle-ci. Le législateur se fatigua, il fatigua la société, pour faire exécuter aux hommes par précepte, ce que ceux qui aiment la perfection auroient exécuté comme conseil. » Montesquieu, Esprit des lois, XXIV, 7.

C’est, ce me semble, tout le problème de la Shari’a, qui a débuté comme un ensemble de préceptes, mêlé ou atténué par des conseils, mais qui, par suite de la logique ici décryptée par Montesquieu, a cru, à travers une intarissable exégèse – et le fait que les portes fameuses de l’idjitihad sont, en réalité, restées plus qu’entrebâillées – pour devenir ce droit exponentiel visant à façonner la conduite de chaque musulman vers la perfection sous le regard de Dieu. J’ai une fois expliqué qu’alors que le christianisme réserve la quête de la perfection théologale à un groupe désigné – les prêtres, les moines, bref, le clergé – l’Islam voudrait, en somme, faire de chaque musulman, idéalement, un prêtre, un clerc. Le christianisme accepte, en face du clergé, un peuple laïc, que le clergé est censé guider dans les voies de Dieu, à travers une culture plus rigoureuse de la perfection théologale, une certaine conduite qui obéit à certains préceptes. Il n’est pas étonnant que dans le christianisme (catholique), le droit canon, l’équivalent de la Shari’a si l’on veut, soit réservé au gouvernement de l’Eglise, du clergé, et ne s’étend pas à celui du peuple laïc, soumis, lui, au droit civil (parfois, dans l’ancien temps, régulé, à certains niveaux, par des injonctions religieuses – par exemple, à propos du prêt à intérêt). Le peuple laïc formant la société civile, j’en ai tiré la conséquence conceptuelle qu’en Islam, le but orthodoxe est l’établissement d’une sorte de « société cléricale », une société où chacun, gouverné par une loi de perfection – puisque divine – et non une loi de contingence, d’utilité et d’expédients – humaine, trop humaine – tendrait à devenir prêtre. Montesquieu a raison sur le fait que cela ne peut marcher, et la plupart des musulmans prennent des libertés plus ou moins constantes avec la Shari’a, quitte à s’abîmer en ablutions, en périodes de jeûne surérogatoire et autres prières « en plus » pour se repentir et de nouveau montrer soumission à la loi. Ceux que les spécialistes de l’Islam appellent « les réformistes », que les média appellent « les intégristes » et que, pour ma part, j’appelle « les sunnites orthodoxes » (au Niger, on les appelle « Izala » ou « Sounnankés »), voudraient que cette soumission soit constante et cohérente, et ils revêtent d’ailleurs souvent une apparence tout à fait sacerdotale, avec un vêtement règlementé (le pantalon raccourci, la chemise rallongée), la quête de la barbe, un langage égal, empreint de certitude, cousu d’arabismes et de citations religieuses – chez les femmes, des voiles épais. Leur détestation des soufis provient essentiellement du fait que ces derniers ont trouvé le moyen de rendre régulière une attitude inverse, et d’instaurer un mode d’être musulman qui est fort proche de la façon chrétienne – en particulier catholique – de procéder. Des intercesseurs (les « grands marabouts ») permettent au peuple de se dispenser d’une existence trop soumise à la règle, aux préceptes. Le curieux étant, du reste, que ces intercesseurs eux-mêmes ne s’y plient pas tant que ça, et tirent leur qualité non d’une plus rigoureuse quête de la perfection, mais de droits surnaturels reçus à travers l’union mystique avec la lumière mohammédienne, ce qui a bien quelque chose de papal. En tant que musulmans, les soufis ne peuvent tout à fait ignorer l’existence de ces préceptes, mais ils les transforment autant que faire se peut en conseils.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :