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notes marocaines

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Oublier de poster les notes de mon voyage au Maroc, il y a environ deux mois, notes scribouillées littéralement « en courant » :

Le Maroc semble un pays « coincé », au propre comme au figuré. Les Marocains, comme la plupart des Nord Africains, ont le sentiment d’appartenir au monde arabe, mais aussi, d’une certaine façon, au continent africain. Du coup, ils ne savent pas trop comment s’appeler. Ils rêvent aussi de devenir européens et ont frappé, un moment donné, à la porte de l’Union Européenne (alors qu’ils n’ont jamais intégré l’Union Africaine, du fait de l’affaire du Sahara Occidental et de l’adversité algérienne). L’UE a, bien entendu, rejeté cette candidature, si bien que les Marocains se sentent isolés. Ils n’appartiennent à aucun ensemble intégrateur réel : l’Union du Maghreb Arabe est une plaisanterie dont il vaut mieux ne pas parler et l’OCI n’est qu’une agence de coopération confessionnelle. Après le meurtre de Kadhafi, le grand « mover and shaker » arabe de l’UA, le roi du Maroc a eu l’impression que la place était libre pour qu’un autre potentat nord africain puisse gagner de l’influence au sud du Sahara et, du même coup, briser l’isolement du royaume et étendre son business. Cet espoir habite la population également. A l’hôtel, l’un des serveurs – plutôt une sorte de majordome – avec qui j’avais pris l’habitude de causer, me dit une fois en souriant : « Maintenant les choses changent, on s’entend bien avec vous ! » J’eus du mal d’abord à comprendre ce qu’il entendait par « vous », avant de me rendre compte qu’il faisait ainsi allusion aux Sub-sahariens. En réalité, surtout des Sub-sahariens francophones, d’ailleurs, ce qui est une différence notable d’avec Kadhafi. Par contraste avec ce dernier, l’actuel roi du Maroc a le charisme d’un concombre. Kadhafi était cinglé, c’est-à-dire qu’il avait des visions grandioses et même grandiloquentes, et il n’hésitait pas à décaisser pour donner corps à ces visions. Kadhafi avait apparemment trouvé les moyens de vivifier le panafricanisme, au delà des différences de religion et de culture (et en dépit du fait qu’il était, lui-même, si enraciné dans sa culture). J’ai été frappé de voir à quel point il était regretté par les petites gens, au Bénin. Il est impossible d’imaginer Mohammed VI inspirer de tels sentiments. Les Sub-sahariens voient bien que ce qui intéresse le Maroc – pays, il est vrai, dépourvu des immenses ressources dont disposait Kadhafi – c’est le business, et cela ne vous donne pas vraiment un poids et un prestige politiques à même de faire bouger le schmilblick.

A l’interne, les Marocains ont le régime politique le plus étrange que j’aie jamais vu. Il faut le voir pour le croire. C’est un régime quintessentiellement machiavélique, bien que ses agents aient dépassé, à présent, le besoin d’exercer une violence physique opportuniste (que l’ancien roi, Hassan II, utilisa fort libéralement, parce qu’il ne se sentait pas en sécurité). Ils maîtrisent à présent les ruses de la manipulation mentale, des fausses rumeurs, du chantage, des menaces voilées. Bien d’opposants ont été réduits à néant à travers l’habileté gouvernementale (quoique cet adjectif soit inadéquat, comme on le verra tout à l’heure) à ternir leur réputation ou à les faire chanter. C’est ainsi que Nadia Yassine a été éliminée du paysage politique, il y a quelques années : des photos d’elle se promenant dans une rue d’Istanbul avec un homme qui n’était ni son époux ni son frère ont détruit son image auprès de sa base, et le silence dans lequel elle est depuis tombée a pu faire croire que l’entourage royal disposait de moyens encore plus dangereux de nuire à sa posture morale.

Tout ceci n’a peut-être rien de singulier. Les gouvernements ont toujours quelque chose qui les apparente à des mafias légales. Mais la manière dont les Marocains s’y sont pris pour arriver à cette entité me paraît plutôt hors de l’ordinaire. Ils se sont en gros servi d’un système créé par l’un de leurs sultans, à la fin du 16ème siècle, pour dominer et exploiter le peuple, le Makhzen, le mot qui a donné le mot français « magasin », car désignant, en effet, un lieu de stockage – là où le roi entreposait les biens et l’argent extorqués en faisant « suer le burnous ». Entre parenthèse, le sultan en question n’est autre que Moulay Ahmed Al Mansour, celui-là même qui, par cupidité, a détruit l’Empire songhay en 1591.

Ce système d’exploitation de l’homme par le roi n’avait en soi rien d’extraordinaire, et cette évolution du Maroc ressemble textuellement à celle de l’Europe monarchique commencée un peu plus tôt, avec la montée de ce que les Français appelèrent les légistes et que Michelet décrit comme une manière de satisfaire « la prodigieuse rapacité des gouvernements du quatorzième et du quinzième siècle ». Ce que décrit Michelet a été plutôt mal nommé « patrimonialisme » par Max Weber, et on peut dire que le système du Makhzen, c’était le patrimonialisme royal tel qu’élaboré dans le contexte marocain. En Europe, cependant, le « koenigsmechanismus », le mécanisme royal, fut contraint de s’ajuster à l’action d’autres groupes (aristocratie, bourgeoisie) qui forcèrent les rois à accepter un concept d’intérêts partagés (c’est là tout le sens de la Grande Charte anglaise, lorsque les aristocrates anglais contraignirent le roi Jean à respecter leurs intérêts). Ce concept d’intérêts partagés s’élargit progressivement, et finalement, lorsque les roturiers mêmes furent inclus dans sa sphère, les notions de société civile et d’intérêt public purent émerger. A ce stade, les Etats nationaux remplacèrent les Etats dynastiques/patrimoniaux (de manière très « bruyante », disons, en France, en 1789).

Le Maroc est l’exemple de ce qui se serait passé si le mécanisme royal et le système patrimonial n’avaient pas été contrebalancés et finalement dialectiquement remplacés. Les raisons en sont variées, y compris le fait que la société marocaine était constituée différemment de la société féodale d’Europe et n’avait pas produit des groupes fonctionnellement équivalents aux aristocrates et aux bourgeois. Durant la période coloniale, les Français compliquèrent davantage les choses, car ils importèrent en somme toute la machine de l’Etat national, mais sans se soucier de lui jeter des bases (ce qui aurait nécessité une bonne dose d’éducation libérale, du genre à stimuler le développement d’une société civile dynamique, chose évidemment fort peu souhaitable dans le contexte du régime colonial). Du coup, les Marocains se retrouvent avec un Etat national ayant une base fort étroite de dissidents, et un Makhzen machiavélique qui essaie d’empêcher le développement de cet Etat afin d’assurer sa survie. Tout ceci n’est évidemment pas sans créer un climat intérieur très malsain.

Ce que je viens de décrire n’est pas très différent de ce qui existe dans la plupart des pays africains post-coloniaux dira-t-on ? Partout, sur le continent, on a une classe politique mafieuse ou makhzénienne luttant contre le développement et le renforcement de l’Etat, car l’Etat prend en charge l’intérêt public et ils veulent maintenir la primauté de leurs intérêts particuliers (voir cette analyse ancienne). Mais dans le cas du Maroc, la chose est très visible grâce à une évolution historique plus ancienne. Par exemple, un ami marocain m’a raconté comment l’entourage royal – le Makhzen – paie des lobbyistes et des journalistes aux Etats-Unis pour dire du mal de l’actuel gouvernement marocain, dirigé par l’opposition islamiste. Ce gouvernement n’est pas acquis au Makhzen, et le Makhzen essaie de le déstabiliser, à l’interne comme à l’externe. A l’interne, au moment où j’atterrissais à Casa, le Makhzen venait d’éjecter deux ministres (un homme et une femme) en les amenant à démissionner après avoir répandu des articles de presse les condamnant pour s’être mariés, avec des insinuations moralement dommageables (évidemment, des ministres islamistes sont plus vulnérables à ce genre de tactique). J’avais lu un article d’un journal marocain dans l’avion (Royal Air Maroc) sur cet événement qui m’avait paru des plus étrange. Mon ami J., à Rabat, a éclairé ma lanterne. Ce type de guerre froide entre le chef du régime et le gouvernement de l’Etat n’est possible que dans le contexte très particulier du Maroc et dérive de sa constitution non écrite (les Marocains semblent obsédés par le Makhzen précisément parce qu’ils se rendent compte de sa puissance, sans pouvoir en cerner les prérogatives et les limites, comme la constitution écrite permet de le faire dans le cas du Gouvernement lui-même).

La revue Zaman – dont j’ai trouvé des numéros en revente sur la Place des Nations Unies – a consacré un numéro spécial au Makhzen, mais c’est dans un autre numéro spécial – sur le racisme négrophobe au Maroc – que j’ai trouvé un exemple presque parfait du machiavélisme du Makhzen et de la manière dont il a historiquement empêché le développement d’un Etat national au Maroc. Il s’agit de la réduction en esclavage de la population harratine du sud du Maroc par Moulay Ismaël, le Louis XIV du Maroc (mais un Louis XIV qui n’eût pu dire « l’Etat c’est moi », devant se contenter plutôt d’un « Le Makhzen c’est moi »). Le but de Moulay Ismaël était le même que celui qui était poursuivi, par d’autres moyens, par les rois d’Europe occidentale (anglais et français en particulier) aux 14ème et 15ème siècle : défendre son « domaine royal », l’étendre même, et écraser les tribus (dans le cas anglais et français, il s’agissait d’écraser les nobles, et parfois des groupes pouvant devenir boucs émissaires, comme les Albigeois du Languedoc). Pour ce faire Moulay Ismaël avait besoin d’une force militaire à sa disposition discrétionnaire, et il eut l’idée de se faire une armée d’esclaves noirs (en l’occurrence, il s’inspirait de pratiques jadis développées en Egypte, mais abandonnées depuis par crainte de voir les militaires noirs s’emparer du pouvoir, chose considérée comme effrayante du point de vue du racisme égyptien). Une telle force armée le rendait autonome vis-à-vis des tribus, tout en évitant le difficile problème que durent gérer les monarques européens avec la nécessité du mercenariat (comme l’Etat national n’existait pas encore, l’idée d’armée nationale n’avait pas de sens : pour les monarques européens, une telle idée consisterait à « armer le peuple », ce qui était perçu comme éminemment risqué, et à juste titre). Mais Moulay Ismaël n’avait pas les moyens d’acheter assez d’esclaves pour construire une armée. Du coup, il décida de réduire les harratines – noirs libres et musulmans du sud marocain – en esclavage. Il en résulta la fameuse garde des Abid Al Boukhari, qui comptera jusqu’à 60 000 hommes selon certaines sources. Mais les choses ne furent pas simples. En effet, cette décision fut des plus controversée, car certains érudits religieux contestèrent avec virulence le droit du sultan à réduire en esclavage des musulmans et on trouve même, dans les thèses du plus radical des marabouts contestataires, Abdessalam Guessous, de Fez, des arguments assimilables à une théorie des droits humains plutôt qu’à une simple théorie des « droits des musulmans ». Les marabouts du pouvoir rétorquèrent par des arguments qui insistaient sur la nature inférieure des Noirs – ce qui était une stratégie démagogue tendant à jouer sur des idées négrophobes bien connues, en feignant d’oublier que la mère de Moulay Ismaël était noire (ce qui, à lire les rapports des ambassadeurs français sur l’apparence physique du sultan, était on ne peut plus visible) et sans noter que les Noirs ainsi asservis allaient, au final (et paradoxalement), servir d’instrument de domination. Les débats acquirent une telle température que, pour y mettre un terme, Moulay Ismaël n’hésita pas à faire nuitamment étrangler Guessous. Cet épisode montre d’une part l’étouffement par le Makhzen d’une possibilité d’émergence d’un concept d’intérêts partagés (si Moulay Ismaël avait été obligé de composer avec les tribus, comme Jean sans terre avec les nobles anglais, le Maroc aurait pu avoir aussi une sorte de charte) et d’autre part la défaite d’une éventuelle conscience civile (Guessous représentait une avant garde dans cette éventualité, et sans une conscience civile active et inquiète, il n’y a pas de société civile dynamique et bien constituée, comme on le voit encore aujourd’hui en Afrique).

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