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Des élections au Niger

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Il y aura bientôt des élections ici – événement que je vais manifestement manquer, si j’en juge par mon agenda, et dont l’utilité me paraît du reste douteuse. Il y a quelques années, j’étais du même avis que Staffan Lindberg ou Mamoudou Gazibo : faisons des élections, on finira par devenir démocrates, ne serait-ce que dans le sens où l’on parle de démocratie dans les régimes constitutionnels représentatifs, i.e., un régime qui préserve ses citoyens de la dictature et de l’arbitraire, s’il ne règle pas le problème de la justice sociale (ni celui, moins compris, de la liberté morale). Je le pensais dans les années 1990 et peut-être jusqu’au « Tazartché » de Tandja. Le « Tazartché » m’a révélé que les élections n’ont probablement pas joué ce rôle au Niger, et le comportement de ceux qui, aujourd’hui, sont aux commandes, ne permet pas de se payer d’illusions.

Je n’en ai jamais cru Adam Smith ou Bernard de Mandeville. Les deux soutenaient le paradoxe selon quoi l’égoïsme et l’avidité seraient les moteurs de la prospérité, et non pas le sacrifice et l’idéalisme (a-t-on remarqué que la thèse de Weber sur « l’éthique protestante » est la particularisation culturaliste d’une idée générale qui serait l’exact opposé de ces propositions de Smith, Mandeville et autres ?) Ce paradoxe n’est pas nécessairement faux, mais il n’est pas toujours vrai, et j’ai même l’impression qu’il est rarement vrai – surtout si l’on songe qu’il ne se rapporte qu’à l’économie divorcée de la politique, c’est-à-dire à une sorte de fiction aussi crédible que « l’état de nature » de Rousseau ou Locke (sauf que Rousseau ou Locke savaient au moins que leur « état de nature » était effectivement une fiction servant leur « science de l’homme », tandis que Smith pensait que sa « société commerciale » était une réalité servie par sa « science de l’homme »). Je demeure d’accord qu’au point de vue de ses intérêts individuels, on échappe difficilement à l’égoïsme, et que cette dernière mène parfois, si l’on n’y prend garde, à l’avidité, c’est-à-dire à la soif d’engranger toujours plus de possessions matérielles, sans égard particulier pour autrui. Mais si l’on considère ses intérêts en tant que membre d’un collectif, il est de pur bon sens de reconnaître qu’on doit se préoccuper d’autrui, ce qu’on ne peut faire que par idéalisme – car sortir de soi, se détacher de soi-même, réellement et non pas dans le but de se servir d’autrui à des fins égoïstes, requiert un certain oubli de soi, surtout de cette partie de soi qui a faim de satisfactions immédiates et indéterminées, en particulier le genre de satisfaction que procure l’argent. Rousseau, justement, pensait que le sentiment politique par excellence est l’amitié, c’est-à-dire donc le fait de penser aux intérêts d’autrui comme s’ils étaient les siens, de faire, dans la pensée qu’on a pour ses intérêts, une part à ceux d’autrui. Nous ne voulons pas léser un ami, nous voulons non seulement être, à son égard, juste, mais aussi bienveillant ; nous ne voulons pas qu’il pleure, et nous ne recherchons pas son bien pour le nôtre, mais pour le sien. L’amer Hobbes était certain que nous ne voulons des amis que pour notre propre bien, même lorsque cela paraît désintéressé : il poussait cela un peu trop loin pour que cela ait un sens véritable : par exemple, opinait-il, lorsque nous cherchons des gens cultivés et lettrés comme amis et compagnons, c’est parce que la culture et le savoir nous donnent du plaisir – oui-da ! Sauf que, dans l’amitié, nous ne recherchons pas que le plaisir, ni principalement. Nous cherchons aussi à partager la peine, et nous le faisons non par calcul, mais par sentiment, par un lien intérieur de dépendance sentimentale, peut-être encore plus par la possibilité, précisément, de nous oublier nous même, de ne plus être fixés par l’épuisant souci de soi. L’amitié est juste, bienveillante, tolérante, et, par son sens du respect humain, elle mène à l’amélioration mutuelle des amis – si au moins l’on parle véritablement d’amis et non pas d’autres formes d’attachement qui peuvent prendre faussement ce nom (voir, pour plus de discernement, ce qu’en dit Voltaire : « les méchants n’ont que des complices ; les voluptueux ont des compagnons de débauche ; les intéressés ont des associés ; les politiques assemblent des factieux ; le commun des hommes oisifs a des liaisons ; les princes ont des courtisans ; les hommes vertueux ont seuls des amis »). S’il y a possibilité de vertu en politique – si en un mot, il est possible de trouver ce lien si difficile à toucher du doigt entre la politique et la morale – c’est par une politisation de l’amitié, une fondation de la vie politique sur un sentiment d’amitié citoyenne ou civique.

L’idée de démocratie ou de politique civique est fondée sur une telle vision. On la retrouve bien développée dans certains écrits de penseurs grecs et romains, en particulier dans L’Ethique à Nicomaque d’Aristote et dans Lélius ou l’amitié de Cicéron. Tout cela, me dira-t-on, est idéal. Certes, oui : mais on ne s’améliore qu’en tendant vers l’idéal, et le cœur idéal de la démocratie (au sens plénier de ce concept), c’est bien l’amitié civique. La manière dont l’on vit les élections, au Niger, semble être aux antipodes de ce cœur idéal.

Il est facile d’être cynique à cet égard : dès qu’on y prête un peu attention, on se rend bien compte qu’en gros, les élections consistent à s’attrouper derrière un chef qui va conduire ses suivants à la mangeoire, une mangeoire matérialisée par la puissance de l’Etat. Cela attire toute la foule des médiocres et tout un peuple de nullités qui marchandent quelque appétence reconnue : peut-être le fait d’être le scolarisé du village, ou de faire partie d’une chefferie, ou d’une famille qui a de l’argent. Il va y avoir un grand mouvement vers les bourgades et les brousses, les fonctionnaires vont tous être en « congé technique », occupés à travailler au corps les électeurs dans leur terroir, afin de dégorger des votes pour leur parti. Cette suée sera ensuite reconnue à proportion, si le parti arrive aux affaires. Moi qui fais souvent des enquêtes auprès des responsables dans les services de l’Etat, j’ai pu voir certains résultats de tout ce processus – la toute première fois, ce fut il y a des années, lorsque je me retrouvai devant une sorte de directeur de service pour lui poser des questions sur son département. Tout à fait incapable d’y répondre, ou même de comprendre le sens de mes questions, il se contentait de répondre à mes interrogations par un regard souriant et vide, tout en se coupant les ongles et en essayant de diriger la conversation vers d’aimables sujets anodins, répétant parfois ce que je disais comme s’il s’en était avisé tout seul. Il était installé dans cet immense bureau climatisé, avec un gros traitement et des avantages, et sans doute résolu non pas à accomplir une mission dont il ne comprenait manifestement pas le premier mot, mais à s’enrichir autant que possible avant les prochaines élections – ou, si sa manigance était accrochée à celle d’un chef bombardé ministre, avant le prochain remaniement ministériel.

La supériorité de la dictature, à cet égard, c’est que le dictateur ne doit pas son pouvoir à ces sortes de foires que sont les élections, par ici. Bien entendu, si le dictateur est lui-même une pourriture, il pourrit rapidement tout le système qu’il préside, et il n’y a guère de recours, puisqu’aucune échéance électorale ne peut le détrôner. S’il est, cependant, un despote éclairé, il obtiendra des résultats certainement inférieurs à ceux qui peuvent être délivrés par une démocratie tendant vers l’idéal, mais aussi certainement supérieurs à ceux que l’on obtient avec le type de démocratie que l’on pratique au Niger.

On me pousse parfois, ici, à m’engager dans la politique, notamment avec l’argument du : « si tu veux que ça change, il faut mettre la main à la pâte, aussi merdeuse soit-elle ». Et je fais parfois réflexion qu’en dépit des conclusions cyniques énoncées plus haut, bien de gens qui s’agitent dans ce bourbier politique ont aussi ce qu’il faut bien appeler sinon des sentiments civiques, au moins des sentiments patriotiques. En fait, je suis souvent étonné par l’intensité de ces sentiments, au Niger, lorsque je les contraste avec leur traduction insignifiante dans la réalité des actes des Nigériens. Je vois bien que la chose ne relève pas de l’insincérité ou de l’hypocrisie, mais elle n’a guère de conséquence visible, puisque les mêmes personnes qui sentent de cette façon se comportent, dans la réalité de la vie, de façon routinièrement destructive vis-à-vis de leur pays – semblables en cela à ce mien oncle qui est certain d’avoir fait quelque chose lorsqu’il en a beaucoup parlé. Cela, en tout cas, me fait voir qu’il y a bien, ici comme ailleurs, un capital de sentiments patriotiques qui est laissé à l’abandon, et dans lequel aucun politicien de grosse pointure ne veut investir. S’il en apparaissait un ayant les talents et l’obsession nécessaires, il peut libérer cette énergie et transformer le pays en quelque chose qui serait méconnaissable pour ses habitants, dans la perspective où ils se trouvent actuellement. Si un tel leader existait ou apparaissait, il serait utile et indispensable de soutenir son action et de tâcher à lui apporter les lumières qu’on peut. Mais le paysage politique actuel du Niger ne montre aucune figure ayant même des traits furtifs d’un tel caractère.

Surtout, le caractère « merdeux » de la démocratie telle que pratiquée au Niger me donne l’impression que s’y investir relèverait d’un épuisant gaspillage, au moins si le but n’est pas de s’enrichir rapidement. C’est l’inverse de l’amitié – et c’est véritablement une démocratie libérale au sens où elle repose sur la concurrence en vue du profit. L’adversité motivée par l’avidité est le phénomène le plus commun du système. Elle conduit à des haines intenses – la haine à l’égard du concurrent ou de celui qui se dresse entre nous et la mangeoire – mais réversibles. Ce ne sont pas des haines idéologiques, fondées sur des différences fondamentales de valeurs et d’idées du bien et du beau, haines âpres et irréconciliables, se prêtant parfois (quand les circonstances y mènent) à des compromis, des modus vivendi, mais jamais à l’entente en vue d’une action commune, puisqu’elles ne s’éteignent pas. Le genre de haines que l’on voit se déployer entre rivaux politiques au Niger peuvent se transformer du jour au lendemain en entente dans la poursuite d’un objectif commun, parce qu’il ne s’agit que d’intérêts privés, non d’idées politiques ou d’orientation morale. Elles peuvent être compliquées par une certaine forme d’idéalisme – l’ethno-régionalisme, le seul sentiment politique capable d’amener certains à s’oublier eux-mêmes au profit d’une idée collective. Mais même cet idéalisme quelque peu inquiétant est plus rare qu’on ne le pense : la plupart de ceux qu’on accuse d’ethno-régionalisme au Niger (car la chose est publiquement mal vue, ce qui est une manifestation de ce fameux patriotisme inopérant des Nigériens) ne sont, en réalité, que des gens qui veulent se créer un capital politique ethno-régional, y voyant une solution de facilité. La preuve : une fois arrivés aux affaires, ils ne feront rien de particulier pour leur région, et s’ils favoriseront en effet la carrière ou les appétits de gens de chez eux, ce ne sera pas nécessairement pour des raisons idéalistes (« parce qu’ils sont mes frères »), mais parce que, proportionnellement, ils auront reçu plus de soutien de cette catégorie de personnes. Beaucoup, au Niger, se plaignent en ce moment de la domination des « gens de Tahoua » (région à laquelle s’identifie l’actuel président). En réalité, il y a plutôt une domination de la clique du président, dont une bonne part est effectivement originaire de Tahoua, mais qui ne dominent pas en tant qu’originaires de Tahoua, mais en tant que membres de la clique du président (en d’autres termes, si vous êtes originaire de Tahoua, mais que vous n’être pas membre de cette clique, il n’y a aucune raison pour que vous soyez plus favorisé qu’un ressortissant d’une autre région).

En un sens, il y a un bien dans toute cette contexture : il y a peu de chance de conflit civil avec un pareil arrangement de la vie politique. (Le plus curieux, pour moi, c’est qu’il y ait aussi si peu de conflit social, mais les raisons à cela se trouvent ailleurs, et je ne m’y appesantis pas ici). Cependant, c’est aussi une manière de stagner, dans le sens où on ne peut rien accomplir, on ne peut pas agir, au sens arendtien de ce terme (Hannah Arendt établit, dans La Condition humaine, une distinction entre le labeur, le travail et l’action : où le labeur est l’activité nécessaire au maintien de la permanence de la vie, tel que produire la nourriture par exemple ; le travail une activité moins asservie à la nécessité et tendant à transformer le milieu naturel au lieu de simplement l’exploiter, mais aussi subordonnée à l’objectif poursuivi ; et l’action, une activité libre et créatrice, définissant l’humanité de l’homme). Lorsque les appétits sont aussi exigeants que dans le milieu politique nigérien, il est pratiquement impossible – en dehors d’une césure révolutionnaire ou d’une lente rééducation du peuple et de la société – de les assouplir pour la seule tâche valide d’un point de vue politique : initier une voie de dégagement hors de l’impasse où l’on se trouve.

Cela est d’autant plus difficile que, parfois, des appétits satisfaits se sont mués en privilèges, c’est-à-dire des droits sans devoirs. Il s’agit là encore d’un vice de notre mode démocratique : comme l’on est moins intéressé par l’action gouvernementale que par l’accès aux ressources gouvernementales, pour y arriver, l’on a souvent laissé de tels droits se mettre en place, en se rendant compte qu’ils rendraient toute réforme bien plus difficile à mener, mais en les accordant tout de même parce qu’ils apportaient le soutien de catégories importantes d’acteurs sociaux à un moment clef.

Un tel laxisme dérive aussi du fait qu’on manque de doctrine, sinon d’idéologie. Par exemple, le régime d’exception, sous Kountché, n’avait pas vraiment d’idéologie (on le sait bien lorsqu’on le compare au régime de Sankara, à la même époque, à quoi il ressemble à bien des égards) : mais il avait une doctrine gouvernementale, c’est-à-dire un corps de principes guidant les actions du gouvernement. Même si l’on voulait user d’expédients dans un tel contexte, on tenait automatiquement compte de ces principes. Je ne crois pas que les hommes étaient meilleurs, mais ils agissaient dans un environnement où ces principes existaient réellement et activement, et il fallait en tenir compte. Aujourd’hui, une telle doctrine – qui, dans un régime multipartite, aurait dû exister au sein de chaque parti important – n’existe pas. La doctrine par défaut est donc celle qui est parfois imposée, parfois proposée par les organisations de coopération multilatérale et les organismes de coopération bilatérale (chose qui avait d’ailleurs déjà commencé sous le régime de Kountché, avec les premières manifestations de l’ajustement structurel, mais aussi, justement, avec une réticence très argumentée et un projet alternatif des hommes de gouvernement de l’époque). En fréquentant les gens qui travaillent dans ces organisations, je me suis d’ailleurs rendu compte qu’ils souhaitent souvent entendre les idées et les thèses des Nigériens, parfois parce qu’ils doutent eux-mêmes du bien-fondé de ce qu’ils pensent et voudraient avoir des interlocuteurs éclairés : mais en face d’eux, il n’y a que notre vide intellectuel, puissamment promu par la manière dont nous politiquons.

Il n’est pas impossible de lutter pour changer cette situation : mais je suis convaincu qu’une telle lutte, en l’état actuel des choses, ne passe pas par les élections.

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