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« Même Satan n’était pas gay »

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Comme lors de sa visite au Sénégal, Obama essaie de mettre sur la place publique la question de l’homophobie en Afrique. La réaction du public africain (hétéronormé et homophobe) est, comme on pouvait s’y attendre, négative. Elle prend deux formes. Une forme consiste à dire : « Ceci n’est pas une priorité pour nous ». Il s’agit d’une sorte de mot d’ordre. J’avais déjà lu cette phrase en ligne ici et là, particulièrement dans des pays, comme le Ghana, où l’homophobie est armée par le code pénal. C’est une formule qui paraît raisonnable dans le sens où elle met l’accent sur les besoins nombreux et pressants du continent (au plan économique) tout en indiquant subtilement que l’on ne doit pas être accusé d’homophobie. La phrase dit en somme ceci : « Nous n’avons rien contre les homosexuels, mais nous avons tellement de problèmes par ailleurs que, vraiment, voyez-vous, nous n’avons pas le temps de nous occuper de leur cas. » Ce propos n’est pas complètement hypocrite. Un jeune nigérien qui me l’a sorti il y a quelques jours était persuadé qu’il n’y avait pratiquement pas d’homosexuels au Niger, et qu’il n’y avait donc pas lieu de se préoccuper d’eux. Il y a donc manifestement un problème d’information. Mais chez certains, le propos repose sur une plus grande conscience de la réalité et souligne du coup plutôt une volonté de ne pas résoudre le problème. En d’autres termes, parler de « priorités » à ce sujet n’est qu’une manière polie de dire qu’on s’en bat les burnes. La question de l’homosexualité n’est pas de l’ordre du développement économique et ne peut donc être mise au même plan de hiérarchie des priorités que des problèmes comme l’éducation ou l’emploi. Elle est de l’ordre de la protection des minorités, et lorsqu’on dit qu’elle ne constitue pas une priorité, c’est pour affirmer qu’au fond du fond, on ne considère pas les homosexuels comme une minorité méritant la protection – ce qui est exactement ce que Obama critique. Car si on refuse de catégoriser les homosexuels de cette favorable et avantageuse façon, c’est pour des raisons inquiétantes liées à l’homophobie dans tous ses états.

L’autre forme est plus classique et invoque les dogmes des religions abrahamiques (le christianisme et l’Islam) qui règnent en maîtresses sur le continent, bien plus qu’elles ne le font en Europe ou en Amérique du Nord. A cet égard, les implications sont plutôt mélancoliques.

De fait, je trouve la question de l’homophobie en Afrique intéressante parce qu’elle est, actuellement, le marqueur le plus évident de la radicalité avec laquelle l’Afrique a perdu sa culture ancienne au profit des religions abrahamiques. Le jeune Nigérien évoqué plus haut vient de poster sur son facebook une énième sortie homophobe de l’angoissant Robert Mugabe, qui énonce cette rustrerie bibliomaniaque (mais coranomaniaque tout aussi bien, et d’ailleurs le jeune Nigérien en question est un mahométan bon teint) : « Même Satan n’était pas gay, il a choisi d’aborder Eve nue plutôt qu’Adam nu ». Evidemment, les références culturelles de Mugabe ne pouvaient qu’être abrahamiques, car il aurait été bien en peine de trouver quoi que ce soit, dans les idées et valeurs pré-abrahamiques des Africains, qui puissent lui permettre de pontifier de façon aussi alarmante. Et d’autre part, ces références abrahamiques lui permettent d’avoir une voix fédérale, c’est-à-dire de se faire entendre aussi bien des chrétiens que des musulmans à travers un continent devenu massivement christo-islamique – tant il est vrai que le genre de parole que nous sommes prêts à écouter nous donne les leaders que nous avons.

A propos de tout ceci, je me rappelle de ma visite à Cotonou il y a quelques temps – et du saut que j’y fis à Ganvié. Là, j’avais rencontré, dans une vaste boutique sur pilotis, un monsieur haut en couleur qui vendait des objets pour touriste et à qui, à force de conversation, je finis par demander son nom. Il me donna un nom chrétien, et quelque chose m’ayant fait penser qu’il était yorouba, je lui posai la question de savoir s’il était yorouba. Il me répondit qu’il l’était et me donna son nom yorouba, avant d’ajouter : « Mais je ne le porte plus. Je suis chrétien, je ne suis plus yorouba ». Je fus sidéré : j’avais depuis longtemps élaboré la théorie selon laquelle les cultures ethniques africaines étaient des systèmes culturels complets ayant une composante religieuse propre, si bien qu’en adoptant les religions abrahamiques, les Africains éteignaient en quelque sorte le cœur religieux (« païen », « cafres », disent les Abrahamiques) de leurs cultures, qui devenaient à la fois inutiles et incertaines, tout en conservant une énergie et une activité souterraines et latérales – ne serait-ce, parfois, que par la pure force d’inertie. Mais c’était la première fois que j’entendais ma théorie trouver une expression aussi franche et directe au détour d’une conversation.

C’est d’ailleurs une évolution curieusement inverse de ce qui s’est passé en Amérique – particulièrement en Amérique du Sud, où les esclaves africains ont transplanté leurs cultures et les ont greffées au catholicisme ibérique, créant ainsi des diaprures de religions afro-latines plus créatrices de richesse de vie et de sentiment que ce qui s’est ensuite passé en Afrique même. Aux Etats-Unis, il existe même une sorte de confrérie de « néo-yoroubas », des Afro-américains qui essaient, en somme, de faire le parcours inverse du chrétien de Ganvié, de passer du christianisme à l’être-yorouba. Dans ce qu’ils considèrent comme leur terre-mère (motherland, « matrie »), ils risquent de ne guère trouver leur Mecque, au rythme où vont les choses. L’expansion de l’Islam, par exemple, c’est la disparition des masques. Certaines nouvelles tendances veulent proscrire les danses, les musiques, les griots – tout ce qui fait essentiellement l’Afrique. Un de mes cousins sunnites orthodoxes me blâme d’écouter Djado Sékou, le Shakespeare des Zarma, sous prétexte qu’il ne serait qu’un « menteur » (bien que les histoires qu’il raconte me paraissent plus véridiques que celle de la mer fendue en deux ou de la jument ailée volant de La Mecque à Jérusalem en une nuit). Il n’y a pas jusqu’aux photographies que l’on s’efforce d’ôter des salons parce qu’il s’agit d’images et donc d’un début d’idolâtrie. C’est toute l’expression – et en particulier l’expression africaine, si différente dans tout son développement historique, de cette sorte de discipline – qui est ainsi châtrée ou en voie de l’être. Les choses ne sont pas de même partout, cependant. Pour un papier sur quoi je planche en ce moment, j’ai établi une table statistique des affiliations religieuses en Afrique de l’Ouest. Il y aurait 47,4% de musulmans, 47,7% de chrétiens et 4,9% d’« autres », en majorité animistes, localisés surtout (je ne sais pourquoi) dans cinq pays : le Togo (42,3%), la Guinée Bissau (35,2%), le Bénin (23,2%), la Côte d’Ivoire (18,4%) et le Burkina Faso (15,9%). Ces pays n’ont en commun que de n’être pas anglophones (mais le Ghana, avec 9,3%, n’est pas loin derrière). Cela dit, si ceux qui sont affiliés aux religions abrahamiques sont plus nombreux, je me demande à quel point leur affiliation reflète leur être.

C’est peut-être d’une ironie un peu tirée par les cheveux, mais à ce sujet, les Africains me rappellent parfois le sort des homosexuels dans l’Europe du 19ème siècle, l’Europe qui a inventé l’homophobie judiciaire, contraignant les homosexuels à se cacher pour échapper aux foudres de la loi (c’est elle que nous imitons, en fait). Dans ce contexte l’homosexuel apprit à mener une double vie : une vie légale et socialement acceptée, normale, éventuellement à succès, parfois même glorieuse, mais pour lui cendreuse, artificielle, comédienne – paravent d’une vie illégale, plus réelle que la vie socialement acceptée, mais menaçant d’un ignominieux débâcle tout ce qu’il a pu réaliser par ailleurs, dans sa vie normale (ou plutôt, orthonormée). Cela crée un déchirement imposé par ceux parmi lesquels il est né et vit. Mais, dirais-je, il y a un peu de cela chez les Africains, bien que ce soit eux mêmes qui s’infligent le déchirement, en l’occurrence. Il y a d’une part l’héritage des siècles, de ces vieux âges d’avant les longs contacts avec les chrétiens venus par les mers et les musulmans venus par le désert, où ils ont construit un être-au-monde unique et presque immortel, beau et laid, aimable et odieux, doux et cruel, mais élaboré, mûri, patiné par le temps de l’Afrique – un temps qui remonte à la nuit des temps pour un continent qui est le « berceau de l’humanité ». Et puis il y a l’héritage de cet accouplement moral avec le christianisme et l’Islam, où la semence vient de l’extérieur, c’est-à-dire où, en retour, le christianisme ni l’Islam n’ont rien pris à l’Afrique, ont donné à l’Afrique leurs lois et leurs mœurs sans se laisser toucher par elle – détail qui distingue fondamentalement le sort particulier Afrique des berceaux méditerranéens de ces religions. Car comme Rome antique, cette réalité révolue, est présente encore dans le catholicisme et même un peu dans le protestantisme ! – comme la vieille Arabie est vivante dans l’Islam, et directement, par sa langue ! Encore une fois, il n’y a qu’en Amérique, paradoxalement, que l’Afrique a pu donner ses couleurs au christianisme, et a pu créer, à partir d’une union subversive avec le christianisme, de nouvelles expressions religieuses qui portent plus sa marque qu’elles ne se soumettent à des lois venues d’ailleurs (et si l’on m’oppose des phénomènes comme le kimbanguisme, je dirais qu’il faut bien voir qu’il appartient, au vrai, à la même histoire que celle de la traite atlantique, il est né de cette histoire-là, un peu comme le rastafarisme d’ailleurs).

Donc l’être ancien vit encore, mais comme empesé dans les habillements que lui ont apporté ces lois nouvelles, non pas tant étrangères (ce qui ne veut rien dire, puisqu’une loi étrangère peut s’acclimater) que tardives. J’ai appris, quand je parle avec un Africain, à reconnaître les moments où c’est l’être ancien qui l’inspire – c’est alors une voix directe, franche, énergique, rappelant un peu celle des Grecs au moment où la philosophie naissait parmi eux – et les moments (plus fréquents, il faut bien le dire) où c’est l’être nouveau qui s’exprime – et c’est alors une répétition rituelle, convenue de ce corpus bien appris. Du coup, il y a toujours comme une dissonance, une discordance. Je préfère indéniablement l’être ancien. Il est plus vivant, plus amusant, plus surprenant. Mais l’être nouveau se sert de technologies disciplinaires manifestement plus puissantes et qui ne sont pas pour peu dans le succès planétaire des religions abrahamiques. Que faire, par exemple, contre la Shari’a des musulmans qui prétend être une sorte de « vie, mode d’emploi » couvrant tout ce qu’on peut faire et sentir !

Je ne dis pas d’ailleurs que tout ceci soit toujours et nécessairement regrettable. Il y a des moments miraculeux, ou des personnes fortunées, chez qui la discordance devient harmonie. Il y a des gens fabuleusement équilibrés qui peuvent être sans anicroche yorouba et chrétiens, des gens chez qui la dose d’Islam n’étouffe pas, mais rend meilleur, l’être haoussa. Moments isolés, personnes rares. Le regrettable, il faut bien l’admettre, l’emporte à coup sûr sur l’admirable. Et le cas des homosexuels en est le révélateur. Je pense que sans cela, je n’aurais pas eu d’instrument de mesure me permettant de voir à quel point l’islamo-christianisation de l’Afrique est, dans l’ensemble, une faillite de civilisation – à l’heure actuelle (je ne sais s’il est raisonnable de placer de l’espoir dans l’avenir, mais il faut en tout cas songer que les temps changent nécessairement, que demain est un autre jour, et que le temps nous libère de bien de fardeaux, même s’il nous en apporte d’autres).

Pour en revenir à Obama, il a évidemment raison contre les Africains homophobes, même si ses arguments ne peuvent « marcher » en Afrique et pourraient même aggraver le problème. Oui, l’amour ou le sexe entre adultes consentants, même de même sexe, ce n’est que de l’amour ou du sexe, et rien autre (pas un péché, pas un crime). Oui, on n’est pas homosexuel comme on est voleur. Le vol relève de l’acte, l’homosexualité de l’être. On peut renoncer à agir, on ne peut renoncer à être. C’est pour cela que Obama a raison de comparer le sort des homosexuels à celui des Noirs dans une culture et une société négrophobes, malgré des différences contingentes (alors que le Noir ne peut pas cacher son être, l’homosexuel le peut – dans la mesure où il n’appartiendrait pas à la catégorie, minoritaire dans le groupe « homosexuels », des efféminés et autres « folles ». Et alors que la négrophobie, la plupart du temps, agit par la discrimination, l’homophobie agit par la persécution, presque par la proscription, au sens originel du mot : la proscription est le premier avatar du génocide, ou, plus précisément, doit-on dire que le génocide est une sous-catégorie de la proscription. Le mot remonte à l’affichage – « affichage » se disant « proscriptio » en latin – ordonné par le dictateur romain Sylla pour organiser la mise à mort et la saisie des biens de ses ennemis – et dès lors, la proscription est devenue le mot désignant l’extermination organisée d’une certaine catégorie de personnes. Personne n’a proposé dans un parlement une loi menaçant de mettre à mort tous les Noirs. Un groupe de parlementaires ougandais a émis pareille proposition à l’égard des homosexuels sous les applaudissements et les opinions favorables de masses d’Ougandais qui sont certains qu’ils sont eux-mêmes des êtres décents, moraux et, bien sûr, bons chrétiens et musulmans.)

Tout cela étant dit, la perspective qu’ont la plupart des homophobes africains ne peut être réceptive aux arguments d’Obama pour deux raisons évidentes : d’abord ils n’ont pas la même expérience de la négrophobie que lui (en tant qu’Américain). Certes, les Africains sont de temps en temps choqués par la violence raciste de la police américaine, par exemple, mais ils n’ont aucun concept véritable, intérieur, de la négrophobie américaine dans toute son affreuse splendeur (cela est d’ailleurs vrai même des Africains établis aux Etats-Unis). Leur réaction n’est pas substantiellement différente de celle des Européens, par exemple, même s’ils peuvent l’épicer par de la rhétorique superficielle sur « nos frères de race ». Ensuite, les homophobes africains n’ont aucun concept intérieur ou extérieur de l’homosexualité, qu’ils abominent d’autant plus qu’ils ne savent pas de quoi il s’agit (dans leur esprit, l’homosexualité évoque des violeurs d’enfant, des hommes efféminés et généralement un comportement fustigé par Dieu/Allah, le tout pratiqué par des gens si minoritaires qu’ils n’existeraient pratiquement pas dans « notre pays » et ne valent du coup pas la peine qu’« on nous bassine »). Du coup, lorsqu’Obama invite les Africains à réfléchir sur le fait de proscrire des gens pour ce qu’ils sont, comme on a proscrit les Noirs parce qu’ils sont noirs, il invite, en gros, les Africains à comparer une chose qu’ils ne comprennent pas à une chose qu’ils ne comprennent pas. Coup d’épée dans l’eau.

Par ailleurs, Obama oublie que si l’homophobie croît et se développe en Afrique, c’est parce qu’elle est cultivée et propagée par les éducateurs les plus entreprenants des Africains à l’heure actuelle, les prédicateurs islamo-chrétiens à tendance légaliste/littéraliste (qui ont apparemment vaincu les spiritualistes). Si l’intention du gouvernement américain était vraiment de lutter contre l’homophobie en Afrique, il passerait plutôt par l’action culturelle – la contre-éducation – que par des discours intermittents, d’autant plus intermittents qu’ils cesseront sans doute de blesser les oreilles des homophobes d’Afrique dès que les Américains leur feront le plaisir d’élire un président républicain.

Néanmoins, les discours de Obama ne sont pas une perte de temps. Certes, à court et moyen terme, ils servent surtout à mobiliser les Africains autour de la défense de leur « culture » (et de leur manque de civilisation) – et c’est pour cela que je pense qu’ils aggravent la situation. Mais d’abord tout ce qui dérange la complaisance homophobe en Afrique est bon à prendre – et puis ensuite, ce sont peut-être des jalons pour l’avenir, non pas pour la jeune génération actuelle, qui mourra homophobe (surtout si elle a dépassé l’âge de 20 ans avec un tel sentiment), mais pour ses enfants.

J’arrête là. Ce sujet me fatigue toujours un peu parce qu’il m’oblige aussi à faire un effort d’imagination assez radical. Je comprends si peu qu’on puisse haïr quelqu’un parce qu’il en aime un autre que j’ai le plus grand mal à me mettre à la place des homophobes, à sentir leur courroux absurde mais réel, ce qui est pourtant nécessaire si je veux comprendre leur point de vue, et ainsi le démonter. Au moins il me semble que le fond du problème est l’éducation, que donc l’action est possible, ce qui rend toujours plutôt optimiste.

Mais, comme on l’a vu, il y a aussi le fait que l’homophobie africaine me révèle, à travers la manière dont elle s’exprime, un fait que je trouve infiniment triste et désespérant – l’étouffement de l’être africain par une certaine manière obtuse de se vouloir chrétien, de se vouloir musulman.

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