Flux RSS

L’excuse Equiano

Publié le

On me demande pourquoi je blogue si peu ces temps-ci, et je crois que je me dois de donner la raison complète. C’est que j’écris beaucoup par ailleurs. Je viens de finir un livre qui sort en octobre. Mais surtout, je suis très occupé par de la littérature. Le grand projet consiste à écrire un roman historique qui se passe dans le contexte de la traite négrière et de la double révolution française et haïtienne, à la fin du 18ème siècle, avec un narrateur africain, né dans la vallée du Sénégal, et écrivant en français du temps. Pour donner une idée de ce dont il s’agit, je poste ici une partie d’un travail parallèle que je fais, la traduction, en français 18ème, des mémoires d’Olaudah Equiano. Ce texte, qui est un classique de la littérature africaine en langue anglaise, bien connu dans les pays anglophones, est pratiquement inconnu dans les pays francophones, ce que j’estime assez scandaleux. Je le traduis donc en manière de sacerdoce, sans savoir si le résultat sera publié. Il existe déjà une traduction que j’ai parcourue et qui ne m’a pas convaincu – et d’ailleurs elle n’a pas fait époque, puisque personne ne s’en rappelle. La traduction est un travail intellectuellement et artistiquement moins exigeant que la rédaction d’un roman, et travailler sur le texte de Equiano me permet de mieux travailler mon propre texte – ce n’est donc pas une distraction, loin de là. L’idéal, alors, serait de parvenir à publier les deux en même temps, qui pourraient se soutenir ensemble auprès du public, et peut-être réussir à faire connaître Equiano chez les Francophones. Le problème, aussi, c’est que, dans le domaine du livre, nous restons dans l’Empire français, et un éditeur français ne penserait pas automatiquement à Equiano comme un auteur pouvant intéresser le public français (d’autant plus que l’étude de l’esclavage des Africains est un sujet fort mineur en France et les descendants guyano-insulaires des anciens esclaves des Français ne constituent pas un public aussi autonome que le sont, par exemple, les Afro-américains aux Etats-Unis). Mais cela n’est pas une fatalité. Du moins me dis-je cela pour m’encourager à continuer, car les Français sont tout de même de très grands traducteurs! Comme on le voit, ma traduction est annotée, et cela, parfois de façon assez idiosyncratique (mon modèle d’annotateur, c’est Edward Gibbon – et qui l’a lu sait ce que je veux dire). Elle s’accompagne aussi d’un essai en guise de préface que je ne poste pas ici. Et je le rappelle, l’état du français utilisé ici (reflétant l’anglais de Equiano) est celui du 18ème siècle, mutatis mutandis (pas toujours au plan vocabulaire: « zébrure » n’existait pas à l’époque). Enfin, on comprend qu’en dépit de la fréquente tentation de bloguer, ceci (le roman et Equiano) m’occupe beaucoup, me passionne, et me paraît plus urgent. Donc, extrait en guise d’excuse:

(NB: une partie du texte traduit posté ici est consultable en anglais ici. Et Wikipedia (anglais) a toute une page pour le livre, ici ).

CHAPITRE I.

 

Propos de l’auteur sur son pays, ses mœurs et coutumes – Administration de la justice – Embrenche – Cérémonies de mariage, divertissements publics – Mode de vie – Vêtures – Manufacture – Bâtiments – Commerce – Agriculture – Guerre et religion – Superstitions des indigènes – Cérémonies funéraires des prêtres et des magiciens – Manière curieuse de découvrir du poison – Quelques suppositions concernant l’origine des compatriotes de l’auteur, accompagnées des opinions de divers écrivains a ce sujet.

Il est difficile, je pense, quand on publie ses mémoires, d’échapper à l’imputation de vanité ; et ceci n’est point le seul désavantage qu’on doit subir : car malheureusement, ce qui sort du lot commun est rarement cru véritable, si même il l’est jamais, tandis que nous nous dégoûtons de ce qui est banal et accusons, à cet égard, l’auteur d’impertinence. D’ordinaire, les gens tiennent pour dignes d’être lus et conservés uniquement ces mémoires qui font état d’événements considérables ou frappants ; ceux qui, en bref, excitent à un haut degré l’admiration ou la pitié : toute autre sorte d’écrit de ce genre est voué au mépris et à l’oubli. J’avoue donc qu’il est assez hardi, de la part d’un individu obscur et sans notoriété, un étranger[1] qui plus est, de solliciter l’indulgente attention du public ; ceci d’autant plus que je n’offre ici l’histoire ni d’un saint, ni d’un héros, ni d’un tyran. Je crois que peu d’événements de ma vie sortent du moule ordinaire, encore qu’elle soit remplie d’incidents. Et si je m’étais considéré un Européen, j’aurais dit que mes souffrances furent grandes : mais comparant mon sort à celui de la plus grande partie de mes compatriotes, je me regarde comme un favori particulier du ciel, et me félicite des clémences de la Providence dans toutes les circonstances de ma vie. Si, donc, le récit suivant ne semble pas suffisamment intéressant pour attirer par lui-même l’attention du public, que mes motifs soient une excuse pour sa publication. Je ne suis pas si sottement vain au point d’espérer en retirer immortalité ou réputation littéraire. S’il procure la moindre satisfaction à mes nombreux amis, à la requête desquels il a été écrit, ou s’il avance le moins du monde les intérêts du genre humain, les fins pour lesquelles il a été entrepris seront atteintes et mes vœux entièrement comblés. Qu’il soit donc entendu que, tout en tâchant d’éviter la censure, je n’aspire point à la louange.

La partie de l’Afrique connue sous le nom de Guinée, sur laquelle prend place la traite des esclaves, s’étend le long de la côte sur un peu plus de 3400 miles, du Sénégal à l’Angola, et comprend divers royaumes. Le plus considérable de ceux-ci, en ce qui concerne son étendue et son opulence, la richesse et le travail du sol, la puissance de son souverain, et le nombre et les dispositions belliqueuses de ses habitants, est le royaume du Bénin[2]. Il est situé environ en dessous de la ligne et s’étend le long de la côte sur à peu près 170 miles, mais pénètre à l’intérieur de l’Afrique jusqu’à une distance qu’aucun explorateur n’a, je crois, atteinte ; et il semble qu’à la longue il soit limité uniquement par l’empire d’Abyssinie, presque 1500 miles au-delà de ses commencements.[3] Ce royaume est composé de nombreux districts et provinces : je naquis dans l’une des plus lointaines et plus fertiles de ces dépendances, Eboe, en l’an 1745, au sein d’une vallée plaisante et féconde nommée Essaka. La distance de cette province à la capitale du Bénin et à la mer doit être fort grande, car je n’avais jamais entendu parler d’hommes blancs ou d’Européens, ni de la mer ; et notre soumission au roi du Bénin était pour ainsi dire nominale, puisque toutes les affaires de gouvernement, autant que mes faibles lumières me permettaient de le voir, étaient menées par le chef ou les vieillards du lieu. Les mœurs et le gouvernement d’un peuple qui a peu de commerce avec d’autres pays sont généralement très simples ; et l’histoire de ce qui se passe dans une famille ou un village peut servir de spécimen pour la nation entière. Mon père était l’un des vieillards ou chefs dont j’ai parlé, et il était appelé Embrenche, mot qui, autant que je me rappelle, s’applique à la plus haute distinction et signifie dans notre langue un signe de grandeur. Ce signe est conféré à la personne y ayant droit de la manière suivante : on intaille la peau tout du long au haut du front, et on redescend vers les sourcils ; et dans ce temps là on frotte d’une main chaude jusqu’à ce que la peau se racornisse en une épaisse zébrure au long de la partie inférieure du front. La plupart des juges et sénateurs étaient marqués de la sorte. Mon père portait ce signe depuis fort longtemps et je l’avais vu conféré à l’un de mes frères. J’étais moi-même destiné à le recevoir à travers mes parents. Ces Embrenche, ou chefs, décidaient des disputes et punissaient les crimes, pour quoi ils s’assemblaient toujours en corps. La procédure était généralement brève, et la loi du talion s’appliquait dans la plupart des cas. Je me souviens d’un homme qui fut amené devant mon père et les autres juges pour avoir enlevé un jeune garçon ; et bien qu’il fut fils d’un chef ou sénateur, il fut condamné à faire compensation d’un homme ou d’une femme esclave. L’adultère, cependant, était quelques fois puni d’asservissement ou de mort, ce qui est un châtiment, je crois, infligé dans la plupart des nations de l’Afrique, qui tiennent pour sacré l’honneur des vœux conjugaux et sont extrêmement jalouses de la fidélité des épouses. Je me rappelle d’une occurrence de ceci – une femme fut convaincue d’adultère et livrée, selon la coutume, à son époux, pour subir sa punition. Il décida donc de la mettre à mort, mais on découvrit là-dessus qu’elle était enceinte, et comme il ne se trouvait aucune femme acceptant de faire la nourrice, elle fut épargnée à cause de l’enfant. Les hommes, cependant, ne gardent pas à l’égard de leur femme la constance qu’ils attendent d’elle, puisqu’ils ont plusieurs épouses – encore que ce fut rarement plus de deux[4]. Voici comment on se marie : – les deux parties sont ordinairement accordées par leurs parents encore tout enfants (mais j’ai su que certains hommes se fiancent d’eux-mêmes). A cette occasion, il y a fête et les accordés se tiennent debout au milieu de leurs amis, assemblés à cet effet ; l’homme déclare que la femme doit être de ce jour regardée comme son épouse, et nul autre ne doit l’approcher. Cela est aussitôt rapporté dans le voisinage, sur quoi la fiancée se retire de l’assemblée. Quelques temps après, elle est amenée chez son époux, et une autre fête a lieu à laquelle sont conviés les parents, amis et connaissances des deux parties : ses parents la donnent à son époux, accompagnée de leurs bénédictions, et dans ce temps-la, ils nouent autour de sa poitrine une corde de coton de l’épaisseur d’une plume d’oie, que seules les femmes mariées ont droit de porter : elle est à présent tout a fait considérée comme son épouse. Le douaire est alors donné au nouveau ménage, et il est en général constitué de portions de terrain, d’esclaves, de bétail, de meubles et d’outils domestiques. Ces choses sont offertes par les amis des deux parties ; en dehors de quoi les parents du jeune marié offrent des présents à ceux de la mariée, auxquels elle appartenait avant son mariage – mais après son mariage, elle n’appartient plus qu’à son époux. La cérémonie étant achevée les festivités commencent, qui sont célébrées avec des feux de joie, de bruyantes et joyeuses acclamations, le tout accompagné de musique et de danse.

Nous sommes pour ainsi dire une nation de danseurs, de musiciens et de poètes. Ainsi, tout grand événement, tel qu’un retour triomphal d’une bataille, ou quelque autre cause de réjouissance publique, est célébré par des danses publiques, accompagnées de chants et de musique adaptés à l’occasion. L’assemblée est repartie en quatre sections qui dansent soit séparément soit successivement, chacune avec son caractère propre. La première section comprend les hommes mariés, qui, en leurs danses, représentent très souvent quelque fait d’arme ou les épisodes d’une bataille. A ceux-là succèdent les femmes mariées, qui dansent la seconde partie. Les jeunes hommes occupent la troisième partie, et les jeunes filles, la quatrième. Chacune de ces parties met en scène quelque scène intéressante de la vie réelle, tel qu’un grand ouvrage, un grand emploi public, une histoire navrante ou encore quelque déportement agreste ; et comme le sujet est généralement trouvé dans un événement récent, il est toujours nouveau. Ceci confère à nos danses un esprit et une variété que j’ai rarement vus ailleurs. Nous avons plusieurs instruments de musique, particulièrement des tambours de différents genres, un instrument qui ressemble à une guitare et un autre qui rappelle fort le stickado. Ces derniers sont surtout utilisés par les vierges nubiles, qui en jouent lors des grandes festivités.

Nos manières étant simples, nos luxes sont peu nombreux. La vêture des deux sexes est presque identique. Il s’agit en général d’une longue pièce de calicot ou de mousseline, négligemment enroulée autour du corps, un peu à la manière du plaid des Highlands. Elle est généralement teinte en bleu, qui est notre couleur favorite. La teinture est extraite d’une baie, et elle est plus brillante et plus riche qu’aucune de celles que j’ai vues en Europe. En outre, nos femmes de condition portent des ornements dorés, qu’elles disposent avec quelque profusion sur leurs bras et leurs jambes. Quand nos femmes ne sont pas occupées à labourer en compagnie des hommes, leur occupation habituelle consiste à filer et à tisser du coton, qu’elles teignent ensuite avant d’en faire des vêtements. Elles fabriquent aussi de la vaisselle de terre, dont nous avons plusieurs genres. Et puis des pipes pour tabac, faites de la même façon, et utilisées de la même manière, que celles de Turquie.

Notre mode de vie est fort simple, puisque les naturels ignorent à ce jour ces raffinements de cuisine qui débauchent le goût : bœuf, chèvre et volaille, voilà ce qu’ils mangent surtout. Et ce sont là, par suite, la principale richesse du pays, et les articles de commerce les plus importants. La chair est généralement accommodée en ragoût dans une casserole ; on en améliore la saveur avec parfois du poivre et d’autres épices, et nous tirons le sel de la cendre de bois. Nos légumes sont en général des plantains, des eadas, de l’igname, des haricots, du maïs. Le chef de la famille mange généralement à part et seul ; ses femmes et ses esclaves ont aussi leurs tables à part. Avant de goûter à la nourriture, nous nous lavons toujours les mains : de fait, notre propreté en toute occasion est extrême, mais dans ce cas précis, c’est une cérémonie indispensable. Après cela, une libation est faite en versant une petite partie du liquide par terre, et en jetant une petite quantité de nourriture en un certain endroit pour les esprits des parents défunts, qui, à en croire les naturels, président à leur conduite et les gardent du mal. Ils ne connaissent pas les liqueurs fortes et spiritueuses, et leur breuvage principal est le vin de palme. On l’extrait d’un arbre portant ce nom, qu’on incise au sommet, on y attache une gourde, et quelques fois, un arbre produit de trois à quatre gallons en une nuit. Lorsqu’on vient de le tirer, le vin de palme est d’une douceur exquise, mais bientôt, il acquiert un arôme acide, plus spiritueux, quoique je n’aie jamais vu personne en être enivré. Le même arbre produit également des noix et de l’huile. Notre luxe principal réside dans les parfums. Nous en avons qui vient d’un bois odoriférant à la délicieuse fragrance, un autre qui est une sorte de terre, dont une petite portion, jetée dans le feu, diffuse aussitôt une puissante senteur. Nous réduisons le bois en question en poudre et nous le mélangeons avec l’huile de palme, de quoi hommes et femmes se parfument.

En ce qui concerne nos bâtiments, nous y cherchons plus de commodité que d’ornements. Chaque maître de famille possède un grand carré de terrain, entouré d’un fossé ou d’une palissade ou enclos d’un mur de terre rouge détrempée qui, une fois sèche, est dure comme la brique. Là se trouvent ses maisons, qui abritent sa famille et ses esclaves, et le nombre d’habitants, pour peu qu’il soit un peu élevé, donne souvent à un tel endroit l’aspect d’un village. Le principal bâtiment se dresse au centre et ne sert qu’au maître : il consiste en deux appartements, l’un desquels est une salle où il passe la journée avec sa famille. L’autre est réservé à l’accueil de ses amis. En outre de quoi, il a un autre appartement séparé, où il dort avec ses enfants de sexe masculin. Les appartements des épouses se trouvent de chaque côté. Elles ont elles aussi, chacune, sa chambre de jour et sa chambre de nuit. Les habitations des esclaves et de leurs familles sont distribuées au travers du reste de la concession. Ces maisons ne dépassent jamais un étage en hauteur : elles sont toujours bâties de bois ou de piliers fichés en terre, ceinturés de claies, et solidement liés de l’intérieur comme de l’extérieur. Le toit est couvert de chaume de roseaux. Les chambres de jour sont ouvertes sur les côtés, mais celles où nous dormons sont toujours couvertes et enduites de l’intérieur d’une composition mêlée de bouse de vache pour tenir à l’écart les divers insectes qui nous importunent la nuit. Les murs et le plancher de ces chambres sont aussi généralement couverts de nattes. Nos lits sont des plateformes hautes de deux à trois pieds sur quoi on étale des peaux et diverses parties d’un arbre spongieux appelé plantain. Nos couvertures sont, comme nos vêtements, de mousseline et de calicot. Le siège ordinaire est fait de quelques bouts de bois, mais nous avons des bancs, généralement parfumés, pour accueillir les étrangers : ceci compose la plus grande partie du mobilier domestique. Des demeures ainsi construites et meublées ne demandent pas de grands talents pour les ériger. Chaque homme est suffisamment architecte pour cela. Le quartier entier fournit son assistance unanime au cours de la construction, et ne reçoit et n’attend, en retour, qu’un régal pour toute récompense.

Comme nous vivons dans un pays où la nature est prodigue de ses faveurs, nos besoins sont peu nombreux et aisément satisfaits. Nous avons, bien entendu, quelques manufactures. Elles consistent pour la plupart à faire des calicots, des poteries, des ornements, des instruments aratoires et guerriers. Mais ceci ne fait point partie de notre commerce, dont les articles, comme je l’ai mentionné, sont les victuailles. Dans une telle condition, l’argent est de peu d’utilité. Nous avons cependant quelques petites pièces de monnaie, si je puis les appeler ainsi. Elles ressemblent à une sorte d’ancre, mais je ne me souviens plus ni de leur valeur, ni de leur nom. Nous avons aussi des marchés, où je me suis fréquemment rendu avec ma mère. Y viennent parfois de robustes hommes couleur d’acajou, qui vivent au sud-ouest de notre région : nous les appelons oyo-eboe, ce qui veut dire « les hommes rouges habitant au loin ». Ils nous apportent en général des armes à feu, de la poudre à canon, des chapeaux, des perles, du poisson séché. Nous estimons ce dernier article une grande rareté, nos cours d’eaux n’étant que ruisseaux et fontaines. Ils échangent ces objets contre du bois de senteur, du sel et de la cendre de bois. Ils amènent toujours des esclaves à travers nos terres, mais avant qu’il ne leur soit permis de les faire passer, un compte-rendu strict de la manière dont ils se les ont procuré doit être fait[5]. Nous leur vendons parfois des esclaves, mais uniquement des prisonniers de guerre, ou telles personnes, parmi nous, qui avaient été condamnées pour enlèvement, adultère ou tout autre crime que nous considérions abject. Cette pratique d’enlèvement m’amène à songer que, notre sévérité nonobstant, leur principale affaire parmi nous était de trépaner notre peuple. Je me souviens de les avoir vus portant de grands sacs avec eux, que bientôt j’eus la fatale occasion de voir servir à cet infâme objectif.

Notre pays est extraordinairement riche et fertile, et produit toutes sortes de légumes en grande abondance. Nous avons profusion de maïs, de vastes quantités de coton et de tabac. Nos ananas croissent sans culture, ils sont de la taille à peu près d’un pain de sucre et délicieusement parfumés. Nous avons aussi des épices de divers genres, en particulier du poivre et une diversité de fruits savoureux que je n’ai jamais vus en Europe, avec de la gomme et plusieurs genres de miel en abondance. Toute notre industrie ne consiste qu’à améliorer ces bénédictions de la nature. L’agriculture est notre principale occupation et chacun, jusques et y compris les femmes et les enfants, s’y emploie. Ainsi, nous sommes accoutumés au travail dès le bas âge. Chacun contribue quelque chose au produit commun, et nous ignorons aussi bien l’oisiveté que la mendicité. Les bénéfices d’un tel mode de vie sont évidents. Les planteurs des Indes occidentales préfèrent les esclaves du Benin et d’Eboe à ceux de toute autre part de la Guinée à cause de leur hardiesse, leur intelligence, leur intégrité et leur zèle. Nous sentons ces bénéfices à travers la bonne santé générale des gens, leur vigueur et leur activité. Je devrais ajouter, leur fraîcheur accorte. Les difformités nous sont inconnues, je veux dire, celles de forme. Bien des natifs d’Eboe qui se trouvent à Londres peuvent être cités en exemple pour ce que je dis ici, car en ce qui regarde la teinte, les idées de beauté sont toutes relatives. Je me souviens d’avoir vu en Afrique trois enfants nègres qui étaient de couleur tannée, un même tout à fait blanc, et qui étaient universellement regardés par les gens du pays en général comme étant mal formés en ce qui se rapportait à la couleur en tout cas[6]. Nos femmes sont, à mes yeux du moins, d’une grâce sans commune, alertes et modestes jusqu’à la timidité ; et je ne crois pas avoir jamais entendu parler d’incontinence parmi elles, avant le mariage. Elles sont aussi remarquablement gaies : de fait, gaieté et affabilité sont les deux caractères saillants de notre nation.

Nous labourons la terre dans une vaste plaine ou pré communal, à quelques heures de marche de nos habitations, et tous les gens d’un voisinage s’y rassemblent en corps. Ils n’utilisent point d’animaux, ni de techniques agricoles, leurs seuls outils étant des houes, des hachettes, des pelles, des pics ou morceaux de fer acéré servant à creuser. Nous recevons quelques fois la visite des locustes, qui arrivent en immenses nuages, assombrissant le ciel et détruisant la moisson. Ceci arrive cependant rarement : seulement, quand cela arrive, il en résulte une famine. Je me souviens d’un ou deux événements de ce genre. Ce pré est souvent un théâtre de guerre, et donc quand nos gens y vont, c’est non seulement en corps, mais aussi généralement, en armes, de crainte d’être surpris, et lorsqu’ils appréhendent une invasion, ils gardent les avenues menant à leurs habitations en plantant des bâtons à ras de terre, dont le bout aiguisé et imbibé de poison peut percer le pied.

[1]Comme l’allusion au fait qu’il ne pouvait se considérer comme un Européen (un peu plus bas) l’indique, Equiano, vivant alors en Angleterre, se considérait comme un Africain parmi les Anglais. Il faut noter à cet égard que les Anglais faisaient bien sentir aux Africains résidant en Angleterre qu’ils n’étaient pas chez eux, avec des propos qui ressemblent fort à ce qu’on entendrait de nos jours. Dans un article du journal London Chronicle paru en 1765, on peut lire un certain F. Freeman proposer un impôt sur « les serviteurs nègres et des Indes orientales qui sont, ces derniers temps, devenus trop nombreux dans ce royaume… Il convient de ne pas encourager le mélange de leur race avec la nôtre… En les employant… on met des obstacles à notre propre peuple. » Bref, tous les tropes de la xénophobie raciale : trop grand nombre, race inférieure, vole notre pain – déjà, en 1765 ! Equiano était bien conscient de cette mentalité, faisant partie d’une communauté noire de Londres qui, selon les estimations les plus courantes, atteignait 1% de la population totale de la ville et avait, comme aujourd’hui, ses us et coutumes bien à elle.

[2]La réputation de discipline militaire et de puissance politique du Benin était en effet bien établie.

[3]Equiano est-il l’auteur de cette supputation ? Peut-être, mais il ne l’était sans doute pas seul. Evidemment, étant enfant à Essaka, il n’a jamais entendu parler d’Abyssine, terme et savoir qui appartiennent à la science géographique des Européens. Il a certainement reçu de fortes impressions de la puissance du royaume du Bénin, dont l’étendue était, cependant, bien plus étriquée que ces impressions ne le lui ont fait croire. Ce royaume, alors déjà vieux d’environ sept siècles, appartenait à la nation edo et était organisé autour de la capitale, Ubinu (actuellement dénommée Benin City, à 320 km à l’est de Lagos, dans l’Etat d’Edo, au Nigeria). Le nom Ubinu fut prononcé « Bini » par les étrangers et transformé en « Benin » par les Portugais, lorsqu’ils arrivèrent dans ces parages vers 1485.

[4]A partir de cette phrase, Equiano adopte le présent anthropologique pour décrire les us et coutumes de son peuple – thème qui a suscité une certaine controverse, dont il est fait état dans la Préface.

[5]Ce détail est important. Comme la querelle épistolaire entre Afonso Ier du Kongo et le roi du Portugal au sujet des ravages de la traite esclavagiste le montre, la traite causa tant de dégâts en Afrique non pas du fait de la pratique de l’esclavage en tant que telle – pratique qui existait dans d’autres parties du monde – mais du fait qu’il n’y existait pas d’Etats assez puissants pour la réguler à grande échelle. Les empires du Sahel (Mali et Songhay) l’avaient fait en leur temps, mais après le 16ème siècle, il n’y eut nulle part en Afrique d’Etat assez puissant et vaste pour réguler ce commerce et en limiter les effets destructeurs. Cette notation d’Equiano montre que le besoin de régulation et de limitation se faisait sentir, mais il est évident que la petite communauté agreste d’Eboe ne pouvait exercer un contrôle véritable sur le phénomène.

[6]Préjugé esthétique qui montre que la mode actuelle, en Afrique, de l’éclaircissement de la peau n’a pas un pedigree ancien ! En même temps, en Europe, la couleur des Noirs suscitait des comparaisons peu flatteuses. Du temps d’Equiano, en Angleterre, la formule « sooty face », « face de suie », était courante.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :