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A la recherche du motif-source

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Il y a un aspect des recherches en science politique que j’ai toujours trouvé frustrant, c’est l’importance accordée – par positivisme et empirisme – à la quantification plutôt qu’à l’analyse de facteurs moins saisissables par les chiffres, mais sans lesquels il me paraît impossible de comprendre la source de certains problèmes. Et le terme « source » est ici clef, si on le prend non pas comme un simple substantif, mais comme un concept. L’explication positiviste cherche la cause, non la source ; elle cherche à décrire un dispositif mécanique à travers lequel un processus est enclenché, et mène à un résultat précis. Une force mesurable est exercée, et nous avons un résultat mesurable.

Par exemple, une étude récente de la Banque mondiale rendant compte de l’improductivité de la fonction publique burkinabé a détecté que le fonctionnaire burkinabé travaille en moyenne 2 heures 30 minutes par jour (les Nigériens réagissent à cette information en concluant que le fonctionnaire nigérien, jugé encore plus paresseux et désinvolte, forcément, que le Burkinabé, travaille sans doute encore moins, peut-être 2 heures ou 1 heure 30). L’information est importante dans des pays où la fonction publique est d’ailleurs plutôt étriquée. Si la fonction publique burkinabé n’a que 70 000 agents pour une population de 18 millions, le temps qu’ils consacrent au travail réduit finalement ce nombre à 15 ou 20 000. Après cela, on n’est pas étonné que ces pays n’avancent pas. La force de travail nécessitée pour le développement – quel que soit ce qu’on entend par ce concept – n’est tout simplement pas là. Dans le contexte de nos pays, la manière la plus pertinente dont il faut comprendre ce mécanisme d’un point de vue mesurable ne doit d’ailleurs pas être, à mon sens, en termes de quantité (plus ou moins) de temps, mais en termes d’usage (gaspillage ou intensité) du temps. A la base, il n’y a de toute façon jamais assez de temps, et la notion de gaspillage est liée plus justement à la pénurie qu’à l’abondance. Je sais que c’est contre-intuitif, puisque, par exemple, ce sont les riches qui gaspillent, c’est-à-dire ceux qui, détenant des biens en abondance, peuvent les détruire sans conséquences négatives pour eux-mêmes. Mais là, précisément, est le point important : si nous parlons de gaspillage, c’est parce que les biens gaspillés existent en quantité limitée pour le collectif plutôt que pour les individus. La distribution des biens dans le collectif aboutit à un gaspillage de ces biens par une frange (en l’occurrence minoritaire) du collectif non pas parce que ces biens sont abondants, mais parce qu’ils ont été concentrés de façon disproportionnée au niveau de cette frange.

Cela peut s’appliquer au temps.

Imaginons que l’on doive planter 10 000 arbres en 24h sur un certain terrain, que la plantation d’un arbre prend cinq minutes et que le résultat positif visé est d’arrêter la désertification. Il faudra 834 personnes pour faire le travail. Mais au lieu de cela, nous avons 100 personnes qui prennent tout leur temps et mettent 30 minutes sur chaque arbre. Etant donné le contexte, ce qu’on aurait dû avoir de la part de ces personnes, c’est non seulement de consacrer effectivement 5 minutes à chaque arbre, mais d’essayer de faire encore mieux, de se montrer créatifs pour ne consacrer que 2 à 3 minutes à chaque arbre. Même à ce train forcené, on prendra plus de temps – mais on arrivera à un certain résultat positif : on n’arrêtera pas la désertification, mais on la ralentira sans doute, assez en tout cas pour gagner du temps (formule révélatrice) et peut-être accroître la force de travail sur la base des méthodes innovantes qu’on aura été forcé de concocter pour relever le défi. Avec le comportement démissionnaire qui est constaté, on atteindra un résultat négatif : la désertification avancera et le peu d’énergie qu’on fournit ne sera que du gaspillage, une perte de temps (encore une formule révélatrice).

Dans une situation de pénurie d’un certain bien – le temps – les fonctionnaires ont reçu une certaine quantité de temps à consacrer à la tâche, mais gaspillent ce temps – qui n’oublions pas, leur est, pour ainsi dire « acheté », à travers le salaire et, pour certains, les prestations sociales. Ils ne le gagnent pas, ils le perdent. Ce gaspillage de temps est, bien entendu, aussi un gaspillage d’argent (le temps, c’est de l’argent, n’est-ce pas ?) Mais la question du temps est cruciale, car au vu des immenses problèmes de nos pays, le temps est un bien rare et précieux : on n’en a tout simplement pas (troisième formule révélatrice).

On voit donc la véritable conséquence : le gaspillage de temps. Cette conséquence est relativement mesurable, quoique la quantification ne saurait prendre en compte une contribution heuristique importante de cette notion de gaspillage, à savoir le fait que le temps à une valeur quantitative (on peut estimer la productivité du temps par un rapport entre la mesure du temps de travail et celle de l’output) et qualitative (créativité, innovations). Mais la cause est présentée comme le peu de temps consacré au travail, phénomène qui aura des déterminants, mais qui paraît se suffire à lui-même dans le mécanisme d’explication. Du coup, il faudra trouver des incitations pour accroître le temps de travail, et il y a des « bonnes pratiques », comme on dit maintenant, pour y arriver, et ces bonnes pratiques reposent en général sur la philosophie libérale du souci de soi et de la peur. C’est-à-dire qu’on mettra en place une série de récompenses (souci de soi) et de sanctions (peur) forçant l’individu à se comporter d’une certaine façon, et cela peut passer même par une transformation du statut des fonctionnaires affaiblissant ou annulant les garanties qui créent leurs privilèges et les encouragent à gaspiller le temps. L’objectif, en l’occurrence, est d’augmenter – de façon contraignante – le temps réellement consacré au travail, et cet objectif découle nécessairement de la méthode quantificative. Lorsqu’on a un marteau, on cherche des clous.

A ce stade, il faut peut-être faire une pause pour indiquer deux choses : le fonctionnaire n’a pas, en général, la réputation d’avoir une forte éthique du travail – encore moins du travail bien fait. Et le souci de soi et la peur ne génèrent pas une telle éthique. Dans les pays développés, la solution la plus populaire semble être d’emprunter, avec plus ou moins de bonheur, des recettes qui semblent marcher dans le secteur privé, où la peur et le souci de soi généreraient effectivement une forte éthique du travail. Seulement, ces facteurs mécaniques ne sont que le reflet de ce que j’appellerais des facteurs « sources » et plus indéfinissables – des facteurs comme la fierté, ou l’ambition, ou encore – pour en revenir à la plus ancienne analyse de l’éthique du travail – une certaine forme de piété. En d’autres termes, même si le souci de soi et la peur jouent un rôle primordial dans la constitution d’une éthique du travail, c’est en dépendant de ces motivations plus profondes et plus ineffables. Pour une personne motivée par l’ambition, le souci de soi et la peur façonnent la conduite de façon différente de celle d’une personne motivée par la fierté. Une personne ambitieuse peut placer le souci de soi (le sens du profit et de la récompense) dans le succès avant tout, y compris lorsque ce succès passe par autre chose que le travail, ou par le travail dévoyé. C’est ce qui s’est produit, par exemple, dans un milieu professionnel – celui des traders – où l’ambition est au centre de l’éthique du travail. Jérôme Kiervel et ses compères – pris sur le fait ou ayant échappé aux foudres de la justice – n’étaient certainement pas des flemmards, mais leur goût du labeur était pour le moins destructif. Là, du reste, n’est pas la question : ce qu’il faut aussi voir, c’est que ce goût du labeur disparaîtrait dès que l’aiguillon – l’ambition – cesserait de couler de source ou serait privé de se donner carrière. Dans des milieux où l’éthique du travail doit être nourrie par la compassion ou son inverse, la cruauté, certains chez qui tel motif n’amène pas à se réveiller avant le coq ne brilleraient pas par leur productivité, ou la qualité de leur output, même en restant de longues heures à la tâche. Je ne veux pas désespérer de la nature humaine, mais je soupçonne que Heinrich Himmler n’aurait jamais fait une carrière spectaculaire chez Médecins Sans Frontières.

Le problème de toute organisation, de ce point de vue, n’est pas de réussir à faire travailler ses agents de façon quantitativement optimale en vue d’objectifs fixés par le principal (la direction de l’entreprise, le ministère, etc.) Cela peut être vraie pour des tâches de pure production, comme l’assemblage de produits manufacturés – mais non pas tellement pour quelque tâche que ce soit qui requiert marginalement plus de sophistication. En général, le travail des fonctionnaires est administratif, ce qui veut dire qu’il relève du secteur des services. Dans ce secteur, la productivité est étroitement liée à la créativité et à l’innovation. On le voit bien dans le fait que la paresse ou, si l’on préfère, l’improductivité, se manifeste par un usage abusif de la routine (l’improductivité, et aussi la corruptibilité). On le voit aussi en ceci que la majeure partie du travail de routine peut être accompli par un ordinateur : rien, à mon sens, ne signale mieux le caractère « appel aux tire-au-flanc » d’une tâche que le fait qu’elle puisse être plus avantageusement accomplie par un ordinateur et on ferait à cet égard, en Afrique, d’énormes gains de productivité si on remplaçait quantité de rombières adeptes de la méchanceté gratuite et du cure-dent baobab par Windows. L’autre détail alarmant réside dans le fait qu’alors que la fonction publique est sans doute le milieu professionnel le plus exigeant en termes de type de motif-source (la vertu du fonctionnaire doit être l’abnégation et un sens prononcé du bien public), il est aussi celui qui attire le plus les gens décidés à faire le minimum syndical. Comme c’est souvent le cas (on peut en dire de même de l’université ou de l’enseignement), une organisation qui devrait être réservée à une élite intellectuelle et morale est devenue le domaine réservé d’une certaine tourbe.

Ma solution : sélectionner sur le motif-source – ce qui implique : mettre des barrières élevées à l’accès à la fonction publique, en particulier dans les administrations stratégiques ; avoir des procédures de sélection focalisées sur le motif-source ; confier l’application de ces procédures à des organisations autonomes ; attacher à ces positions des avantages spéciaux et des distinctions tout en relevant (modérément) les taux de rémunération ou en abaissant les taux d’imposition (cette dernière mesure étant plus intéressante, politiquement parlant, car liant un avantage monétaire à une distinction politique) ; stabiliser les administrations (à la manière, par exemple, des Etats-Unis, ou les départements ministériels ne changent pas, ou très peu, dans leurs attributions et leur mandat). Etc. Ceci implique une réforme qui, dans le contexte africain, aurait les effets énergiques d’une révolution. Les problèmes africains sont immenses, oui, mais des solutions réalistes et intelligentes sont si peu souvent envisagées et/ou appliquées qu’on est parfois étonné de tout l’effet d’une petite modification.

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